Ce crash cachait bien plus qu’un simple accident
Nous sommes le 9 novembre 2007. Il est 23h. Johan et sa petite amie Émilie roulent sur une départementale du Val-d’Oise. Ils ne le savent pas encore, mais au détour d’un virage, leur vie va basculer. Il faisait noir, c’était aux alentours de 23 heures, donc il y avait pour seul éclairage les phares de la voiture. Je devais être à peu près entre 40 et 50 grand maximum. Et je vois traverser une grosse masse de droite vers la gauche. Et j’ai senti la voiture dévier d’un coup. Je me souviens même pas du choc en lui-même, je me souviens juste que c’était très fort. Les lumières se sont éteintes, il y avait le klaxon qui tournait en continu.
Johan et sa petite amie sont sous le choc. Leur voiture, une Seat Cordoba, s’est encastrée dans un arbre. Et en quelques secondes, un incendie s’est déclaré du côté passager. Mon premier réflexe a été de mettre ma main. Donc là, j’ai constaté que je commençais à prendre feu. Au moment où elle sort, ça va faire comme une boule de feu. Je voyais plus rien que les flammes. Je me suis dit : « Là, c’est fini, ça sert à rien de se battre, je vais mourir. » Gravement brûlée, Émilie va survivre à ce terrible drame. Mais au fil des mois, une question va la tourmenter. Que s’est-il vraiment passé ce soir de novembre sur la départementale 9 ? Est-ce réellement un accident ou bien une tentative d’assassinat diaboliquement orchestrée ?
C’est quelque chose d’horrible d’être accusé d’un crime que vous n’avez pas commis, c’est la pire des choses. Pour moi c’est volontaire, c’est plus qu’un doute, c’est une certitude en fait. L’animal a surgi, peut-être ayant eu peur de la voiture, et l’accident s’est déclenché à ce moment-là. Je n’ai pas vu d’animal. Il y a trop d’incohérences : gibier, pas gibier. Je pense que le choc contre l’arbre a été volontaire. Comment je peux viser quelque chose que je ne vois pas ? En plus, je ne regardais pas dans la direction de l’arbre, je regardais dans la direction de la route.
Le soir du 9 novembre 2007, Johan et Émilie ne sont pas seuls sur cette route. Joachim et sa compagne Isabelle roulent eux aussi sur la départementale 9 entre Puiseux et Châtenay. Ils vont être les premiers témoins de l’accident. Ils ont souhaité garder l’anonymat. Il n’y avait personne, tout était assez sombre, jusqu’au moment où on a vu une grosse lumière sur la route et on s’est aperçu qu’il y avait une voiture qui brûlait sur le bas-côté. En fait, il y a un jeune homme qui est debout et, je suppose, une jeune fille au sol.
Joachim s’approche d’Émilie. La jeune femme est sur le ventre, brûlée vive. Je prends mon téléphone portable et j’allume en fait ma lampe torche de mon portable. Mais je l’éteins tout de suite en fait. Parce que quand je vois l’état de la jeune fille, enfin l’arrière de son dos, de sa tête… Le soutien-gorge rentrait dans sa chair. Derrière, tout un côté était complètement brûlé. L’oreille, elle était dans un état… J’avais l’impression que c’était de la friture. C’est le terme exact. Émilie est dans un état très critique. En revanche, Johan, lui, est miraculeusement indemne. À ce moment-là, tout laisse penser à un tragique accident de voiture. Un drame qui va peut-être coûter la vie à cette malheureuse jeune femme de 20 ans à peine, Émilie Godest.
