Affaire Clélia : tuée à coups de cric après une sortie de boîte
Les bords de la Deûle, à Lambersart, la banlieue chic de Lille. Un lieu très prisé des promeneurs et des joggeurs. Dimanche 17 février 2008, il est 8h30. Un habitant du quartier promène tranquillement son chien le long du canal. Au détour d’un ponton, son regard est attiré par une inquiétante traînée de sang.
En suivant ces traces de sang, il découvre le cadavre d’une jeune fille. Le corps est là entre la berge et le ponton, le buste sur la berge et le bas du corps immergé dans le canal. Le visage est complètement massacré, explosé. Vite, vite ! Affolé par cette macabre découverte, l’homme se précipite dans un restaurant situé à quelques dizaines de mètres pour alerter les secours.
Une équipe de la police judiciaire de Lille arrive très vite sur place. Un médecin légiste examine le corps. Son premier constat est sans appel. La jeune femme a été littéralement massacrée. Elle porte des traces de strangulation, comme si on avait essayé de l’étrangler manuellement. Et elle a le visage défoncé.
Elle a les dents cassées. Donc il est évident qu’elle a été violemment frappée. Elle a reçu plusieurs coups très forts, très violents, extrêmement violents à travers la figure. Mais d’emblée, les enquêteurs écartent l’hypothèse d’un viol. Son blouson est remonté jusqu’aux coudes, son pantalon est fermé par un ceinturon. Il n’y a aucune, aucune, aucune trace qui pourrait laisser suspecter ne serait-ce qu’une agression sexuelle.
Pourrait-il s’agir d’un crime de rôdeur, d’un maniaque ou d’une vengeance personnelle ? Pour l’instant, les enquêteurs n’en ont aucune idée. Les policiers sont d’autant plus perplexes qu’il leur est impossible d’identifier la jeune femme.
On ne sait pas du tout à qui on a affaire parce que cette jeune femme n’a aucun papier d’identité sur elle. Il n’y a pas de sac à main, pas de portable. On a une première impression, mais toujours pas d’identité. Pas d’appel d’une famille ou de proches qui signaleraient une disparition pouvant correspondre à celle-là. Obligatoirement, s’il n’y a pas de disparition signalée et qu’elle n’a pas de papier d’identité, ils ne peuvent pas lui donner d’identité. On ramasse un peu plus de la zone.
Comme il est d’usage dans ces cas-là, les enquêteurs examinent la scène de crime à la recherche du moindre indice. Ce que l’on recherche, c’est quoi ? Ce sont toutes les traces qu’aurait pu laisser l’assassin. Sur place, ils retrouvent de nombreux mégots de cigarettes, des Kleenex. Tous ces indices sont envoyés au laboratoire d’analyse scientifique, car les policiers nourrissent l’espoir que le tueur a peut-être laissé des empreintes ADN.
Et justement, en examinant les traces de sang relevées sur la scène de crime, ils vont acquérir la certitude que le tueur a traîné le corps jusqu’au bord du canal, mais n’a pas eu le temps de le jeter à l’eau. Alors l’homme a-t-il été surpris ? A-t-il jeté des indices compromettants dans le canal ? Pour le savoir, les enquêteurs font venir des hommes-grenouilles. Ils vont fouiller une bande de 30 mètres de long sur 15 mètres de largeur. Ils vont découvrir, à deux mètres à l’aplomb du corps, un cric de voiture.
Un cric qui n’est pas rouillé, donc qui semble avoir été jeté très récemment. Et ce qui leur fait dire cela également, c’est qu’il n’y a pas de vase. C’est un objet, dès qu’il reste un petit peu dans l’eau, il suffit de quelques jours pour que de la vase se dépose tout autour, comme des filaments un peu. Et ce n’est pas le cas.
Ce cric a deux particularités. La première, c’est qu’ils arrivent à identifier à quel véhicule il est affecté. Il y a un petit logo qui signifie que ce cric est celui d’une voiture de type Twingo. C’est le premier point. Et le deuxième point, ce cric supporte des taches de sang. Donc on pense effectivement, ce qui est un peu logique, que c’est l’arme du crime ou que c’est susceptible de l’être, puisque cette jeune fille a le visage fracassé.
