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Qu’a fait Oudaï Hussein aux FEMMES ?

Qu’a fait Oudaï Hussein aux FEMMES ?

Le Palais où les mères apprenaient à mentir

La nuit où Samira décida de trahir son propre sang, Bagdad respirait comme une bête blessée.

Dans la cour intérieure de la maison familiale, la fontaine ne coulait plus depuis trois jours. L’eau avait été coupée dans le quartier, mais personne n’osait se plaindre. Les voisins avaient appris à parler bas, à fermer les fenêtres avant de prononcer un nom, à sourire devant les portraits officiels accrochés dans les administrations et à pleurer seulement dans les salles de bains, lorsque le robinet, par miracle, faisait assez de bruit pour couvrir les sanglots.

Ce soir-là, pourtant, ce n’était ni la guerre, ni la faim, ni la peur du régime qui brisait la famille Al-Rawi. C’était une robe.

Une robe bleu nuit, brodée de petits fils argentés, suspendue au dossier d’une chaise comme un morceau de ciel volé. Elle appartenait à Leïla, la fille cadette de Samira, dix-neuf ans, étudiante en littérature française à l’université de Bagdad. Une robe simple, presque trop modeste pour la réception où elle avait été invitée, mais sa mère la regardait comme on regarde une preuve de crime.

— Tu n’iras pas, dit Samira.

La phrase tomba dans la pièce avec la brutalité d’une gifle.

Leïla, qui attachait ses cheveux devant le miroir terni du salon, se retourna lentement. Ses yeux avaient cette lumière dangereuse des jeunes gens qui n’ont pas encore compris que certains murs ne tombent pas quand on les pousse.

— C’est une réception universitaire, maman. Il y aura des professeurs, des journalistes, des responsables du ministère. Père a dit que je pouvais y aller.

À l’autre bout de la pièce, Hassan Al-Rawi, ancien médecin devenu fonctionnaire par obligation, baissa les yeux sur sa tasse de thé. Le thé était froid depuis longtemps, mais il le tenait encore comme si ce petit verre brûlant pouvait lui donner une contenance.

— Ton père a dit oui parce qu’il ne savait pas, répondit Samira.

— Ne savait pas quoi ?

La mère ne répondit pas tout de suite. Elle fixa son mari avec une colère muette, une colère accumulée depuis vingt ans de prudence, de compromis, de phrases avalées. Puis elle marcha vers l’armoire, sortit une petite boîte en bois et la posa sur la table.

Leïla reconnut aussitôt la boîte. Elle avait appartenu à sa sœur aînée, Nour, morte deux ans plus tôt dans un accident de voiture, disait-on. Morte à vingt-trois ans, après trois semaines d’absence inexpliquée, revenue à la maison avec le regard d’une vieille femme, puis disparue dans une route de campagne avant que personne n’ait eu le courage de lui demander la vérité.

— Maman…

Samira ouvrit la boîte. À l’intérieur, il y avait un bracelet cassé, une photographie pliée, et une enveloppe jaunie. Elle prit la photo et la tendit à sa fille.

Leïla y vit Nour. Sa belle Nour, debout près d’une fontaine, dans une salle immense, avec derrière elle des colonnes dorées et des hommes en uniforme. Mais ce qui glaça la jeune fille, ce fut la main posée sur l’épaule de sa sœur. Une main masculine, large, possessive, ornée d’une bague lourde. Le visage de l’homme avait été partiellement brûlé au coin de la photo, comme si quelqu’un avait tenté d’effacer l’image sans oser la détruire entièrement.

— Elle aussi avait reçu une invitation, murmura Samira.

Le silence devint si épais que l’on entendit, dans la rue, les pas d’un soldat qui passait.

Hassan se leva brusquement.

— Range ça.

Samira se tourna vers lui, et pour la première fois depuis des années, elle ne recula pas.

— Non. Ce soir, elle saura.

Leïla sentit son cœur battre dans sa gorge.

— Savoir quoi ?

Son père s’approcha de la boîte, mais Samira posa sa main dessus.

— Nour n’a pas eu d’accident, dit-elle. Pas comme on te l’a raconté.

Leïla cessa de respirer.

— Alors quoi ?

La mère ferma les yeux, comme si elle s’apprêtait à arracher un couteau resté trop longtemps dans la chair.

— Elle a été remarquée. Puis invitée. Puis retenue. Quand elle est revenue, elle n’était plus notre fille telle que nous l’avions connue. Et nous avons menti. Ton père a menti. J’ai menti. Toute cette maison a été construite sur ce mensonge.

Hassan frappa la table du plat de la main.

— Tu veux la tuer aussi ? Tu crois que parler sauvera quelqu’un ?

— Me taire n’a pas sauvé Nour.

Leïla regarda tour à tour ses parents. La robe bleu nuit, derrière elle, sembla soudain devenir un piège.

— Qui ? demanda-t-elle d’une voix blanche. Qui l’a prise ?

Personne ne répondit. Mais dans la pièce, le nom interdit venait d’entrer sans être prononcé. Il avait l’odeur de l’alcool, du cuir des voitures de luxe, des palais au bord du Tigre, des téléphones qui sonnaient au milieu de la nuit et des hommes qui ne demandaient jamais la permission.

Samira prit alors la main de sa fille.

— Écoute-moi bien, Leïla. Dans ce pays, certains hommes ne frappent pas seulement aux portes. Ils entrent dans les vies. Et quand ils te choisissent, même ton propre père peut devenir trop petit pour te défendre.

Hassan détourna le visage.

Ce geste fut pire qu’un aveu.

Alors Leïla comprit que la peur n’était pas dehors, derrière les barrages militaires ou les portraits du président. Elle était assise à leur table depuis des années, buvant leur thé, dormant entre leurs murs, portant le prénom de sa sœur morte.

Et ce soir-là, malgré l’interdiction, malgré les larmes de sa mère et le silence honteux de son père, Leïla décida qu’elle irait à cette réception.

Non pour obéir à l’invitation.

Mais pour découvrir pourquoi Nour n’était jamais vraiment revenue.


Bagdad, en 2002, était une ville de façades.

Les bâtiments officiels brillaient sous les projecteurs, les avenues principales étaient nettoyées avant les visites importantes, les portraits géants souriaient au-dessus des carrefours, et les journaux parlaient d’honneur, de force, de patrie, de jeunesse. Mais derrière les rideaux tirés, chacun connaissait une autre ville : celle des murmures, des disparitions, des voitures sans plaques, des fêtes dont on ne parlait jamais, des familles qui changeaient de trottoir lorsqu’un convoi approchait.

Leïla avait grandi dans cette double Bagdad. Dans la première, on récitait des slogans à l’école. Dans la seconde, on apprenait à ne pas poser de questions.

Son père, Hassan, lui avait enseigné très tôt l’art de survivre.

Ne regarde pas trop longtemps les hommes armés.

Ne répète jamais ce que tu entends à la maison.

Ne dis pas que tu sais parler français devant n’importe qui.

Ne sois pas trop brillante.

Ne sois pas trop belle.

Cette dernière règle, il ne l’avait jamais formulée ainsi. Il disait plutôt : « Garde tes cheveux attachés », « Ne souris pas aux inconnus », « Rentre avant la tombée du jour ». Mais Leïla avait fini par comprendre. Dans certains pays, la beauté est une chance. Dans le sien, elle pouvait devenir une convocation.

Elle ressemblait à Nour. C’était là son premier danger.

Même front clair, même regard sombre, même façon de pencher légèrement la tête quand elle réfléchissait. Nour avait été plus douce, plus confiante. Leïla, elle, avait grandi au milieu des non-dits, et les non-dits avaient fait d’elle une jeune femme attentive, méfiante, parfois dure.

Pourtant, elle n’avait jamais cessé d’aimer la littérature. Elle lisait Balzac, Camus, Colette, Marguerite Duras, en cachette parfois, comme d’autres cachent des bijoux. Elle aimait la langue française parce qu’elle lui semblait permettre de dire l’inavouable avec élégance. En arabe, dans sa maison, certains mots se brisaient avant de sortir. En français, elle pouvait écrire : « La vérité attend son heure. » Et cette phrase ressemblait à une promesse.