Émilie a 20 ans. Elle est étudiante en histoire et rêve d’être institutrice. C’est une jeune fille pleine de vie et de projets. Émilie, c’est la vie, c’est la joie de vivre. Elle est toujours en train d’essayer de rigoler, de voir tout le monde, de s’amuser. C’est une grande jeune fille brune aux cheveux longs. Elle est issue d’un milieu tout à fait honorable. Aînée d’une fratrie de quatre enfants, Émilie est l’unique fille. Alors forcément, avec son papa, la relation est fusionnelle. Je passais mon temps à faire tous ses caprices. Quand on était couchés, elle montait sur mon dos. Je faisais dix fois le tour de la chambre à quatre pattes. Il fallait aller plus vite, il fallait jouer, il fallait faire un truc de fou. Seulement ce bonheur familial va être brisé brutalement lorsque le père d’Émilie est prévenu à minuit ce 9 novembre 2007 de l’accident dont sa fille vient d’être la victime.
Lorsque Roger Godest arrive sur place, il comprend aussitôt la gravité de la situation. On l’a vue, elle nous est passée consciente. Parce qu’on a vu qu’elle parlait toujours. Mais bon, tout le monde était autour, ils nous ont interdit d’aller la voir. Le pronostic vital d’Émilie est sérieusement engagé. La partie supérieure des vêtements a fondu. Il ne lui reste finalement que ce jean qu’elle portait au moment de l’accident. Et les pompiers vont être obligés de le découper pour lui porter les soins. De leur côté, les gendarmes de Luzarches en charge de l’enquête essaient de comprendre ce qui a pu se produire.
Ils vont donc entendre le conducteur, Johan, qui va leur apporter un début d’explication. Le jeune homme est encore sous le choc, mais il donne sa version de l’accident. Il déclare qu’il se rendait avec sa compagne à une soirée à Goussainville, à 6 kilomètres de là. J’ai vu un animal traverser de la droite vers la gauche et je lui ai donné un coup de volant pour l’éviter tout simplement. Le jeune homme explique que sa voiture a alors quitté la route et qu’elle s’est encastrée dans un arbre sur le bas-côté. Le choc est terrible. Lorsqu’il retrouve ses esprits, il constate qu’Émilie a des petites flammes sur ses avant-bras. Et il tapote pour essayer d’éteindre ce début d’incendie. Du coup, je vais vouloir lui attraper le bras et en même temps commencer à lui tapoter. Et c’est à ce moment-là qu’elle va sortir.
Quand Émilie s’extirpe de la voiture, la situation vire brutalement au cauchemar. Ça va provoquer un appel d’air et d’un seul coup, elle s’embrase. Je sors, du coup, je pense à la bouteille d’eau. J’ai une bouteille d’eau, l’eau ça éteint le feu, donc je prends la bouteille, je l’ouvre et j’arrose mon amie. Et ça fait rien, ça fait rien du tout. Johan est paniqué, il se précipite dans le coffre de sa voiture pour prendre son extincteur, mais le cauchemar continue. J’enlève la goupille, je commence à appuyer dessus, y a rien qui se passe. Je me vois en train d’appuyer, de me dire : « Qu’est-ce qui se passe ? » En désespoir de cause, Johan enlève son blouson pour tenter d’étouffer les flammes sur son amie. Je lui éteins les flammes sur le dos, je vais lui poser mon blouson au niveau du haut de sa tête, comme ça. Et selon lui, c’est cette dernière solution qui aurait stoppé les flammes.
D’ailleurs, sur place, les premières constatations semblent confirmer les déclarations du jeune homme. Ils vont découvrir à côté du corps d’Émilie un extincteur. Et la buse de l’extincteur était décalée, ce qui fait qu’il ne pouvait pas fonctionner. En ramassant l’extincteur de Johan, les enquêteurs vont faire une autre découverte. Au sol, tout proche du véhicule calciné, ils trouvent un sac d’abats. Un sac d’abats, qu’est-ce que c’est ? Ce sont des viscères d’animaux destinés parfois à appâter en quelque sorte des sangliers ou des animaux sauvages qui vont manger ces sacs d’abats, ces viscères. La présence de ce sac d’abats semble attester la déclaration de Johan. La masse noire décrite par le jeune homme était probablement un sanglier. C’est en tout cas ce que supposent les enquêteurs. Il y a eu certainement un braconnier qui était dans le secteur et l’animal a surgi, peut-être ayant eu peur de la voiture. L’accident s’est déclenché à ce moment-là.