La découverte est essentielle. Ce cric devient la pièce à conviction numéro 1. Il est immédiatement envoyé au laboratoire de police scientifique pour une analyse approfondie. Le lundi matin, le corps de la jeune fille est autopsié à l’institut médico-légal de Lille. Et le médecin légiste établit avec certitude les circonstances du décès.
Elle a subi un étranglement qui n’a pas été létal, c’est-à-dire qu’elle n’est pas morte d’étranglement, mais elle est morte de coups. Elle a reçu plusieurs coups sur la tête, extrêmement violents, et notamment sur la partie frontale, on retrouve des traces qui sont linéaires et parallèles. Une espèce de rectangle extrêmement précis avec des arêtes vives et qui correspond à l’endroit où la boîte crânienne est enfoncée. Et lorsque le légiste a le cric dans la main, il retrouve les mêmes aspérités, ce même rectangle aux arêtes vives qui, au centimètre près, correspond à la trace retrouvée sur la boîte crânienne.
On est donc quasiment sûrs à 99,99 % que ce cric est l’arme du crime. Cela ne fait donc aucun doute, le cric est bien l’arme du crime. Malheureusement, les traces de sang retrouvées sur l’outil ne sont pas exploitables. L’eau a effacé l’ADN. Il est donc impossible d’identifier la victime.
Seulement, l’autopsie va apporter d’autres précisions importantes. Il ne va pas être mis en évidence de lésions de défense parce qu’on sait que quand quelqu’un se défend avant d’être frappé ou avant d’être embarqué de force, souvent les experts expliquent qu’il y a des hématomes sur les avant-bras, puisque le réflexe de défense, c’est de faire ça.
Les enquêteurs s’interrogent. La victime était-elle dans un état second ? A-t-elle été droguée avant que le meurtrier ne passe à l’acte ? Les analyses toxicologiques montrent qu’a priori, la jeune fille n’était pas ivre, n’avait pas consommé de stupéfiants au moment où les faits se sont déroulés. L’examen minutieux de chaque partie du corps de la victime va permettre de relever un indice déterminant pour la suite de l’enquête.
Le seul indice est un tampon sur le dos de la main de cette jeune fille avec le nom d’une boîte de nuit : le Flibustier. Une boîte très connue à Lille et fréquentée par les jeunes. Donc ça va être le point de départ de l’enquête, le seul point de départ de l’enquête. On va donc en déduire qu’elle sortait du Flibustier. Ils vont faire des recherches sur les caméras du Flibustier. Et donc en fait, en regardant sur les photos, on se dit : « Ah bah tiens, c’est elle ». Les policiers sont formels : la victime apparaît sur chaque image de cette vidéosurveillance.
Elle était bien dans la boîte de nuit ce 17 février 2008 à 3h du matin. Reste à découvrir avec qui elle était ce soir-là. Ils vont interroger à la fois les serveurs, les portiers, éventuellement les habitués de cette boîte de nuit pour essayer d’identifier cette jeune fille. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, personne n’est capable de dire qui est cette jeune femme. De toute évidence, elle n’est pas une habituée des lieux. Désarmés, les policiers lancent un appel à témoins. Le mystère reste entier.
« Après la découverte hier matin du corps d’une jeune fille dans un bras mort de la Deûle à Lambersart près du Colisée. Elle a été frappée violemment au visage, ce qui rend son identification difficile pour la police. La victime portait ces vêtements : jean bleu, t-shirt rouge, boléro noir et veste de cuir. 1m60, de type européen, cheveux châtains. Elle a été vue pour la dernière fois samedi soir dans la discothèque Le Flibustier à Lille. »
Et l’appel à témoins va très vite porter ses fruits. Nous sommes à Erquinghem-le-Sec, à 20 km de Lille, chez Carole Salomé, une mère de famille de 43 ans. L’information vient d’être diffusée lorsqu’elle reçoit un appel téléphonique. « J’ai un ami qui m’a téléphoné en me disant qu’on avait retrouvé une jeune fille près de la berge de la Deûle avec un tampon du Flibustier sur la main. Et là, ça m’a mordu. J’ai eu comme un pressentiment affreux. Je me suis dit : elle ne me répond pas, c’est peut-être elle. » Elle, c’est sa fille Clélia, 18 ans, étudiante en comptabilité.