À l’université, Leïla avait un professeur, monsieur Farid Mansour, qui avait étudié à Lyon dans les années 1970. C’était un homme maigre, toujours vêtu d’un costume trop grand, qui fumait des cigarettes qu’il n’avait pas les moyens d’acheter et citait Victor Hugo avec un accent impeccable.

— Mademoiselle Al-Rawi, lui disait-il souvent, vous avez l’esprit d’une archiviste et le cœur d’une romancière. C’est dangereux.

— Pourquoi dangereux ?

— Parce que les archivistes gardent les preuves, et les romanciers leur donnent une âme.

Leïla riait. Elle ignorait alors que cette phrase deviendrait presque une prophétie.

La réception universitaire devait avoir lieu dans une villa réquisitionnée par un organisme culturel proche du pouvoir. Officiellement, il s’agissait d’honorer de jeunes étudiants prometteurs, de célébrer le rayonnement intellectuel de l’Irak, de montrer aux invités étrangers un visage raffiné, cultivé, moderne. Officieusement, tout le monde savait que ces événements servaient aussi à observer, sélectionner, rapprocher certaines familles du cercle des puissants.

Nour avait été invitée à une soirée semblable.

C’était ce que Samira avait révélé à Leïla après la dispute. Pas tout, bien sûr. Les mères ne disent jamais tout d’un seul coup quand la vérité risque de tuer. Elles avancent par fragments, comme si elles ramassaient du verre brisé.

Nour avait vingt-trois ans. Elle travaillait comme assistante dans une agence de presse. Elle rêvait de devenir traductrice. Elle avait été invitée à une réception près du fleuve. Hassan avait hésité, puis accepté, car refuser certaines invitations attirait autant l’attention qu’y répondre. Nour était partie avec une robe claire et un foulard de soie. Elle n’était pas rentrée cette nuit-là.

Le lendemain, un homme avait téléphoné.

Voix polie. Ton administratif. Aucun détail.

Votre fille est en sécurité.

Elle reviendra quand cela sera possible.

Ne cherchez pas à comprendre.

Trois semaines plus tard, Nour avait été déposée devant la maison dans une voiture noire. Elle ne portait plus sa robe. Elle ne pleurait pas. Elle ne parlait presque plus. Elle demanda seulement à sa mère de brûler ses vêtements, puis elle resta enfermée dans sa chambre pendant des jours. Hassan voulut appeler un médecin. Samira refusa : les médecins posent des questions, et les questions circulent.

Un mois après son retour, Nour mourut dans un « accident ».

Sa voiture avait quitté la route au lever du soleil. Le rapport avait été bref, propre, définitif. Aucune enquête. Aucun témoin. Aucune contestation possible.

Leïla avait pleuré sa sœur sans connaître l’histoire. Elle avait haï le destin, la route, la fatigue, le hasard. Maintenant, elle découvrait que le hasard avait peut-être porté un uniforme.

Le soir de la réception, elle ne mit pas la robe bleu nuit.

Elle choisit une robe grise, sans éclat, et couvrit ses cheveux d’un foulard sobre. Samira la regarda se préparer avec l’expression d’une femme qui voit son enfant marcher vers un incendie.

— Ne fais pas ça.

— Je ne veux pas vivre dans une maison où les morts savent plus de choses que les vivants.

— La vérité ne protège personne.

— Le mensonge non plus.

Hassan attendait près de la porte. Il avait vieilli de dix ans depuis l’ouverture de la boîte. Ses mains tremblaient légèrement.

— Je viens avec toi, dit-il.

Leïla le regarda. Elle aurait voulu lui répondre avec tendresse, mais la colère était trop récente.

— Pour me protéger ? Comme tu as protégé Nour ?

Le visage de Hassan se décomposa. Samira poussa un petit cri.

Leïla regretta aussitôt sa cruauté, mais ne s’excusa pas. Certaines phrases sont injustes et nécessaires. Elles ouvrent la chair pour que le poison sorte.

— Je viens, répéta Hassan d’une voix basse. Pas pour réparer. Pour essayer de ne pas échouer deux fois.

Ils partirent ensemble.

La villa se trouvait dans un quartier où les trottoirs semblaient lavés plus souvent que les consciences. Des voitures officielles stationnaient devant le portail. Des hommes en costume parlaient dans des radios portatives. Des femmes élégantes descendaient des véhicules, les yeux déjà prudents malgré leurs bijoux. À l’entrée, une bannière célébrait la jeunesse, la culture et l’avenir.

Leïla pensa : « L’avenir n’a jamais eu besoin d’autant de gardes. »

À l’intérieur, tout était lumière, musique, parfums lourds. Des serveurs circulaient avec des plateaux d’argent. Des professeurs saluaient des officiers, des journalistes souriaient trop largement, des étudiants se tenaient droit comme des enfants convoqués chez le directeur.

Monsieur Mansour aperçut Leïla et s’approcha.

— Vous êtes venue.

— Vous semblez surpris.

Il baissa la voix.

— J’aurais préféré que vous restiez chez vous.

Leïla sentit son cœur accélérer.

— Pourquoi ?

Le professeur regarda autour de lui. Près de la grande baie vitrée, deux hommes observaient la salle sans participer à la conversation générale.

— Parce que cette réception n’est pas pour la littérature.

Hassan se raidit.

— Que savez-vous ?

Mansour pâlit.

— Docteur Al-Rawi, je ne sais rien. Et c’est précisément ce qui me permet encore d’enseigner.

— Ma sœur est venue ici ? demanda Leïla.

Le professeur ferma les yeux une seconde.

Ce fut suffisant.

— Pas ici exactement, dit-il. Mais dans ce cercle.

— Vous la connaissiez ?

— Elle avait traduit un discours pour un événement. Elle était intelligente. Trop visible.

Leïla sentit la pièce tourner légèrement.

— Qui l’a remarquée ?

Mansour ne répondit pas. Ses yeux se posèrent sur l’escalier central.

Une agitation venait de parcourir la villa. Les conversations changèrent de rythme. Certains invités se redressèrent. D’autres reculèrent presque imperceptiblement. Un homme venait d’entrer.

Il n’était pas le président. Pas même l’homme le plus puissant du pays officiellement. Mais son arrivée produisit un effet plus brutal que celle d’un ministre. Il portait un costume sombre, tenait une canne avec une élégance agressive, et avançait entouré de gardes. Son visage avait cette expression des hommes à qui l’on a toujours cédé le passage : l’ennui mêlé au droit de détruire cet ennui chez les autres.

Leïla l’avait vu sur des photographies, dans des journaux, à la télévision parfois. Elle connaissait son nom, comme tout le monde, même si dans les maisons prudentes on évitait de le prononcer.

Oudaï.

Le fils du pouvoir.

Le fils à qui l’on pardonnait tout parce qu’il était né trop près du trône.

Hassan posa une main sur le bras de sa fille.

— Nous partons.

Mais il était déjà trop tard.

Le regard d’Oudaï balaya la salle. Il passa sur les dignitaires, les professeurs, les jeunes hommes, puis s’arrêta.

Sur Leïla.

Pas longtemps. Une seconde peut-être. Mais une seconde suffit parfois à faire basculer une vie.

Leïla ne baissa pas les yeux.

Ce fut sa deuxième erreur.

La première avait été de venir.

Monsieur Mansour murmura :

— Faites semblant d’être malade. Sortez par la cuisine. Maintenant.

Hassan tira doucement sa fille vers le couloir latéral. Ils traversèrent un groupe de femmes qui parlaient français avec un diplomate. Leïla entendit des mots épars : « patrimoine », « jeunesse », « coopération ». Des mots propres. Des mots sans sang.

Ils atteignirent presque la porte de service quand un garde se plaça devant eux.

— Mademoiselle Al-Rawi ?

Hassan répondit aussitôt :

— Ma fille ne se sent pas bien.

Le garde ne le regarda même pas.

— On demande à la saluer.