L’hypothèse d’un banal accident de la route semble donc se confirmer. En attendant, Émilie est transférée au service des grands brûlés de l’hôpital de Clamart. Elle est entre la vie et la mort. Le lendemain du drame, Johan est convoqué à la gendarmerie de Luzarches, car il reste une question sans réponse : comment l’incendie s’est-il déclenché ? Et face aux enquêteurs, voici comment le jeune homme l’explique : J’ai fait des courses, j’ai acheté de la nourriture pour lui faire plaisir le lendemain midi, j’ai acheté de la fondue, j’ai acheté de l’alcool à brûler pour faire fonctionner le réchaud et j’ai acheté du white-spirit pour nettoyer ma voiture. Deux bouteilles, une d’alcool à brûler et l’autre de white-spirit, deux produits dangereux et hautement inflammables, étaient dans la voiture.
Ce que raconte Johan ensuite est pour le moins alambiqué. C’est en tout cas l’avis des gendarmes qui l’auditionnent. Il expliquera aussi aux enquêteurs qu’à un moment donné, il va dévisser le bouchon d’une bouteille, celle de l’alcool à brûler, et l’autre, celle de white-spirit, pour apparemment vérifier quel est le contenu. Chaque fois qu’il achète un produit de ce type, ou white-spirit, alcool à brûler, il débouche toujours pour sentir si le produit est bon. Cette manipulation, il la justifie aux enquêteurs par un réflexe professionnel. Il travaille dans l’imprimerie et lorsqu’on manipule des produits dangereux en imprimerie, on vérifie en débouchant les bouteilles, on vérifie ce qu’elles contiennent. Et là, en fait, j’ai fait pareil à l’intérieur de la voiture. Malheureusement, j’ai senti les produits et je l’ai dit aux premiers enquêteurs, de peur que ça joue un rôle, en fait, dans le déclenchement de l’incendie.
Johan aurait donc débouché par réflexe les deux bouteilles et les aurait peut-être mal rebouchées. Au moment du choc, les bouteilles ont baldingué à l’intérieur de l’habitacle, se seraient ouvertes et donc l’alcool se serait répandu au niveau du sol. Mais alors, comment expliquer que le feu se soit déclenché ? Voici ce que Johan déclare. Juste après le choc contre l’arbre, il raconte avoir aperçu une étrange lueur dans les mains de son amie. Il explique qu’à l’intérieur de la voiture, je vois qu’elle a quelque chose dans la main, c’est soit un portable, soit un briquet, que ça fait une étincelle, que cette chose tombe. À partir de là, je vois que l’incendie est parti sur elle, commence à courir des flammes qui montent jusqu’à ses cheveux. Un choc, du liquide inflammable répandu dans la voiture et un briquet qui déclenche le feu : l’accident serait donc dû à un incroyable concours de circonstances. Un accident de la circulation, ça arrive. Un véhicule qui s’encastre dans un arbre, qui s’enflamme, avec quelqu’un à l’intérieur qui est brûlé, c’est classique. Malheureusement classique.
Seulement pour les enquêteurs, les explications de Johan ne leur semblent pas très convaincantes. Pourtant, en s’intéressant à sa vie personnelle, ils vont découvrir que c’est un jeune homme, a priori, bien sous tous rapports. Johan a tout juste 24 ans. Il est employé dans une imprimerie à Goussainville et sa mère le décrit comme un jeune homme bien élevé et serviable. Consciencieux, travailleur, parce qu’il a très vite intégré le travail. Toujours prêt à aider les autres, toujours prévenant, calme, doux. Un petit peu le portrait du gendre idéal. Tout bon père de famille souhaiterait que sa fille rencontre un type comme ça. Au moment du drame, Johan et Émilie sont ensemble depuis quatre ans. Ils se sont rencontrés alors qu’Émilie avait 16 ans. Elle était en classe de première. C’est une love story de la part de gens qui sont très jeunes, c’est important de le signaler, ils ont une vingtaine d’années tous les deux, et apparemment, c’est un coup de foudre. Je me souviens, on passait des heures au téléphone et elle me parlait déjà de notre future famille, de tout ça, effectivement, et j’aimais bien. Je lui disais : « Moi je fais mes études, je trouve un travail, je me marie, je fais des enfants, et puis voilà. » Et du coup, lui, il allait toujours dans mon sens, en disant qu’en gros, il voulait les mêmes choses que moi. C’est plutôt ça qui m’a plu.