Redoutant le pire, Carole Salomé appelle tous les membres de sa famille pour savoir s’ils ont eu des nouvelles de Clélia. Elle a appelé mon père parce qu’elle n’avait pas de nouvelles de Clélia. Il fallait qu’il me demande si elle était avec moi ou si je l’avais vue, si je savais où elle était ou si je pouvais demander à certaines personnes si elle était avec eux. Et voilà, donc j’ai connecté son adresse MSN. Son statut était : « Nous recherchons Clélia. Veuillez appeler au… ». Moi, dès que j’ai vu ça, je me suis inquiété. Je suis allé sur son adresse et j’ai dit : « C’est qui ? ». Et c’est ma cousine Belinda qui m’a répondu. Elle m’a dit : « C’est Belinda ». J’ai dit : « Qu’est-ce qui se passe ? ». Et là, elle ne m’a pas répondu. Donc je commençais à être très inquiet.
Belinda, sans nouvelles de Clélia depuis 36 heures, appelle la police. « J’ai eu un monsieur de la police judiciaire au téléphone et puis il m’a demandé des détails sur ma cousine, si elle avait un piercing au nombril, la couleur de ses cheveux. Je venais de faire des mèches et quand j’ai dit brune, il m’a rattrapée. Il m’a dit : brune, brune ou brune méchée ? Méchée, enfin, elle avait fait des mèches blondes, ça faisait un peu roux. Puis c’est là que j’ai dit : bon, bah écoutez, je vais vous donner le numéro de ma tante. »
Aussitôt, les enquêteurs appellent Carole Salomé et la convoquent au commissariat. Il est 21h ce lundi soir lorsque la mère de Clélia arrive à la police judiciaire de Lille. À l’arrivée de la maman dans les locaux de la PJ, les choses vont vite. Ils lui montrent des photos, et notamment des photos de ses effets personnels. « Je reconnais tout de suite ma fille. Ils m’ont dit : “Vous êtes sûre, madame ?” Et j’ai dit : “Mais bien sûr, bien sûr, ce sont les vêtements de Clélia”. Alors c’est… j’en ai encore des frissons d’ailleurs, c’est la descente aux enfers. Ils me posaient énormément de questions. Je n’avais pas envie qu’on me pose toutes ces questions. Je voulais voir ma fille. Je voulais savoir ce qu’on lui avait fait. Mais ils ne m’ont pas vraiment expliqué. Ils me posaient des questions sur la dernière fois que j’avais vu Clélia, sur si je savais qui elle était, ce qu’elle faisait. »
Carole Salomé est sous le choc. Elle vient d’avoir la confirmation que sa fille a été sauvagement assassinée. Les enquêteurs demandent alors aux parents de la victime si quelqu’un pouvait en vouloir à Clélia. Et leur réponse est sans ambiguïté. « Tout le monde l’aimait, Clélia. On ne pouvait pas ne pas aimer Clélia. On ne pouvait pas être indifférent à sa personnalité. Elle ne passait pas inaperçue. Elle entrait quelque part, c’était… On ne voyait qu’elle. C’était Clélia. Elle avait beaucoup de charisme, beaucoup de personnalité, beaucoup de tempérament. Ce n’était pas quelqu’un d’effacé, pas du tout. Pas du tout. De toute façon, on le voit sur les photos, lors des anniversaires, elle est… »
Comme en témoigne cette vidéo familiale, c’est le jour du 18e anniversaire de Clélia. La jeune femme est radieuse. Toute sa famille et tous ses amis sont là. Un anniversaire surprise organisé par sa mère. « Elle était pleine de vie. Elle était magnifique, ma fille. Elle vivait ses pulsions, elle avait envie d’être heureuse. Elle était magnifique, ma fille. J’adorais ma fille. » Clélia a préparé un BEP de comptabilité. Elle a une scolarité normale. C’est une jeune fille joyeuse, heureuse. « C’était mon rayon de soleil. La joie de vivre. »
Il n’y a a priori aucune raison d’emblée pour qu’il se soit passé quelque chose dans la vie de cette jeune fille, quelque chose de dramatique qui ait pu entraîner un meurtre. Les enquêteurs vont alors s’attacher à établir l’emploi du temps de Clélia dans les heures précédant le drame au cours de cette nuit du 16 février 2008. La dernière soirée de la jeune femme.