Leïla sentit la main de son père se crisper. Autour d’eux, personne ne semblait voir la scène. Ou plutôt, tout le monde la voyait et décidait de ne pas la voir.

— Elle est souffrante, répéta Hassan.

Le garde tourna lentement la tête vers lui.

— Ce n’était pas une question.

À cet instant, Leïla comprit la leçon fondamentale de son pays : il existait des phrases qui avaient l’apparence de la politesse et la structure d’une condamnation.

Elle aurait pu céder. Suivre le garde. Sourire. Espérer. Beaucoup de femmes avaient dû commencer ainsi, par une minute d’obéissance pour survivre à la suivante.

Mais derrière elle, il y avait la boîte de Nour, la robe brûlée, les trois semaines d’absence, le silence de ses parents, la voiture au lever du soleil. Et devant elle, il y avait l’homme qui avait peut-être transformé sa sœur en fantôme avant de la laisser mourir.

Leïla fit alors quelque chose d’insensé.

Elle porta la main à son sac, en sortit un petit carnet, et le lança derrière elle, vers monsieur Mansour qui les avait suivis à distance.

— Gardez-le ! cria-t-elle en français.

Le professeur attrapa le carnet par réflexe.

Tous les regards se tournèrent enfin.

Le garde saisit le poignet de Leïla. Hassan voulut s’interposer. Un autre homme le repoussa violemment contre le mur. Samira, à la maison, devait sentir à cet instant la vieille peur se remettre debout.

Leïla ne cria pas. Elle regarda seulement son père, et dans son regard il lut ce qu’elle ne pouvait plus dire : « Cette fois, ne mentez pas. »

Puis on l’emmena vers l’escalier.


Le carnet de Leïla contenait trois choses.

D’abord, des notes de cours sur la littérature française.

Ensuite, des fragments de conversations entendues depuis deux ans dans les couloirs de l’université : des noms de filles disparues quelques jours, des dates de réceptions, des plaques de voitures aperçues devant certaines villas, des initiales de gardes, des lieux. Rien qui pût suffire devant un tribunal libre — mais il n’y avait pas de tribunal libre. Ces notes étaient plutôt les premières pierres d’une mémoire clandestine.

Enfin, glissée dans la couverture, il y avait la photographie de Nour près de la fontaine.

Mansour comprit aussitôt le danger de ce qu’il tenait.

Il aurait pu le remettre. Il aurait peut-être sauvé sa place, sa peau, ses vieux livres. Il aurait dit qu’il avait agi par loyauté, qu’il n’avait pas compris, qu’il n’était qu’un professeur. Le régime adorait les hommes qui n’étaient « que » quelque chose.

Mais Farid Mansour avait lui aussi ses morts.

Un frère disparu dans les années 1980. Une étudiante arrêtée pour une plaisanterie politique. Un ami revenu de prison incapable de supporter la lumière. Pendant des années, il avait survécu en se persuadant que transmettre Racine à vingt étudiants était déjà une forme de résistance. Ce soir-là, le carnet brûlait dans sa main comme un reproche.

Il quitta la villa par la cuisine, non sans croiser le regard d’un serveur qui comprit tout et ne dit rien.

Dans la rue, Mansour marcha vite. Il n’avait plus l’âge de courir. Il savait que rentrer chez lui serait stupide. Il savait aussi qu’aller à la police serait une absurdité sinistre. Alors il prit la direction d’une petite église chaldéenne où un vieux prêtre, le père Youssef, cachait parfois des lettres, des certificats, des noms. Bagdad était faite de réseaux officiels, mais aussi de minuscules réseaux de compassion qui survivaient comme des herbes entre les pierres.

Pendant ce temps, Leïla était conduite à l’étage.

On ne l’emmena pas dans une chambre, mais dans un bureau. C’était presque pire. Les crimes les plus durables commencent souvent dans des pièces administratives, avec des fauteuils de cuir et des dossiers bien rangés.

Oudaï était assis près d’une fenêtre. Il tenait un verre. Sa canne reposait contre le bureau. Deux gardes se tenaient derrière lui.

— Tu as crié en français, dit-il.

Leïla ne répondit pas.

— C’est une langue élégante. Très utile pour mentir avec grâce.

Il sourit. Ce sourire ne contenait aucune chaleur.

— Ton nom ?

— Vous le connaissez déjà.

Un des gardes fit un pas, mais Oudaï leva la main.

— Courageuse. Ou stupide. Souvent, c’est la même chose chez les jeunes femmes.

Leïla sentit la rage monter, mais elle la garda froide. La colère chaude fait trembler la voix. La colère froide permet de survivre quelques minutes de plus.

— Pourquoi m’avez-vous fait venir ?

— Parce que tu m’as regardé comme si tu me connaissais.

— Tout le monde vous connaît.

— Non. Tout le monde connaît mon nom. Ce n’est pas pareil.

Il se leva avec difficulté. Sa blessure ancienne rendait ses mouvements irréguliers, mais cette fragilité physique ne diminuait pas la menace. Elle la rendait plus imprévisible.

— Ta sœur s’appelait Nour.

Leïla sentit son sang quitter son visage.

— Ah, dit-il doucement. Voilà. Maintenant tu me regardes vraiment.

— Qu’avez-vous fait d’elle ?

Il rit, non parce que la question était drôle, mais parce qu’elle lui semblait invraisemblable.

— Tu es dans mon bureau, entourée de mes hommes, et tu poses des questions comme une juge.

— Un jour, quelqu’un en posera.

Le silence qui suivit fut dangereux.

Oudaï s’approcha d’elle. Un parfum lourd l’entourait, mêlé d’alcool et de tabac.

— Les gens qui attendent « un jour » finissent souvent par manquer de lendemains.

Leïla pensa à Nour. Elle pensa à sa mère. À son père contre le mur. Au carnet dans les mains de Mansour. Si le professeur avait compris, alors tout n’était pas perdu. Il fallait gagner du temps.

— Si vous me retenez, dit-elle, on saura que c’est vous.

— On sait déjà beaucoup de choses en Irak. Ce qui manque, ce n’est pas le savoir. C’est le droit de le dire.

Cette phrase, prononcée par lui, lui glaça le cœur. Même les tyrans connaissent la vérité. Ils comptent simplement sur l’impuissance des autres.

— Votre père ne vous protégera pas toujours, dit Leïla.

Cette fois, le visage d’Oudaï changea. Une ombre passa dans ses yeux. Elle avait touché quelque chose : la rivalité, la succession perdue, le frère préféré, l’humiliation intime dont parlaient les rumeurs. Dans le régime, même les monstres avaient des blessures d’enfants.

— Qui t’a parlé de mon père ?

— Personne n’a besoin de parler. Toute la ville sait que vous avez été écarté.

Un garde la frappa au visage.

La douleur éclata dans sa bouche. Elle tomba à genoux, mais ne cria pas. Un goût métallique se répandit sur sa langue.

Oudaï resta immobile. Puis il dit au garde :

— Dehors.

— Monsieur…

— Dehors.

Les deux hommes sortirent.

Leïla se redressa lentement. Elle comprit qu’elle venait d’entrer dans une zone plus dangereuse encore : celle où l’homme puissant n’était plus seulement cruel, mais blessé dans son orgueil.

— Tu crois savoir quelque chose, dit-il. Tu ne sais rien. Tu ne sais pas ce que c’est que de naître sous les yeux d’un pays entier. De devoir être fort avant même d’être un homme. De voir chaque sourire demander quelque chose. Chaque ami attendre une faveur. Chaque frère devenir un rival.

Leïla le regarda avec stupeur. Était-il en train de se plaindre ? Lui ?

— Ma sœur est morte.

— Tout le monde meurt.

— Mais tout le monde ne laisse pas derrière lui des maisons où les mères tremblent encore en entendant une voiture ralentir.

Il leva la main.

Elle ne recula pas.

La main resta suspendue, puis retomba.

— Tu as ses yeux, dit-il.

Leïla sentit une nausée la prendre.

— Ne parlez pas d’elle.

— Elle aussi croyait qu’il suffisait de dire non pour rester libre.

La pièce sembla s’éloigner.

— Elle a dit non ?