Leurs proches sont unanimes. Émilie et Johan forment un couple très amoureux. C’était toujours ensemble. Bon, très vite, Émilie m’a demandé si elle pouvait dormir chez nous. Il paraissait bien, il n’y avait pas de problème. Au début, il ne venait pas trop ici. Ça s’est fait petit à petit. Quelques mois avant l’accident, Johan et Émilie se fiancent. Et ils projettent même d’emménager ensemble. Je lui avais offert une bague. Et du coup, elle l’avait prise comme des fiançailles. Et j’étais très content. Et on était partis sur une base de quelque chose de très sérieux effectivement.
Johan semble être un jeune homme bien sous tous rapports. Mais avant de boucler leur enquête pour accident, les gendarmes souhaitent tout de même attendre le lever du jour pour procéder aux constatations sur les lieux mêmes du drame. Et là, plusieurs éléments vont brutalement tout remettre en question. Johan est allé s’encastrer dans un arbre, mais à aucun moment il n’a freiné, puisque sur la chaussée, on ne retrouve aucune trace de freinage. Pas de trace de freinage sur la route, déjà, c’est un premier élément qui peut paraître très étonnant, et le positionnement du véhicule aussi. Ce véhicule, on a l’impression qu’il est garé sur le bord de la route, face à l’arbre. Pas de traces de freinage, une voiture étrangement positionnée, et ce n’est pas tout. Johan dit qu’il a donné un coup de volant parce qu’il a vu du gibier, seulement le problème c’est que les deux pneus avant du véhicule, eux, sont droits, comme si on avait volontairement été sur l’arbre. Les gendarmes commencent donc sérieusement à douter. Et si Johan ne leur avait pas tout dit ? Et s’il avait percuté l’arbre volontairement ?
L’expertise de la voiture va venir conforter leurs doutes. Quand les gendarmes inspectent le véhicule, il ne reste plus rien à l’intérieur de l’épave. Tout a brûlé, sauf le tapis de sol côté passager. Lorsqu’ils analysent le tapis de sol qui se trouve sous les pieds du conducteur, sous les pieds d’Émilie ou de Johan, ils ne retrouvent aucune trace d’alcool à brûler. Autrement dit, le feu n’est pas parti du bas du véhicule. On s’aperçoit où le feu a pris naissance, en quelque sorte, dans les cas des expertises. Et on sait de façon extrêmement précise à quel endroit ça a chauffé le plus. Et on s’est aperçus que c’était au plafond. L’épicentre du sinistre, c’est-à-dire le départ en quelque sorte du feu, est à côté du conducteur, c’est-à-dire sur le siège passager avant droit, c’est-à-dire à la place même d’Émilie. Contrairement aux déclarations de Johan, le feu ne serait donc pas parti du sol, mais du siège d’Émilie. Étrange. D’autant que les premières expertises médicales vont venir le confirmer. Les premières expertises médicales d’Émilie vont démontrer que ces brûlures ont été provoquées par des coulures, exactement du haut vers le bas. Ils vont se rendre compte qu’elle a été brûlée à l’arrière du crâne, aux oreilles, dans le bas du dos ou dans le haut du dos dans un premier temps. Si les bouteilles d’alcool étaient arrivées sur le tapis de sol et si l’incendie était parti du tapis de sol, ce sont les jambes d’Émilie qui auraient été brûlées. Donc ça ne colle pas du tout avec la déclaration de Johan.