« Je l’ai conduite au Flibustier. J’ai pris sa copine Justine en passant. Je me suis même fait engueuler parce que je ne roulais pas assez vite, parce que ses copines l’attendaient devant la discothèque. Et là… C’est dur de raconter tout ça. J’ai dit à Clélia, alors qu’elle a voulu sortir de la voiture : “Tu rentres avec qui ?” Elle m’a dit : “Avec Julien”. »
Julien, c’est l’ex-petit ami de Clélia. Ils se sont fréquentés pendant un an avant de se séparer six mois plus tôt. Mais ils sont restés bons amis. Ils ont eu une relation très forte qui s’est distendue et ils ont malgré tout gardé des contacts très proches, ce qui explique qu’à 3h30 du matin, elle l’appelle pour la reconduire chez elle. Ce soir-là, des témoins affirment avoir vu la jeune femme sortir de la boîte de nuit avec son amie Justine. Et puis Julien Sailly arrive avec sa voiture, une Renault Twingo, et accepte de la reconduire chez elle.
Que s’est-il passé par la suite ? Les policiers veulent entendre la version de Julien, l’ex-petit ami. Coïncidence extraordinaire, au moment où les policiers ont le nom du petit copain de Clélia, il se trouve que ce petit copain s’est présenté quelques instants plus tôt au poste de police de Lille. Et il y va, lui, dit-il, dans l’idée de renseigner au maximum la police pour qu’ils puissent avancer sur leur enquête.
Dans sa première audition, Julien Sailly est extrêmement clair face aux enquêteurs. Il dépose dans un premier temps Justine. Selon le jeune homme, il est alors 4h10. Et il affirme qu’il a déposé Clélia à 4h30 du matin à quelques mètres de son domicile. Ensuite, il est rentré se coucher chez lui, il a coupé son portable et bonne nuit. Julien serait donc la dernière personne à avoir vu Clélia vivante.
Le jeune homme devient donc un suspect potentiel. Des soupçons confortés par l’étrange attitude du jeune homme lorsque les policiers lui apprennent les circonstances particulièrement dramatiques de la mort de Clélia. Julien est imperturbable. Il est extrêmement froid lorsqu’on lui annonce le décès de Clélia. Il leur dit : « Je ne ressens rien, c’était fini entre elle et moi, je ne ressens rien, c’est tout ». Ça, ça va leur mettre un peu la puce à l’oreille et là, ils vont le mettre en garde à vue. Dorénavant, les enquêteurs vont tenter de confondre le suspect.
Et pour cela, ils ont une piste, car Julien possède une Twingo. Or, souvenez-vous, l’arme du crime, un cric, provient lui aussi d’une Twingo. Aussi décident-ils de fouiller son véhicule qui, par chance, est garé juste devant le commissariat. Ils cherchent à savoir si la Renault Twingo de Julien Sailly est bien équipée d’un cric. Ils vont soulever le tapis de sol du coffre, ils vont voir la roue de secours, le boîtier du cric qui est vide.