Il ne répondit pas. Mais dans son silence, Leïla entendit plus qu’un aveu : elle entendit la confirmation que Nour n’avait pas disparu dans un accident de la vie, mais dans un système qui confondait désir et droit, caprice et décret, violence et privilège.

— Vous l’avez détruite, murmura-t-elle.

Oudaï s’approcha de la fenêtre.

— Non. Ce pays détruit les faibles. Moi, je ne fais que prendre ce qu’il m’offre.

Leïla comprit alors quelque chose d’essentiel. Il ne fallait pas chercher chez lui un remords caché, une faille morale, une humanité enfouie. Certains hommes ne sont pas des énigmes. Ils sont des conséquences. Le produit pur d’un monde où personne n’a jamais dit non assez tôt, assez fort, assez longtemps.

Dans le couloir, des pas précipités retentirent. Un homme entra, livide, et murmura quelque chose à l’oreille d’Oudaï.

Le visage de celui-ci se durcit.

— Qui ?

L’homme répondit trop bas pour que Leïla entende.

Oudaï se tourna vers elle.

— Ton père a fait du bruit.

Leïla sentit son cœur s’arrêter.


Hassan Al-Rawi n’avait jamais été courageux de la manière spectaculaire dont les romans aiment parler du courage.

Il n’avait pas pris les armes. Il n’avait pas distribué de tracts. Il n’avait pas crié contre le régime sur une place publique. Il avait signé des formulaires, baissé la tête, soigné des hommes qu’il méprisait, serré des mains qu’il aurait voulu laver ensuite jusqu’au sang. Il avait survécu. Et pendant longtemps, il avait appelé cela protéger sa famille.

Mais dans la villa, après que sa fille eut été emmenée, quelque chose s’était rompu en lui.

Il revit Nour le soir de son retour. Ses pieds nus sur le carrelage. Sa bouche fermée. Son regard qui ne s’accrochait plus à rien. Il revit Samira brûlant la robe dans une bassine de métal, dehors, pendant que lui restait dans le salon, incapable d’entrer, incapable de sortir, incapable même de haïr autrement qu’en silence.

Il avait cru que le silence préserverait Leïla.

Il comprenait maintenant que le silence n’avait fait que préparer son tour.

Quand les gardes le repoussèrent, Hassan se releva avec lenteur. Il n’était pas fort. Il avait cinquante-six ans, un souffle court, des lunettes fendues par le choc. Mais il connaissait les gens. Il avait soigné leurs enfants, leurs femmes, leurs vieux parents. Même dans une dictature, les dettes humaines circulent sous les dettes politiques.

Il aperçut près du buffet un homme qu’il reconnut : le colonel Nabil Darwish, dont il avait sauvé le fils d’une infection grave huit ans plus tôt. Nabil était un homme prudent, compromis, mais pas entièrement vidé de sa conscience.

Hassan alla vers lui.

— Ma fille est là-haut.

Nabil pâlit.

— Je ne peux rien faire.

— Tu peux passer un appel.

— À qui ?

— À quelqu’un qui veut voir Oudaï tomber.

Nabil fixa Hassan comme s’il venait de prononcer une phrase suicidaire.

— Tu ne sais pas ce que tu dis.

— Si. Pour la première fois depuis des années.

Le colonel regarda autour de lui. La salle continuait de sourire. Des verres tintaient. Une femme riait trop fort près du piano.

— Même si je voulais t’aider, cela ne sauverait pas ta fille ce soir.

— Alors aide-moi à faire entrer assez de peur dans cette maison pour qu’ils hésitent.

Nabil ne répondit pas.

Hassan ajouta :

— Ton fils s’appelle Karim. Il doit avoir quinze ans maintenant. Je me souviens de sa fièvre. Je me souviens de ta femme qui priait dans mon couloir. Ce soir-là, tu m’as dit : « Docteur, je n’oublierai jamais. » N’oublie pas.

Ce fut bas. Presque cruel. Mais Hassan n’avait plus le luxe de la noblesse.

Nabil ferma les yeux, puis sortit un petit téléphone.

— Va dans le jardin. Attends près de la grille arrière. Ne me parle plus.

— Qui appelles-tu ?

— Quelqu’un qui déteste les scandales plus qu’il n’aime Oudaï.

C’était peu. Mais dans un système fondé sur la peur, les rivalités étaient parfois les seules fissures par lesquelles la justice pouvait glisser un doigt.

Pendant ce temps, Mansour atteignait l’église du père Youssef. Il frappa trois fois à une porte latérale.

Le prêtre ouvrit, une lampe à la main.

— Farid ? À cette heure ?

— J’ai une preuve.

— Contre qui ?

Mansour ne répondit pas. Il tendit le carnet.

Le père Youssef lut quelques pages, puis pâlit à son tour. La photographie de Nour lui fit porter la main à sa bouche.

— Mon Dieu.

— Dieu est très occupé à Bagdad, répondit Mansour. Ce soir, il faudrait peut-être l’aider un peu.

Le prêtre s’assit.

— Qu’attends-tu de moi ?

— Vous avez encore des contacts avec les journalistes étrangers ?

— Quelques-uns. Mais les téléphones sont surveillés.

— Alors faites des copies.

— Farid…

— Des copies, mon père. S’il m’arrive quelque chose, si la jeune fille disparaît, si son père est arrêté, il faut que ces noms sortent.

Le père Youssef regarda la liste dans le carnet : des dates, des lieux, des initiales. Ce n’était pas un dossier complet. C’était pire, d’une certaine manière : c’était le début d’un fil. Et les régimes craignent les fils parce qu’on ne sait jamais quelle tapisserie ils peuvent défaire.

— La fille est où ?

— Dans une villa.

— Vivante ?

Mansour ne répondit pas.

Le prêtre se leva.

— Alors nous n’avons pas beaucoup de temps.


Samira, de son côté, ne resta pas à la maison.

Pendant des années, elle s’était crue lâche. Elle avait accepté cette condamnation intime avec la résignation des femmes qui se jugent plus durement que le monde ne les juge. Elle s’était répétée : « J’aurais dû parler pour Nour. J’aurais dû hurler. J’aurais dû aller au palais, au ministère, à la presse. » Mais chaque fois qu’elle imaginait ces gestes héroïques, elle voyait aussi Leïla enfant, dormant dans la chambre voisine. Alors elle s’était tue, et ce silence l’avait rongée comme une maladie.

Quand Leïla partit avec Hassan, Samira resta seule devant la boîte ouverte. Elle prit le bracelet cassé de Nour. Une petite pièce d’argent pendait encore à la chaîne : un minuscule croissant de lune.

Nour le portait le soir de la réception.

Samira serra le bijou dans sa paume jusqu’à se blesser.

Puis elle mit son manteau.

Il existait à Bagdad un endroit où les femmes allaient quand elles ne pouvaient aller nulle part : l’arrière-salle d’une pharmacie tenue par une veuve nommée Dalia. Officiellement, Dalia vendait des sirops, des pansements, des vitamines. Officieusement, elle écoutait. Les femmes venaient chez elle avec des blessures sans nom, des filles revenues muettes, des cousines disparues, des lettres à faire passer, des médicaments à obtenir sans dossier médical. Dalia ne posait jamais la première question. Elle attendait que la vérité soit prête à s’asseoir.

Samira marcha jusqu’à la pharmacie. Les rues étaient presque vides. Un chien fouillait dans une poubelle. Au loin, une sirène gémit puis s’éteignit.

Dalia ouvrit par l’arrière.

— Samira ?

— Ils ont pris Leïla.

Le visage de la pharmacienne changea à peine. Dans certains métiers, l’horreur répétée ne produit plus de surprise, seulement une efficacité triste.

— Où ?

Samira donna l’adresse.

Dalia ferma la porte, tira un rideau, puis ouvrit un tiroir. Elle en sortit un carnet plus épais que celui de Leïla.

— Il y a trois familles liées à cette villa, dit-elle. Deux chauffeurs. Une cuisinière. Un homme de sécurité qui boit trop et parle parfois. Nous avons entendu des choses.

— Nous ?