Johan aurait-il donc menti ou a-t-il quelque chose à cacher ? Pour les enquêteurs, il y a peut-être un moyen de le savoir. Les gendarmes, à ce moment-là, comme ils n’arrivent pas à saisir le pourquoi du comment de cet incendie extrêmement spectaculaire, ils vont demander aux parents de la victime de rapporter les vêtements que portait la jeune étudiante le soir de l’accident. Et cela va payer. Lorsqu’ils ouvrent le sac, ils ont un mouvement de recul. Le jean d’Émilie empeste l’alcool à brûler. Il était carrément mouillé. On a ouvert le sac, on a regardé, il était carrément imbibé. C’est impossible, ça sent l’alcool à brûler. En fait, ils se rendent compte que ce n’est pas le véhicule qui a brûlé, mais c’est Émilie, comme une torche vivante, qui a embrasé l’intégralité de l’habitacle du véhicule.
Alors, les gendarmes se demandent pourquoi seule Émilie a reçu de l’alcool à brûler et surtout comment Johan a pu s’en sortir indemne. Johan aurait-il simulé un accident pour se débarrasser de son amie ? C’est la thèse que soutiennent les enquêteurs. Et pour eux, il est urgent d’entendre la jeune victime pour connaître sa version des faits. Après cinq semaines de coma artificiel, Émilie se réveille douloureusement à l’hôpital. Je suis bandée de partout, je ne peux plus bouger, j’avais les mains bandées en moufles. Je ne pouvais pas lever le bras plus que ça. Je ne pouvais plus bouger. Ma jambe gauche, j’ai un nerf qui a été touché, elle ne répondait plus. C’était catastrophique. Elle était bandée de la tête aux pieds, comme une momie, sans bouger, avec les bras comme ça. Il y avait juste le petit bout du nez qui était tout noir, qui dépassait.
Malgré son état, les gendarmes insistent pour entendre la jeune femme. Et lors de cette première audition, Émilie va dire plutôt du bien de son compagnon, Johan. Elle dit que c’est un homme gentil. Elle emploie même le terme attentionné. C’est-à-dire qu’elle confirme effectivement que tous les deux vivent une histoire d’amour totalement parfaite. Et concernant le soir de l’accident, Émilie raconte un scénario identique à celui de son petit ami. Je leur dis que j’ai vu une ombre, sans préciser plus ce que j’ai vu. La jeune fille aurait donc bien vu un animal se mettre en travers de la route. Seulement, elle a beaucoup de mal à rassembler ses esprits. À peine sortie de son coma, sa mémoire semble quelque peu lui faire défaut. Les gendarmes vont arrêter d’ailleurs l’audition parce qu’ils vont constater qu’effectivement, elle n’est pas audible en quelque sorte. Elle est dans un état de grande faiblesse.
Au fil des semaines, la jeune femme va peu à peu retrouver la mémoire. Et elle va commencer, elle aussi, à avoir des doutes au sujet de l’accident. Pendant les premières semaines, quand j’étais encore intubée, je ne pouvais pas parler, lui venait tous les jours et tous les jours il nous répétait sa version. Donc plusieurs fois par visite, j’avais le droit à l’animal qui traverse, au fait que j’allais être interrogée par la gendarmerie, qu’il fallait absolument que je dise la même chose que lui parce que s’il y avait le moindre détail qui ne collait pas avec ce que lui avait dit, il ne serait pas remboursé pour sa voiture par les assurances. Le problème, en réalité, c’est qu’entre ses souvenirs et ce que déclare Johan, ça ne correspond pas. Je n’ai pas vu d’animal. C’est l’arbre que j’ai vu et je n’ai pas vu d’animal traverser. Il faisait nuit, mais il y avait quand même des phares et un animal qui traverse, on le voit dans les phares. À son tour, Émilie se demande si son compagnon n’a pas provoqué volontairement l’accident. Une fois aperçu, il est arrivé et je lui ai dit : « Bon, je suis maintenant en train de dire ce qui s’est passé parce qu’il n’y a jamais eu d’animal. » On m’avait déjà dit à l’hôpital de ne jamais lui parler de l’accident. Donc quand on me parlait de l’accident, je ne répondais pas aux questions, je ne voulais pas aller à l’encontre de ce qu’on m’avait dit. Elle était en période de soins, de reconstruction. Je ne voulais pas nuire à ça, vous voyez. Ça me pèse, en fait, sa présence, mais insupportable. C’est presque, c’est même carrément physique, le voir, je ne peux plus.