Et ce n’est pas tout. En inspectant la voiture du suspect, les enquêteurs détectent quelque chose d’anormal. Les enquêteurs, en ouvrant la voiture, sont frappés par une odeur de détergent, comme si le véhicule avait été lavé récemment. On se dit : « Tiens, un véhicule qui sent le détergent, c’est un véhicule qu’on a nettoyé ». On l’aurait nettoyé, en tout cas à l’intérieur. On va pulvériser notamment du BlueStar de manière à voir s’il y a des traces de sang. On ne va pas trouver grand-chose. Le BlueStar va réagir sur la boucle de la ceinture de sécurité du conducteur et sur la poignée de la porte du conducteur. En dehors de ça, on n’en trouve rien de particulier.
Face à ce faisceau de présomptions, Julien Sailly reste stoïque. Quant à l’absence de cric dans son coffre, le suspect a une explication très simple. Julien Sailly indique aux enquêteurs qu’il a fait l’acquisition de ce véhicule il y a dix jours. Il provient d’une casse, il a été acheté d’occasion, et il est possible, dit-il, que ce véhicule n’ait pas été muni d’un cric. Il n’a pas eu l’occasion en huit jours de vérifier ces éléments-là. C’est vrai que spontanément, on ne va pas forcément aller fouiller dans le coffre pour voir si on a un cric tant qu’on n’a pas une roue crevée.
Les policiers ne disposent d’aucun indice matériel contre le suspect. Et encore moins d’un mobile car, au dire de tous, le jeune homme est loin d’avoir le profil d’un tueur, bien au contraire. Et la première personne à témoigner en sa faveur n’est autre que la propre mère de la victime. « Ma fille l’aimait, elle voulait que je l’aime, elle voulait qu’on l’aime, et moi, je ne l’ai jamais vu frapper Clélia. »
La maman de Clélia n’a même pas de soupçons sur Julien. Elle le croit quand il dit qu’il l’a déposée. Elle dit qu’elle a dû être agressée par quelqu’un d’autre. Il passait vraiment pour quelqu’un de bien. Il était toujours serviable, toujours prêt à rendre service. Il était passionné de foot, il avait même fréquenté une section sport-études. On le décrit comme très participatif, quelqu’un de bien inséré, de sociable. Son entourage dit la même chose d’ailleurs.
Le profil de Julien Sailly ne colle pas du tout avec l’horreur du crime. Je vous rappelle quand même qu’on a un assassin qui a massacré à coups de cric, très probablement, une jeune fille de 18 ans, au point de la défigurer. Un jeune homme bien sous tous rapports. Les policiers restent toutefois convaincus que Julien Sailly leur cache quelque chose. À l’issue des 48 heures de garde à vue, le jeune homme est mis en examen pour meurtre et incarcéré.
Seulement, un nouvel élément matériel va venir ébranler l’hypothèse des enquêteurs. Deux jours après le drame, une serviette tachée de sang est découverte à environ 400 mètres de la scène de crime. C’est quelqu’un qui entend parler de cette enquête et qui un jour va trouver cette serviette tachée de sang, pas très, très loin, mais pas dans l’immédiat proximité. Il va le signaler à la police.
Donc évidemment, les policiers vont entendre cette femme, vont récupérer la serviette et extraire, par le biais du laboratoire de police technique et scientifique, l’ADN de cette serviette. Ils le rentrent en fait dans la base nationale du Fichier National des Empreintes Génétiques (FNAEG) et ça mouline comme ça, ça mouline pendant des semaines et des semaines jusqu’à ce que ça « matche », entre guillemets. C’est ce qu’on dit quand ça correspond en fait à l’identité de quelqu’un qui est déjà inscrit dans le fichier.
Les enquêteurs disposent enfin d’un nom. L’homme s’appelle Karim, il a 23 ans, et c’est un multirécidiviste. Il a plusieurs condamnations à son actif pour escroquerie, vol avec effraction et même agression sexuelle sur mineur. Les policiers convoquent ce nouveau suspect. Ils veulent savoir ce que faisait cette serviette maculée de sang près de la scène de crime.