Dalia regarda Samira.

— Tu pensais être la seule mère à avoir enterré la vérité ?

Dans l’arrière-salle, une autre femme apparut. Puis une autre. Samira les reconnut vaguement : une couturière, une ancienne secrétaire, la mère d’une étudiante de médecine. Des femmes ordinaires, avec des foulards simples, des visages fatigués, des mains capables de préparer le pain, de laver les morts, de cacher des preuves.

— Pourquoi ne m’avez-vous jamais rien dit ? demanda Samira.

Dalia répondit avec douceur :

— Parce que tu n’étais pas prête à entendre. Et parce que nous avions peur que tu nous dénonces sans le vouloir, simplement en ayant trop peur.

Samira aurait voulu se défendre. Elle ne le fit pas.

— Que pouvons-nous faire ?

La mère de l’étudiante de médecine parla :

— Une voiture de livraison entre par l’arrière de la villa à minuit. Le chauffeur est mon cousin. Il peut faire sortir quelqu’un si cette personne atteint la cuisine.

— Et si elle n’y arrive pas ?

Personne ne répondit.

Dalia prit alors le bracelet de Nour dans la main de Samira.

— Ce soir, nous ne sauverons peut-être pas tout le monde. Mais nous pouvons faire une chose que nous n’avons pas faite assez tôt.

— Laquelle ?

— Nous assurer que s’ils touchent encore à une fille, son nom ne disparaîtra pas.

Samira sentit ses jambes faiblir. Elle avait passé deux ans à croire que Nour était morte seule avec sa honte. Elle découvrait maintenant qu’autour d’elle, dans la ville, d’autres femmes avaient porté des morceaux du même fardeau, chacune convaincue d’être isolée.

La tyrannie ne se contente pas de faire peur. Elle persuade chaque victime qu’elle est seule.

Ce soir-là, dans l’arrière-salle d’une pharmacie, cette illusion commença à se fissurer.


Dans le bureau de la villa, Leïla était désormais assise.

Son visage la lançait. Sa lèvre avait enflé. Oudaï recevait des appels, donnait des ordres, s’irritait. Quelque chose ne se passait pas comme prévu. C’était mince, mais Leïla s’y accrocha.

Un homme entra.

— Monsieur, il y a des mouvements près de la grille arrière.

— Quels mouvements ?

— Rien d’important. Des fournisseurs peut-être.

— Alors pourquoi viens-tu me déranger ?

L’homme hésita.

— Un appel est arrivé. On demande que la jeune femme soit libérée.

Oudaï sourit.

— Qui demande ?

— Un bureau proche de…

Il ne termina pas la phrase. Mais le nom suspendu dans l’air était celui d’un rival interne, peut-être d’un proche du frère cadet, peut-être d’un conseiller de Saddam soucieux d’éviter un scandale. Leïla ne comprit pas les détails, mais elle comprit la mécanique : le pouvoir n’était pas une pyramide solide. C’était un nid de serpents où chaque morsure pouvait être utilisée par un autre serpent.

Oudaï frappa le bureau avec sa canne.

— Personne ne me donne d’ordres.

L’homme baissa la tête.

— Bien sûr, monsieur.

— Où est son père ?

— Dans le jardin. Sous surveillance.

Leïla se leva.

— Laissez-le partir.

— Tu négocies maintenant ?

— Vous avez assez d’ennemis sans ajouter un médecin et sa fille à votre collection.

Il la fixa avec une intensité folle.

— Tu crois que tu peux me menacer ?

— Non. Je crois que votre monde est en train de se fissurer, et que vous le savez.

Le silence revint. Cette fois, il avait une autre couleur.

Dehors, l’Irak de 2002 ressemblait encore à une forteresse. Mais dans les conversations privées, dans les ambassades, dans les états-majors étrangers, dans les salons du pouvoir, la guerre approchait. Les sanctions avaient épuisé la population. Les discours devenaient plus durs. Les hommes du régime se surveillaient entre eux. Ceux qui avaient bâti leur vie sur l’impunité sentaient confusément que l’histoire levait la main.

Oudaï le savait. Et cela le rendait plus dangereux.

— Tu veux savoir ce qui est arrivé à Nour ? demanda-t-il soudain.

Leïla sentit son corps se tendre.

— Oui.

— Elle a compris trop tard que son père était un lâche.

La phrase entra en elle comme une lame.

— Mon père avait peur.

— C’est le nom respectable de la lâcheté.

— Et vous, quel nom donnez-vous à ce que vous êtes ?

Il sourit.

— Nécessaire.

Leïla eut presque envie de rire.

— Personne comme vous n’est nécessaire. Les pays survivent aux tyrans. Ce sont les familles qui peinent à survivre à ce qu’ils leur laissent.

Un bruit éclata alors au rez-de-chaussée. Des voix. Une dispute. Puis un coup de feu, isolé, peut-être tiré en l’air.

Oudaï se tourna vers la porte.

Leïla agit sans réfléchir. Elle saisit la canne posée contre le bureau et la lança contre la lampe. La pièce plongea dans une semi-obscurité. Oudaï jura. Le garde entra. Leïla se précipita vers la porte latérale qu’elle avait remarquée plus tôt, une petite porte de service dissimulée derrière une bibliothèque.

Elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle menait.

Elle l’ouvrit.

Un escalier étroit descendait dans l’ombre.

Derrière elle, Oudaï cria son nom.

Elle descendit.

Les marches étaient raides, poussiéreuses, probablement utilisées par le personnel. Son cœur frappait ses côtes. À chaque étage, elle entendait des bruits différents : musique au loin, ordres aboyés, pas précipités. Elle faillit tomber deux fois.

Au bas de l’escalier, elle déboucha près d’un couloir de service. Une femme en tablier la vit et porta la main à sa bouche.

— Par ici, souffla la femme.

Leïla hésita.

— Vite !

La cuisinière — car c’en était une — l’entraîna vers la cuisine. Là, deux serveurs faisaient semblant de ranger des caisses. L’un d’eux ouvrit une porte donnant sur l’extérieur.

— Votre mère nous a envoyé le signe, dit la cuisinière.

— Ma mère ?

La femme sortit de sa poche un petit bracelet cassé.

Leïla reconnut le croissant de Nour.

Elle comprit alors que Samira n’était plus seulement une mère qui suppliait sa fille de rester à la maison. Elle était devenue une femme en marche.

— Le camion, dit le serveur. Maintenant.

Leïla courut.

Dans la cour arrière, un véhicule de livraison attendait moteur allumé. Près de la grille, Hassan était maintenu par deux gardes. Il vit sa fille, et quelque chose d’animal passa sur son visage.

— Leïla !

Les gardes se retournèrent.

Tout se passa très vite.

Un homme près de la grille cria qu’un ordre venait d’arriver. Un autre répondit qu’il n’avait reçu aucun ordre. La confusion dura quelques secondes. Juste assez pour que Hassan se libère en mordant la main de l’un des gardes. Il tomba, se releva, courut vers sa fille.

Leïla voulut l’attendre.

— Monte ! hurla le chauffeur.

— Mon père !

Hassan atteignit le camion au moment où un garde levait son arme. Le chauffeur démarra brutalement. Une balle frappa la carrosserie. Leïla tira son père à l’intérieur. Ils s’effondrèrent entre des caisses de légumes, haletants, couverts de poussière et de peur.

Le camion franchit la grille.

Personne ne parla pendant plusieurs minutes.

Puis Hassan, d’une voix brisée, dit :

— Je suis désolé.

Leïla ferma les yeux. Elle aurait voulu répondre : « C’est trop tard. » Elle aurait voulu le punir encore. Mais la main de son père saignait, son visage était tuméfié, et dans ses yeux elle ne voyait plus l’homme qui avait menti. Elle voyait l’homme qui venait de comprendre le prix du mensonge.

— Tu devras le dire à maman, murmura-t-elle.

— Quoi ?

— Tout. Même ce qui te fait honte.

Hassan hocha la tête.

— Oui.

C’était peu. Mais c’était le commencement d’une réparation.


Ils ne rentrèrent pas chez eux.