Six mois après l’accident, au mois de juin 2008, Émilie décide de rompre avec son fiancé qui tombe des nues. Je me suis dit : « Qu’est-ce que j’ai fait qui a fait rompre en fait ? Est-ce que j’ai dit un mot de travers ? J’ai peut-être fait quelque chose sans m’en rendre compte et j’en suis désolé mais qu’est-ce que j’ai fait ? » Le 3 juin 2008, Émilie a retrouvé toute sa mémoire. Elle est à nouveau entendue sur son lit d’hôpital. Et cette fois, la jeune victime va livrer aux enquêteurs une version totalement opposée à la première. À commencer par sa vie de couple avec son ex-fiancé. La première fois, souvenez-vous, on était sur une histoire de fiancé sympathique, attentionné, qui avait donné un coup de volant. Et là, il n’est plus question de love story, c’est terminé. On est plutôt sur l’histoire d’un couple qui est en train de se terminer. Il était constamment en train de me rabaisser. Il ne voulait pas que je sorte, que je voie mes amis. J’étais totalement enfermée et j’ai tout fait. On voyait qu’il était jaloux, possessif. Tous ses copains, ses copines qu’elle avait, elle n’avait pas le droit de les voir. En même temps, ils vont se fiancer. Ils vont faire des démarches pour trouver un appartement. Donc là, les gendarmes sont face à quelqu’un qui n’est pas cohérent.
Face aux gendarmes, Émilie va craquer. Elle révèle qu’en fait, elle n’osait pas rompre car Johan la terrorisait. Et cela bien avant l’accident. Preuve en est cette scène qui se serait produite un jour alors qu’ils étaient tous les deux en voiture. Le jeune homme aurait eu un comportement plus que dangereux. Une fois, suite à une dispute, il a accéléré en me disant qu’il savait où il allait nous foutre en l’air. Il est monté à plus de 180. Et donc du coup, j’ai eu tellement peur que j’ai joué la carte de l’apaisement en lui disant que, bon non, je m’étais énervée pour rien, que je l’aimais, que bon ben… Le prince s’est expliqué, j’ai réussi à le calmer et il m’a ramené chez moi. En fait, Émilie avoue que depuis bien longtemps, elle n’aimait plus Johan. L’histoire d’amour était finie et elle était tellement finie cette histoire d’amour, c’est que depuis quelque temps, Émilie a rencontré un autre garçon et qu’ils se voient en cachette. Au début, c’était en tout bien tout honneur, on s’était rencontrés dans le train, on s’est sympathisés, on prenait régulièrement le train ensemble. Et de fil en aiguille, il y a des sentiments qui sont apparus.