Il avait fait des petits travaux de réparation sur son véhicule à cet endroit-là. Il s’est blessé à la main, il s’est épongé, il a oublié la serviette. Mais surtout, l’homme va faire une révélation complètement inattendue. Il va dire des choses curieuses. Il va dire notamment qu’il connaît Clélia. Rachid apporte des précisions : « Je sais qu’elle s’appelait Clélia. Je l’ai déjà croisée à plusieurs reprises dans la boîte de nuit Le Flibustier à Lille ». Les policiers commencent à être un peu troublés en se disant : « Il y a la serviette, il y a son sang, il connaît Clélia, est-ce qu’on ne se serait pas trompés ? » Les enquêteurs l’interrogent alors sur son emploi du temps la nuit du drame, ce 17 février 2008. Et Rachid s’en souvient très bien. Il affirme qu’à cette date, il rentrait d’Algérie. Après vérification, il s’avère que l’homme a dit vrai. Son alibi est incontestable.
De son côté, Julien Sailly, le premier suspect emprisonné à la maison d’arrêt de Lille depuis plus d’un an maintenant, demande et obtient sa libération, car aucun élément matériel n’est venu alimenter le dossier contre lui. Face à cette décision de justice et à l’apparente inertie de la police, amis et parents de Clélia se mobilisent. Ils ont même créé une association en souvenir de la victime. Ils créent une association qui s’appelle « Princesse Clélia » et qui, à l’époque, est parrainée par le footballeur de Lille, Adil Rami.
Et donc, il y a un match de foot qui est organisé pour récolter des fonds pour Clélia. Il y a un élan comme ça qui se manifeste autour de sa famille. Ils font des soirées, des lotos et tout, pour essayer de lever des fonds pour pouvoir assurer une défense dans l’hypothèse du procès futur. Un gigantesque lâcher de ballons est même organisé en présence de plusieurs centaines de personnes. La manifestation a atteint son but. Toute la presse remet à la une l’affaire Clélia. Ça contribue petit à petit à susciter l’intérêt des médias parce que c’est une affaire qui est très suivie, et donne une dimension à ce dossier qui devient tout à fait explosif. Il y a une vraie émotion autour de cette affaire parce qu’on n’en connaît pas le fin mot.
Les policiers sont sous pression. Mais un nouvel indice matériel va venir relancer l’enquête. Souvenez-vous, sur la scène de crime, les policiers avaient ramassé un mouchoir à proximité du corps. Sur ce tissu, un ADN a été isolé et identifié : celui d’un certain Karim, 25 ans, un homme bien connu des services de police. On retrouve un ADN sur ce mouchoir qui se révèle être celui d’une personne fichée pour violence, une histoire de bagarre en famille, une réunion de famille qui a mal tourné.
« Vous savez pourquoi vous êtes là ? » On va interroger ce type qui va dire qu’effectivement il se promenait à l’époque des faits. Il se promenait régulièrement sur les lieux avec son petit garçon. Karim confirme qu’il connaît bien les lieux, qu’il venait jouer d’ailleurs au football avec son fils à cet endroit-là, et qu’il ne reconnaît pas son mouchoir, mais il dit : « Oui, c’est possible que je me sois mouché et que j’aie jeté le mouchoir là ».
Des explications jugées beaucoup trop vagues. Aussi, les enquêteurs focalisent l’interrogatoire sur la pièce à conviction numéro 1, l’arme du crime : le cric de la Twingo. Pour tenter d’aller un peu plus loin, les policiers l’interrogent quand même sur son véhicule, mais il s’avère qu’il n’a pas de Twingo. Karim a une Ford Mondeo et non pas une Twingo. Pour les policiers, ça ferme cette piste-là. Et on n’entend plus parler de ce Karim.
Une nouvelle fois, l’enquête est dans une impasse. Et pourtant, les policiers disposent déjà de toutes les cartes pour résoudre cette affaire. Il y a un témoignage jusqu’ici sous-estimé qui va s’avérer déterminant : il s’agit de celui de Justine, l’amie qui accompagnait Clélia à la sortie de la boîte de nuit et qui est ensuite montée dans la voiture de Julien.