Le chauffeur les conduisit d’abord à la pharmacie de Dalia, puis, après un changement de véhicule, à l’église du père Youssef. Bagdad semblait dormir, mais sous la surface, un réseau invisible s’activait. Des copies du carnet furent faites. La photographie de Nour fut reproduite. Des noms furent ajoutés, confirmés, corrigés. Une journaliste étrangère reçut une enveloppe par l’intermédiaire d’un traducteur. Un ancien fonctionnaire accepta de témoigner anonymement. Une mère donna enfin le nom de sa fille disparue.

Leïla, assise dans une petite pièce derrière la sacristie, regardait ces adultes se mouvoir avec une énergie presque désespérée. Elle se rendit compte que la vérité n’était pas une lumière soudaine. C’était un travail. Une chaîne de gestes minuscules. Copier une page. Cacher une photo. Mémoriser une plaque. Oser dire un nom. Survivre jusqu’au lendemain pour recommencer.

Samira arriva avant l’aube.

Quand elle vit Leïla vivante, elle ne cria pas. Elle ne courut pas. Elle resta immobile, comme si son corps refusait d’abord de croire à la grâce. Puis elle s’approcha et toucha le visage de sa fille avec une lenteur infinie.

— Ma petite.

Leïla tomba dans ses bras.

Elles pleurèrent longtemps. Hassan resta à distance, honteux, jusqu’à ce que Samira lève les yeux vers lui.

— Elle est revenue, dit-elle.

Il hocha la tête.

— Cette fois, oui.

Samira comprit ce qu’il voulait dire. Elle lui tendit la main.

Il la prit.

Ce geste ne pardonnait pas tout. Il ne ressuscitait pas Nour. Il n’effaçait pas les années de silence. Mais il reconnaissait que la famille, pour survivre, devait cesser d’être un lieu où la peur se transmettait comme un héritage.

Au matin, Mansour lut à voix haute une première version du témoignage. Les noms les plus dangereux étaient codés. Les détails permettant d’identifier certaines victimes étaient protégés. Leïla insista pour que Nour soit nommée.

— Elle n’est plus là pour avoir peur, dit-elle. Et moi, je ne veux plus qu’elle soit seulement « une jeune femme ».

Hassan baissa la tête.

— Nour Al-Rawi, écrivit Mansour.

Le nom apparut sur le papier avec une simplicité bouleversante.

Pendant deux ans, Nour avait été un accident, un silence, une chambre fermée.

À présent, elle redevenait une personne.


Les semaines suivantes furent faites d’attente et de danger.

Leïla ne retourna pas à l’université. Officiellement, elle était malade. En réalité, elle changeait de maison tous les trois ou quatre jours. Samira l’accompagnait. Hassan, lui, resta visible, précisément pour éviter d’attirer trop vite l’attention sur leur fuite. Il continua à travailler, mais il n’était plus le même. Ses collègues remarquèrent qu’il parlait moins, qu’il avait cessé de sourire aux hommes qu’il méprisait, qu’il portait dans sa poche une petite photographie de Nour.

Un soir, il fut convoqué.

La convocation venait d’un bureau de sécurité. Hassan savait ce que cela signifiait. Il embrassa Samira comme un homme qui part en mer par tempête.

— Si je ne reviens pas…

— Tu reviendras, dit-elle.

— Tu ne peux pas le savoir.

— Non. Mais j’ai passé trop d’années à préparer le malheur. Ce soir, je prépare ton retour.

Il sourit tristement.

L’interrogatoire dura six heures. On lui demanda où était sa fille. Pourquoi elle avait quitté la réception. À qui il avait parlé. Ce qu’il savait. Hassan mentit, mais cette fois son mensonge n’était pas au service de la peur. Il protégeait une vérité en route.

— Ma fille est malade, répéta-t-il. Elle a eu une crise nerveuse. Nous avons eu honte. Voilà tout.

L’homme en face de lui le fixa.

— La honte est une chose dangereuse, docteur. Elle pousse les gens à inventer des histoires.

Hassan répondit :

— Dans ce pays, monsieur, nous avons tous appris à ne pas inventer.

L’homme sourit.

— Très sage.

Hassan fut relâché à l’aube. Il rentra chez lui à pied. Samira l’attendait devant la porte. Elle ne lui demanda rien. Elle vit qu’il était vivant. Pour ce jour-là, cela suffit.

Pendant ce temps, les copies du carnet circulaient.

L’une atteignit Amman.

Une autre fut remise à un journaliste européen.

Une troisième resta cachée dans les murs de l’église.

Mais publier était presque impossible tant que le régime tenait. Les médias étrangers vérifiaient, hésitaient, demandaient plus de sources. Les victimes avaient peur. Les témoins disparaissaient ou se rétractaient. La vérité avançait comme une femme blessée dans une rue surveillée : lentement, mais sans s’arrêter.

Leïla vivait ces semaines dans un état étrange. Elle avait échappé au palais, mais le palais semblait l’avoir suivie. Elle sursautait au bruit des moteurs. Elle rêvait d’escaliers sans fin. Elle se réveillait parfois en entendant la voix d’Oudaï dire : « Ce qui manque, ce n’est pas le savoir. C’est le droit de le dire. »

Alors elle écrivait.

Au début, quelques lignes. Puis des pages. Elle racontait Nour enfant, Nour riant dans la cuisine, Nour corrigeant ses devoirs, Nour essayant du rouge à lèvres devant le miroir, Nour silencieuse après son retour. Elle racontait aussi son père, non pour l’innocenter, mais pour comprendre comment la peur transforme les hommes ordinaires en complices passifs. Elle racontait sa mère, qui avait appris trop tard que la prudence peut devenir une cage.

Un jour, Mansour lut ses pages.

— Ce n’est pas seulement un témoignage, dit-il.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un tombeau.

Leïla fronça les sourcils.

— Un tombeau ?

— Oui. Mais pas pour enfermer les morts. Pour leur rendre une inscription.

Cette idée l’accompagna.

Rendre une inscription à Nour.

À toutes les Nour.


Puis vint mars 2003.

La guerre, longtemps annoncée comme un orage lointain, entra dans le ciel irakien avec une violence que personne ne pouvait ignorer. Les nuits furent traversées par les explosions. Les fenêtres tremblaient. Les enfants pleuraient. Les adultes écoutaient les radios en cherchant à distinguer, dans le fracas, la fin d’un cauchemar ou le début d’un autre.

La famille Al-Rawi se retrouva dans la maison de Dalia avec trois autres familles. On partageait le pain, l’eau, les informations contradictoires. Certains espéraient la chute du régime avec une ferveur coupable. D’autres redoutaient le chaos qui suivrait. Tous savaient que l’histoire ne demandait pas leur avis.

Leïla pensait à cette phrase de Camus que Mansour aimait citer : « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. » Elle n’était pas sûre d’y croire. Mais elle voulait croire qu’au milieu de la peur, il existait en elle une petite pièce encore libre.

Début avril, Bagdad bascula.

Les symboles tombèrent plus vite que les habitudes. Les portraits furent arrachés, les bureaux abandonnés, les uniformes cachés. Des hommes qui avaient crié leur loyauté la veille prétendaient n’avoir été que de simples employés. Des archives furent brûlées. Des prisons furent ouvertes. Des palais furent envahis par des journalistes, des soldats, des curieux, parfois des pillards.

Le jour où la statue du dictateur tomba, Hassan pleura.

Leïla le vit devant la télévision, une main sur sa bouche.

— Tu pleures de joie ? demanda-t-elle.

Il réfléchit longtemps.

— Je pleure parce que je ne sais plus quoi faire de ma peur.

Cette réponse lui sembla plus vraie que tous les discours.

La chute du régime libéra la parole, mais pas sans douleur. Beaucoup de gens voulaient raconter. Beaucoup voulaient aussi oublier. Les victimes découvraient que parler après des années de silence ne rendait pas immédiatement libre. Parfois, cela faisait revenir la prison dans la gorge.

Leïla, Samira et Dalia se rendirent dans l’un des palais ouverts.