Émilie Godest raconte que le soir du drame, le 9 novembre 2007, elle devait précisément passer la soirée avec ce garçon qu’elle devait rejoindre dans le centre de Goussainville. On avait prévu de se retrouver tous les deux le vendredi soir, donc le soir des faits, pour être ensemble. Donc j’avais rendez-vous chez lui après le travail. Et pour ne pas que Johan découvre cette relation, Émilie avait trouvé un prétexte. Je lui ai dit que c’était une soirée entre potes du lycée, qu’on se retrouvait entre potes et que les copains-copines n’étaient pas acceptés. Mais ce soir-là, Johan insiste lourdement pour accompagner Émilie à sa soirée. Alors avait-il découvert le pot aux roses ? Émilie en est persuadée. Et voici selon elle comment les faits se seraient déroulés. Alors qu’elle remonte dans la voiture de Johan et que la soirée est à deux minutes de voiture, elle découvre à ce moment-là que Johan décide de faire un crochet pour repasser chez lui. Je voyais qu’il prend le sens inverse, et là je lui ai dit « non, c’est dans l’autre sens, tu t’es trompé ». Il fait « non, non, mais je vais chercher ma carte vidéoclub ». Je lui ai demandé de faire demi-tour, plusieurs fois je lui ai dit. Johan habite à Puiseux-en-France, à 6 km de l’endroit où il se trouve. Ça fait quand même un sacré détour. Je lui ai demandé plusieurs fois de faire demi-tour. À chaque intersection, je lui ai demandé de passer par un autre chemin pour rejoindre le centre-ville de Goussainville. Et à chaque fois, c’était non.
Non seulement Johan prend la mauvaise direction, mais en plus, Émilie comprend qu’il s’apprête à emprunter une route qu’elle redoute particulièrement. Au début, je ne voyais pas où est-ce qu’il allait m’amener. Quand j’ai vu la route, tout de suite, je lui ai dit non, pas cette route. La route en question, c’est cette départementale 9 au nord de Goussainville. Et si Émilie est effrayée par cette route, c’est pour une raison simple. Une amie de mon frère que je connaissais très bien depuis qu’elle était toute petite est décédée sur cette route. Elle avait peur de cette route, elle ne voulait pas prendre cette route. Ça faisait deux ans qu’il ne la prenait plus en tout cas en ma présence. Il était au courant. Habituellement, il respectait ce refus. Donc ça relance une interrogation pour les gendarmes. Si Johan savait que sa compagne ne souhaitait pas prendre cette départementale, pourquoi l’a-t-il prise ce soir-là ?
Selon Émilie, alors qu’elle est sur cette route maudite, elle se rend compte que Johan semble se diriger volontairement vers un arbre. En fait, je vois l’arbre qui est arrivé sur la voiture. En fait, c’est la voiture qui est arrivée sur l’arbre. Et elle se souvient aussi que quand elle a essayé de sortir du véhicule, en essayant d’ouvrir la portière avant droite, elle a eu du mal à l’ouvrir. Ça, elle s’en souvient. En fait, j’étais focalisée sur la poignée, je faisais attention à rien d’autre. Je ne sais même pas ce qu’il faisait, lui, à côté. À aucun moment, je me suis retournée vers lui, même de stress pour savoir comment il allait. Pour moi, il fallait que je sorte et que je fuie. Toujours selon Émilie, ce n’est qu’une fois sortie du véhicule qu’elle remarque qu’elle est en feu. Tout de suite, j’essaye d’éteindre, je sens que ça prend au niveau des cheveux, je cours, je traverse la route et puis après je me suis débattue pendant un bon moment avec les flammes sur le côté opposé de l’arbre. Au moment où elle s’est écroulée, pensant que c’était fini, qu’elle allait mourir d’épuisement, elle était fatiguée, elle se souvient qu’elle n’avait pratiquement plus de flammes. Le feu est éteint. Seulement pour Émilie, le calvaire est loin d’être terminé.
Émilie est persuadée que son compagnon Johan a volontairement foncé dans l’arbre. Mais ce n’est pas tout. Quand je suis au sol, je sens qu’on m’entoure la tête, uniquement la tête en fin de compte, et qu’on appuie sur mon visage, je ne pouvais plus respirer. Je suis suffoquée, je me suis dit : « Non mais là, c’est pas fini en fait, il m’achève. » Contrairement aux déclarations de Johan, qui affirme avoir essayé d’éteindre les flammes avec son blouson, Émilie révèle que le jeune homme aurait en fait essayé de la tuer. Au terme de sa déposition, la jeune femme porte plainte pour tentative d’assassinat contre son ex-fiancé. La guerre entre les deux anciens amoureux est alors déclarée. La plainte d’Émilie fait basculer l’affaire. Une enquête est ouverte pour tentative d’assassinat. Les gendarmes vérifient les déclarations d’Émilie et auditionnent les proches de la jeune femme. Tous dressent le portrait d’un ex-fiancé jaloux et possessif, à commencer par Héloïse, une ancienne collègue d’Émilie.