Voici ce que la jeune femme avait raconté aux enquêteurs : à peine avions-nous démarré que Clélia a reçu un SMS sur son portable. Ce SMS annonçait que Priscilla, une amie à elle, sortait avec Julien. Bien que séparée, Clélia n’aurait donc pas supporté d’apprendre que Julien avait une nouvelle petite amie. Aussitôt, Clélia a engueulé Julien en lui reprochant de sortir avec celle-ci. Et là, immédiatement, ça part en vrac. Ça part en vrac parce que Clélia est très jalouse. Elle est virulente, elle est vive.
Et là, ils se tapent, ils se giflent, elle l’insulte. Elle prend des claques et elle essaie de sortir de la voiture. Donc, elle décrit cette scène où Julien essaie de la rattraper en l’attrapant par le cou. Et Justine décrit donc une scène qui pourrait être très violente, puisqu’elle entend Julien dire : « De toute façon, si tu n’es pas contente, je vais claquer la voiture contre le mur ». Donc, à ce moment-là, elle est terrorisée, elle ne sait pas quoi faire.
Justine raconte ensuite que Julien l’a déposée devant chez ses parents à 4h20. Seulement, elle propose à Clélia de dormir chez elle, mais elle refuse. « Clélia est venue me dire au revoir. Elle était en larmes. Je lui ai simplement conseillé, avant qu’elle ne remonte dans la voiture, de le quitter. Elle a simplement dit qu’elle ne voulait pas rester avec lui. Ils sont ensuite partis calmement dans la voiture. »
Ce récit de Justine ternit l’image du jeune homme bien sous tous rapports. Contrairement à ce que l’on a pu penser au début de l’affaire, Julien pourrait bien être d’un tempérament impulsif, voire violent. Et la juge d’instruction en charge de l’affaire s’aperçoit que cela ne serait pas la première fois. Celui qu’on décrivait comme attentif, passionné, amoureux, n’est pas toujours ce garçon aussi simple.
Il y a des témoignages, notamment des dernières vacances qui ont été passées avec Clélia dans un camping au mois d’août avec l’ensemble de la famille, qui décrivent un jeune homme très, très jaloux. Clélia est très jolie, donc il y a quelqu’un qui lui a fait une réflexion, alors il veut casser la figure à ce quelqu’un. Il y a une fois où il n’a pas le badge pour aller à la piscine, et donc le maître-nageur les refoule en disant : « Vous devez avoir le badge pour aller à la piscine du camping », et il fait une scène terrible.
Plus grave, selon les proches de Clélia, il arriverait parfois que Julien n’arrive pas à se contrôler. « C’était mon petit frère, Lucas, qui avait demandé une cigarette à un groupe de jeunes. Et en fait, en voyant Julien arriver, ils ont commencé à le traiter d’arabe, à faire des bruits de singe, etc. Julien est retourné au camping et il a attrapé un couteau. » Dans notre emplacement, il s’est emparé d’un couteau de cuisine, prêt à en découdre comme un vulgaire voyou.
Et il lui serait même arrivé d’agresser Clélia physiquement, et cela à plusieurs reprises. Clélia raconte à une de ses amies que Julien l’a étranglée violemment, qu’elle a eu du mal à le faire arrêter et qu’elle a eu du mal à reprendre son souffle. Et à ce moment-là, elle a dit à cette copine : « Si tu le connaissais comme moi je le connais, tu ne dirais pas qu’il est sympa ». Une fois, parce qu’elle a claqué trop fort la porte de sa voiture, il lui a mis une béquille. « J’étais choquée. C’est là que je me suis rendu compte que ce qu’elle disait, Clélia, c’était vrai, en fait. »
La juge d’instruction demande alors une expertise psychiatrique. Mais Julien Sailly ne souffre d’aucun trouble mental. En revanche, une psychologue souligne le caractère très impulsif du jeune homme. « Ce n’est pas un psychopathe, quoi. Mais en revanche, ce qui est intéressant, c’est que, notamment, la psychologue raconte que Julien Sailly est assez immature dans ses relations avec les filles. Il n’y a pas d’agressivité particulière. » Le psychologue dit qu’il peut être agressif, mais conclut malgré tout que l’agressivité, lorsqu’elle est stimulée, peut devenir incontrôlée. On en a conclu que ça pouvait être un ange comme un démon, le Yin et le Yang, tout ce que vous voulez, blanc et noir.