Il se trouvait près du Tigre. De l’extérieur, c’était une construction extravagante, presque irréelle, avec ses marbres, ses colonnes, ses fontaines sèches. À l’intérieur, le luxe avait déjà été blessé : tiroirs ouverts, cadres arrachés, verre brisé. Mais certaines pièces conservaient une froideur intacte, comme si les murs eux-mêmes refusaient d’avouer.

Samira marchait lentement.

— C’est ici ? demanda Leïla.

Sa mère regarda la fontaine centrale.

— La photo de Nour… oui. C’était ici.

Leïla sortit la reproduction de l’image. Elle compara les colonnes, le motif du sol, la courbe de la fontaine. Tout correspondait.

Nour avait été là.

Pas dans un cauchemar abstrait. Pas dans une rumeur. Là. Sur ces dalles.

Samira s’agenouilla près de la fontaine. Elle posa la main sur le marbre.

— Ma fille, murmura-t-elle.

Leïla ne sut pas si sa mère parlait à Nour ou à elle.

Dans une pièce voisine, Dalia trouva des documents abandonnés : listes d’invités, numéros de téléphone, notes de service. Rien de complet. Mais assez pour confirmer certains noms. Assez pour que le carnet de Leïla ne soit plus seulement une collection de murmures.

Des journalistes arrivèrent dans les jours suivants. Mansour traduisit. Le père Youssef servit d’intermédiaire. Certaines femmes acceptèrent de témoigner anonymement. D’autres refusèrent, et personne ne les jugea. Leïla comprit que le courage ne se mesure pas au volume de la voix. Pour certaines, survivre sans parler était déjà une victoire quotidienne.

Un journaliste français, Claire Renaud, rencontra Leïla dans l’arrière-salle de l’église. Elle était petite, les cheveux courts, le regard fatigué des reporters qui ont vu trop de pays tomber.

— Vous acceptez que le nom de votre sœur soit publié ?

Leïla regarda ses parents.

Hassan dit :

— C’est à toi de décider.

Samira ajouta :

— Et à Nour, si nous savons encore l’entendre.

Leïla ferma les yeux. Elle imagina sa sœur avant la peur. Nour qui dansait dans la cuisine. Nour qui disait : « Un jour, je traduirai des romans. » Nour qui lui avait offert son premier carnet.

— Oui, dit Leïla. Mais pas comme une victime sans visage. Écrivez qu’elle aimait les poèmes. Écrivez qu’elle corrigeait mon français. Écrivez qu’elle riait quand elle mentait mal. Écrivez qu’elle a existé avant ce qu’on lui a fait.

Claire hocha la tête.

— Je vous le promets.


En juillet 2003, la nouvelle arriva comme un coup de tonnerre sec : Oudaï et son frère avaient été localisés à Mossoul. Un affrontement avait eu lieu. Ils étaient morts.

Bagdad reçut l’information avec une émotion complexe. Certains crièrent de soulagement. D’autres se méfièrent, demandèrent des preuves. Quelques anciens fidèles se turent. Beaucoup, surtout, restèrent immobiles, incapables de comprendre qu’un homme qui avait occupé tant d’espace dans leur peur pouvait finir dans une maison encerclée, sous les balles, comme n’importe quel fugitif.

Leïla apprit la nouvelle dans la pharmacie de Dalia.

Une vieille radio grésillait sur l’étagère des antibiotiques. La voix du présentateur annonça les détails avec une solennité presque irréelle.

Samira s’assit.

Hassan ferma les yeux.

Dalia murmura :

— C’est fini.

Leïla regarda le bracelet de Nour, posé près de la caisse.

— Non, dit-elle doucement. Lui, c’est fini. Ce qu’il a fait, non.

Personne ne contredit.

Le soir même, Leïla retourna au bord du Tigre. Elle voulait être seule. Le fleuve coulait avec cette indifférence majestueuse des choses anciennes. Il avait vu des empires, des invasions, des rois, des statues renversées. Il emportait tout sans jamais témoigner.

Elle pensa à Oudaï mort. Elle s’attendait à ressentir de la joie, peut-être une ivresse de vengeance. Elle ne ressentit qu’une fatigue immense. Sa mort ne rendait pas Nour. Elle ne rendait pas les années volées, les familles détruites, les noms effacés. Elle empêchait seulement qu’il recommence.

C’était beaucoup.

Ce n’était pas assez.

Mansour la rejoignit au bord de l’eau.

— Je me doutais que vous seriez ici.

— Vous me surveillez, professeur ?

— Les vieux professeurs appellent cela veiller.

Ils restèrent silencieux.

— Vous allez continuer à écrire ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas.

— Alors je vais répondre à votre place. Oui.

Leïla sourit faiblement.

— Vous donnez toujours des ordres avec des citations françaises ?

— Quand je suis inspiré.

— Et quelle citation avez-vous pour aujourd’hui ?

Mansour réfléchit.

— Peut-être pas une citation. Une leçon. Les tyrans veulent que leur nom soit plus durable que celui de leurs victimes. Écrire, c’est parfois inverser cette ambition.

Leïla regarda le fleuve.

— J’ai peur de ne pas être juste.

— Vous ne serez jamais parfaitement juste. Aucun récit ne l’est. Mais le silence, lui, est toujours injuste.

Cette phrase décida du reste de sa vie.


Les années qui suivirent furent difficiles.

La chute du régime ne transforma pas l’Irak en pays paisible. D’autres violences vinrent. D’autres peurs. D’autres hommes armés prétendirent posséder la vérité. Bagdad changea de bruit, mais pas toujours de douleur.

La famille Al-Rawi quitta plusieurs fois sa maison. Hassan reprit un travail médical auprès de familles déplacées. Il soignait gratuitement quand il le pouvait. Ce n’était pas une rédemption complète — Leïla se méfiait des rédemptions trop propres — mais c’était une manière de choisir enfin son camp.

Samira rejoignit Dalia dans un réseau d’aide aux femmes. Elles ne parlaient pas de « grandes organisations » au début. Elles avaient une pièce, du thé, quelques médicaments, des adresses sûres, des carnets. Puis, peu à peu, des juristes vinrent, des psychologues, des traductrices. Des jeunes femmes qui avaient autrefois frappé à la porte revinrent plus tard pour aider à leur tour.

Leïla partit à Amman pendant un temps, puis à Paris grâce à une bourse obtenue avec l’aide de Claire Renaud et de Mansour. La première fois qu’elle vit la Seine, elle pensa au Tigre. Tous les fleuves semblaient désormais lui parler des choses qu’ils emportent et de celles qu’ils refusent d’effacer.

À Paris, elle étudia l’histoire, la littérature et les archives. Elle découvrit des bibliothèques où les gens parlaient fort sans craindre que les murs rapportent leurs phrases. Cette liberté la bouleversa plus que les monuments. Elle avait parfois envie de secouer les étudiants qui se plaignaient des examens, de leur dire : « Vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir peur d’un nom. » Mais elle apprit aussi que chaque pays porte ses aveuglements, ses lâchetés, ses douleurs moins visibles.

Elle écrivait en français.

Non parce que l’arabe lui manquait de force, mais parce que le français était devenu la langue de son détour, la langue par laquelle elle pouvait approcher l’insoutenable sans être immédiatement engloutie.

Son premier manuscrit s’intitulait Le Palais où les mères apprenaient à mentir.

Elle y racontait une famille sous un régime de peur. Elle changeait certains noms pour protéger les vivants. Elle gardait celui de Nour.

Quand le livre fut publié, des critiques parlèrent de « roman-témoignage », de « mémoire de l’intime sous la tyrannie », de « récit nécessaire ». Leïla lisait ces expressions avec distance. Pour elle, le livre était surtout une tombe ouverte vers le ciel.

Un soir de présentation dans une petite librairie du Quartier latin, une femme irakienne d’une cinquantaine d’années s’approcha après la lecture. Elle tenait le livre contre sa poitrine.

— Ma sœur aussi, dit-elle simplement.

Leïla n’eut pas besoin de demander quoi.

Elles se prirent les mains.