Il la surveille tout le temps parce qu’il venait aussi dans le magasin quand elle travaillait. Il faisait des allers-retours, mais des fois pendant toute une journée entière. Il passait devant sa caisse, il l’appelait tout le temps, c’était ingérable. Toujours peur, toujours en train de la surveiller, toujours peur qu’elle le trompe. Il m’avait même demandé carrément ouvertement d’ailleurs. Et un jour il m’a dit : « Mais vous pensez qu’Émilie, il n’y a pas de problème ? Vous ne pensez pas qu’elle m’a trompée ? » Carrément, il me demandait carrément. D’ailleurs, Émilie ne cachait pas son angoisse. Elle ne savait plus du tout comment faire, elle ne savait plus du tout comment s’en sortir, c’était l’angoisse. Le soir quand on terminait, il venait la chercher, elle n’avait pas envie de le voir, c’était particulier. Il était jaloux, mais pas plus ni moins que quelqu’un d’amoureux. Ces éléments sont devenus des éléments très suspects qui alimentent une accusation qui n’a aucun sens.
Jaloux ou pas ? En tout cas, les gendarmes ne vont pas tarder à découvrir un autre élément à charge contre le compagnon. Et c’est l’examen de la téléphonie qui va leur révéler. La veille des faits, les enquêteurs s’aperçoivent que le téléphone du jeune homme borne à un endroit inhabituel. La veille de l’accident, Johan se trouve à côté de la gare de Goussainville. Et ce qui intrigue les gendarmes, c’est que ce matin-là, Émilie devait justement retrouver son nouveau petit ami pour prendre son train avec lui. J’arrive à la gare, comme tous les jours où j’avais cours. Et bon… Il était là et en fait, quand on s’est vus, quand on s’est embrassés sur le quai. Si Johan était à quelques mètres d’Émilie, est-il possible qu’il ait aperçu ce baiser ? Les gendarmes se rendent à la gare pour vérifier si le quai est visible depuis la rue. Ils vont s’apercevoir que c’est une place de choix, c’est une place idéale pour guetter et pour voir ce qui se passe. Et comme son téléphone a borné au moment où les deux amants se rencontraient, les gendarmes en déduisent tout à fait logiquement que la veille de l’accident, Johan se trouvait près de la gare et aurait pu très bien observer le fait qu’Émilie le trompe. Et ça, c’est un mobile d’assassinat.
Alors, Johan a-t-il surpris Émilie à la gare ? La jalousie l’aurait-elle rendu fou ? Les enquêteurs en sont maintenant persuadés. Mais il leur manque une preuve et celle-ci ne va pas tarder à arriver. Six mois après l’accident, un nouvel expert est dépêché à la casse où est entreposée la voiture calcinée. Et il va faire une découverte pour le moins accablante. L’expert incendie reprend les examens sur la carcasse du véhicule. Et là, bingo, c’est génial : sous le siège du conducteur, il trouve des résidus d’une bouteille plastique d’alcool à brûler. Pour les gendarmes, la présence de cette bouteille sous le siège conducteur prouverait que Johan s’en serait servi intentionnellement. Et d’ailleurs, voici selon eux ce qu’ils imaginent. Après le choc, Émilie est un petit peu sonnée. À ce moment-là, elle essaie d’ouvrir la portière. C’est-à-dire qu’elle offre son dos au conducteur. Et pour les enquêteurs, Johan aurait profité de ce laps de temps.