La juge est persuadée que Julien Sailly ne dit pas toute la vérité. Mais il lui reste toujours à déterminer ce qui s’est vraiment passé entre 4h20 et 8h30 ce 17 février 2008, le moment où le corps de Clélia a été retrouvé. Pour tenter de le savoir, la juge demande aux policiers d’éplucher les relevés téléphoniques de Julien et de Clélia.
« Il y a eu plein de communications ce soir-là, plein de SMS qui ont été envoyés. Ça a été un chassé-croisé de communications et de SMS. Et donc, les policiers ont pris le temps de tout mettre à plat. À 5h du matin, les deux téléphones étaient encore ensemble. Donc ils étaient forcément ensemble à ce moment-là. À 5h10, le portable de Clélia s’éteint. »
Pourquoi le téléphone de Clélia est-il coupé à 5h10 ? Les relevés téléphoniques démontrent en tout cas qu’au même moment, Julien est au téléphone avec Priscilla, sa petite amie. Il va appeler Priscilla pour lui dire : « Je ne suis pas avec Clélia ». Et d’ailleurs, si tu veux en avoir le cœur net, appelle-la, tu verras qu’elle n’est pas avec moi. Sauf que s’il dit ça à Priscilla, c’est qu’elle ne peut plus décrocher. Effectivement, Priscilla va téléphoner à Clélia à 5h10, et le téléphone ne répond plus.
Pour la juge et les enquêteurs, une conclusion s’impose : à cette heure précise, 5h10, la dispute entre Clélia et Julien a déjà dégénéré. Si la jeune femme ne répond plus, c’est tout simplement que le drame vient d’avoir lieu. Clélia a été étranglée aux environs de 5h10, c’est-à-dire au moment où son téléphone ne répond plus. La dispute a mal tourné, il l’a étranglée. S’il y a des traces de strangulation, l’idée de l’accusation est que, Clélia ayant perdu connaissance, Julien la croit morte.
À ce moment-là, Julien se serait trouvé à 20 kilomètres du canal, et il va falloir se débarrasser du corps. Là, à mon avis, il connaît parfaitement ce lieu. Et cet endroit-là a la particularité d’avoir un parking duquel on peut facilement sortir un corps du véhicule. Seulement, Julien va très vite s’apercevoir que Clélia n’est pas morte. Je pense même qu’il a poussé le truc jusqu’à faire cette chose aussi horrible pour qu’on pense que c’est un fou qui a fait ça.
Un fou qui a embarqué Clélia. Mais pourquoi un fou va embarquer Clélia et lui faire ça ? Ça sert à quoi ? Après, il jette le cric. Il est peut-être surpris par un SDF qui doit traîner par là et qui se dit : « Tiens, c’est quoi ce manège ? » sans qu’il voie vraiment ce qui se passe. Et il s’est sauvé. Il a pris son sac, son téléphone, ses papiers pour ne pas qu’on l’arrête, qu’on la reconnaisse tout de suite, pour qu’il puisse avoir un peu de temps pour nettoyer son véhicule. On a un ensemble de charges qui, les unes s’ajoutant aux autres, complètent parfaitement les pièces d’un puzzle où une seule image apparaît : c’est le visage de Julien Sailly.
Juin 2011, le procès de Julien Sailly s’ouvre au palais de justice de Douai. Pour les parents de Clélia, il est clair que Julien est coupable. Ils attendent maintenant que la justice soit rendue. Julien Sailly comparaît libre et s’installe à quelques mètres seulement des parents de Clélia. Et dès les premières minutes, le f…