D’autres vinrent. Des exilées, des filles de victimes, des hommes aussi, qui parlaient de pères disparus, de frères battus, de mères réduites au silence. Le livre de Leïla ne rendit pas justice au sens légal du terme. Mais il donna un lieu à des mémoires qui erraient sans adresse.

Hassan mourut en 2011.

Avant sa mort, il demanda à Leïla de lui lire le chapitre sur Nour. Elle hésita. Il insista.

Ils étaient dans une chambre d’hôpital à Amman. Samira dormait sur un fauteuil. La lumière était faible.

Leïla lut.

À mesure que les phrases avançaient, Hassan pleurait en silence. Lorsqu’elle termina, il dit :

— Tu l’as sauvée mieux que moi.

Leïla posa le livre sur ses genoux.

— Je ne l’ai pas sauvée.

— Tu as sauvé son nom.

Elle ne répondit pas. Elle lui prit la main. Pendant longtemps, elle avait cru que pardonner son père serait trahir sa sœur. Puis elle avait compris que le pardon n’était pas un acquittement. C’était parfois le refus de laisser le bourreau continuer à gouverner les vivants à travers leur rancune.

— Je t’en ai voulu, dit-elle.

— Tu avais raison.

— Je t’en veux encore parfois.

— Tu as encore raison.

Elle sourit à travers ses larmes.

— Mais je t’aime.

Hassan ferma les yeux.

— Alors j’ai reçu plus que je ne méritais.

Il mourut deux jours plus tard.

Samira retourna plus souvent à Bagdad après cela. Elle disait qu’elle avait besoin de marcher dans les rues sans demander pardon à ses souvenirs. Elle continua son travail avec Dalia. Ensemble, elles créèrent un petit centre portant un nom discret : Maison Nour.

On y venait pour parler, pour se taire, pour apprendre un métier, pour chercher un avocat, pour boire du thé sans être interrogée. Sur le mur de l’entrée, il n’y avait aucune photographie de victime. Samira refusait le musée de la douleur. Il y avait seulement une phrase, écrite en arabe et en français :

« Aucun silence imposé n’est une paix véritable. »

Leïla revint à Bagdad pour l’inauguration.

La ville avait changé. Des immeubles avaient été détruits, d’autres reconstruits. Des rues portaient de nouveaux stigmates. Mais le ciel du soir avait la même couleur poussiéreuse, et le Tigre continuait de passer comme un vieux témoin fatigué.

Dans la Maison Nour, une jeune fille de dix-sept ans demanda à Leïla :

— Est-ce que raconter guérit ?

Leïla réfléchit.

Elle aurait aimé répondre oui, offrir une certitude claire. Mais elle avait trop de respect pour les blessures.

— Pas toujours, dit-elle. Pas complètement. Mais raconter peut empêcher la blessure de devenir une prison.

La jeune fille hocha la tête comme si cette réponse, imparfaite, lui suffisait.

Plus tard, Samira et Leïla se retrouvèrent seules dans la petite cour du centre. Une fontaine neuve coulait doucement. Samira avait voulu une fontaine, malgré tout. Surtout à cause de tout.

— Tu n’as pas peur que cela rappelle le palais ? avait demandé Leïla.

— Si, avait répondu sa mère. Mais je refuse de leur laisser toutes les fontaines.

Ce soir-là, elles s’assirent près de l’eau.

Samira sortit de sa poche le bracelet cassé de Nour. Elle l’avait fait réparer. Le croissant d’argent brillait faiblement.

— Je veux que tu le gardes.

Leïla le prit.

— Tu es sûre ?

— Oui. Moi, j’ai porté la culpabilité. Toi, porte la mémoire. C’est plus léger, même quand c’est lourd.

Leïla attacha le bracelet à son poignet.

Pendant un instant, elle eut l’impression que Nour était là, non comme un fantôme triste, mais comme une présence calme, enfin délivrée du secret.

— Tu crois qu’elle nous pardonne ? demanda Samira.

Leïla regarda l’eau.

— Je crois qu’elle n’a jamais voulu être vengée autant qu’elle voulait être crue.

Samira ferma les yeux.

— Alors croyons-la jusqu’au bout.


Des années plus tard, Leïla devint professeure à son tour.

Elle enseignait la littérature et la mémoire dans une université européenne, mais revenait souvent en Irak. Ses étudiants lui demandaient pourquoi elle insistait tant sur les archives personnelles, les lettres, les carnets, les photographies de famille.

Elle répondait :

— Parce que les États écrivent l’Histoire avec des majuscules, mais les familles gardent les preuves en minuscules. Et parfois, ce sont les minuscules qui sauvent la vérité.

Elle montrait rarement la photographie de Nour. Quand elle le faisait, c’était avec précaution. Non pour choquer. Non pour nourrir la curiosité morbide. Mais pour rappeler qu’avant d’être un symbole, chaque victime est une personne interrompue.

Un jour, une étudiante française lui demanda :

— Madame Al-Rawi, votre livre finit sur la mort d’un tyran, mais vous dites souvent que ce n’est pas une fin. Alors quelle est la vraie fin ?

Leïla resta silencieuse un moment.

Par la fenêtre de l’amphithéâtre, elle voyait des arbres agités par le vent. Elle pensa à Bagdad, à la villa, au bureau sombre, au camion de livraison, à son père mordant la main d’un garde, à sa mère entrant dans la pharmacie, à Mansour tenant le carnet comme une braise.

Puis elle répondit :

— La vraie fin, c’est quand une famille peut enfin dire le nom de ses morts sans baisser la voix.

Ce soir-là, rentrée chez elle, Leïla ouvrit la boîte de Nour.

Elle ne contenait plus seulement le bracelet et la photographie. Il y avait aussi des lettres de lectrices, des coupures de presse, une petite pierre prise dans la cour de la Maison Nour, et une page manuscrite de Samira, écrite peu avant sa mort.

Leïla la relut.

« Ma fille,

J’ai longtemps cru que j’avais perdu Nour la nuit où elle n’est pas rentrée. Puis j’ai compris que je l’avais perdue une seconde fois chaque jour où j’ai accepté de taire son histoire. Tu m’as appris qu’une mère ne protège pas seulement ses enfants en les cachant du danger. Elle les protège aussi en refusant que le danger décide du sens de leur vie.

Si un jour tu doutes encore, souviens-toi de ceci : nous n’avons pas gagné contre la mort. Personne ne gagne contre elle. Mais nous avons gagné contre l’effacement.

Ta mère. »

Leïla replia la lettre.

Dehors, Paris bruissait doucement. Des voitures passaient. Quelqu’un riait dans la rue. Une vie ordinaire continuait, fragile et immense.

Elle s’assit à son bureau et commença une nouvelle page.

Elle écrivit d’abord le prénom de sa sœur.

Nour.

Puis elle écrivit ceux des autres femmes dont les familles avaient accepté, avec les années, que les noms soient transmis. Certaines étaient mortes. Certaines vivaient loin. Certaines n’avaient jamais parlé publiquement. Certaines avaient seulement dit : « Écrivez que j’ai survécu. Cela suffira. »

Leïla écrivit jusqu’à l’aube.

Lorsque le soleil se leva, la ville prit une couleur pâle. Elle ouvrit la fenêtre. L’air froid entra dans la pièce.

Elle pensa à la jeune fille qu’elle avait été, debout dans le salon familial devant une robe bleu nuit, découvrant que sa maison entière reposait sur un mensonge. Elle pensa à la peur qui avait gouverné son enfance, à l’homme qui avait cru pouvoir posséder les corps, les silences, les souvenirs. Il était mort depuis longtemps. Son palais avait été pillé, ses voitures dispersées, ses portraits arrachés. Mais Nour, elle, avait désormais un livre, une maison, une fontaine, un bracelet, une phrase sur un mur, une sœur qui prononçait son nom devant des étudiants.

La victoire n’était pas éclatante.

Elle ne ressemblait pas aux statues renversées ni aux discours historiques.

Elle ressemblait à une femme seule devant une fenêtre, écrivant les noms qu’on avait voulu effacer.

Et cela suffisait pour que le matin paraisse, enfin, un peu moins soumis à la nuit.