Il y a des histoires que les montagnes gardent farouchement pour elles, enfouies sous des siècles de neige et de roc. Ce ne sont pas celles que l’on raconte joyeusement autour des feux de camp dans les comptoirs commerciaux de la vallée. Ce ne sont pas non plus celles qui sont imprimées dans les almanachs ou dont se moquent les trappeurs redescendus des hautes terres avec des sacs de fourrure.
Je parle d’une tout autre sorte de récit, le genre d’histoire sombre qu’un homme ramène chez lui, incrustée dans ses propres os. C’est le genre de secret dont il ne parle jamais, pas même dans l’intimité de la chambre à sa propre épouse. Il n’en glisse pas le moindre mot au prêtre qui vient une fois par saison bénir sa modeste cabane en rondins.
Il garde le silence absolu parce que prononcer ces choses à voix haute pourrait être le sortilège qui les ferait revenir. Et rappeler une telle horreur après qu’un homme soit finalement rentré sain et sauf de ces montagnes inhospitalières est le pire péché imaginable. Ce serait une trahison intime, une faute impardonnable commise contre sa propre âme et sa propre santé mentale.
Ce soir, à travers le voile de l’obscurité, je veux vous raconter l’une de ces histoires oubliées et terrifiantes. Mais avant de commencer ce voyage dans les ténèbres, je ressens le besoin viscéral de vous demander quelque chose d’important. Où que vous soyez en ce moment même, en train d’écouter ma voix résonner dans la nuit, prenez un instant pour vous manifester.
Dites-moi le nom de l’endroit où vous vous trouvez, la ville, le pays, ou simplement la route isolée s’il n’y a pas de ville autour de vous. Je lis chacune de vos réponses avec une attention religieuse, et je suis toujours profondément surpris de voir où cette voix atterrit à trois heures du matin. J’ai simplement besoin de savoir qui partage cette obscurité avec moi ce soir, qui est éveillé pendant que le reste du monde dort.
Je dois vous demander encore une petite chose avant que nous ne plongions dans le cœur de ce cauchemar montagnard. Dans les archives oubliées de notre histoire, il existe une compilation de documents obscurs que nous avons rassemblés avec une peine immense. Ce sont des témoignages effrayants qui ont été discrètement, mais systématiquement, effacés des registres officiels américains entre les années 1843 et 1891.
Ces récits troublants n’apparaissent plus dans aucune archive publique aujourd’hui, tout simplement parce que quelqu’un, ou quelque chose, les a intentionnellement retirés. Certains des événements que vous êtes sur le point d’entendre ce soir se connectent à ces dossiers fantômes d’une manière qui nous a pris des années à comprendre. C’est un puzzle macabre dont les pièces ont été éparpillées à travers des décennies de silence gouvernemental.
Maintenant, je vous invite à prendre une profonde et longue respiration pour calmer les battements de votre cœur. Si vous êtes chez vous, penchez-vous en arrière dans votre fauteuil et baissez un peu la lumière de votre lampe. Si vous marchez dans la nuit, ralentissez le rythme de vos pas, et si vous conduisez, trouvez un endroit sûr pour vous arrêter un moment.
Cette histoire n’est pas du tout le genre de récit que l’on laisse simplement traverser son esprit dans la précipitation d’une vie moderne. Ce récit appartient corps et âme à un homme robuste et solitaire qui portait le nom de Wendell Andrhammer. Il était âgé de soixante-huit ans lorsqu’il a finalement accepté, poussé par un besoin de confession, de coucher ces atrocités sur le papier.
Wendell était un trappeur expérimenté et un guide respecté dans la redoutable chaîne montagneuse de Bitterroot, située dans l’ouest sauvage du Montana. Il parcourait sans relâche ces montagnes escarpées et impitoyables depuis qu’il n’était qu’un jeune homme vigoureux de vingt-et-un ans. Au moment où il a rédigé ce document troublant, il vivait seul dans une cabane perchée au-dessus de la fourche ouest de la rivière Bitterroot depuis près de quarante ans.
Il connaissait ce vaste pays sauvage avec la même précision que d’autres hommes connaissent la disposition des pièces de leur propre maison. Il savait instinctivement quelles sources souterraines offraient une eau douce et claire, et lesquelles crachaient une eau âpre chargée de fer. Il connaissait par cœur les noms sacrés que la tribu des Salish avait donnés à ces pics majestueux bien avant qu’un homme blanc ne remonte cette vallée.
Son savoir n’était pas intellectuel, il résidait dans la corne de ses mains, la plante de ses pieds et l’acuité de son odorat. Il devinait avec certitude absolue où les immenses troupeaux de wapitis se rassembleraient lorsque les vents froids d’octobre commenceraient à souffler. Il savait également quels ravins sombres et quelles crêtes enneigées les loups affamés évitaient soigneusement durant les pires blizzards de février.
Wendell était un homme d’une intégrité rare ; il ne buvait jamais d’alcool et ne laissait jamais un mensonge franchir ses lèvres. Les pionniers qui le fréquentaient disaient souvent que si Wendell vous prévenait que le ruisseau gèlerait mardi, vous prépariez votre sac en conséquence. Sa parole avait la même solidité inébranlable que les blocs de granit qui soutenaient les montagnes qu’il parcourait.
Il a écrit ce récit précis à la fin de l’automne de l’année 1895, huit longues années après les événements que je vais vous relater. Il a solennellement remis ces pages à un prédicateur méthodiste itinérant, un homme pieux nommé Révérend Otarve. La remise de ce manuscrit était assortie d’une instruction stricte : l’enveloppe ne devait sous aucun prétexte être ouverte avant la mort de Wendell.
Wendell s’est éteint paisiblement, du moins en apparence, dans le froid glacial et mordant du mois de janvier de l’année 1903. Le moment venu, respectant la volonté du défunt, le révérend s’assit et décacheta finalement la mystérieuse enveloppe scellée. Il lut l’intégralité du texte d’une traite, assis seul à la table de la cuisine du petit presbytère isolé de la ville de Stevensville.
Puis, selon ses propres aveux consignés plus tard dans son journal intime, il resta figé à cette même table pendant près de deux jours. Durant ces quarante-huit heures, il ne fit aucun mouvement, n’avala aucune nourriture et refusa d’aller ouvrir la porte à quiconque s’y présentait. Sa femme, une femme d’une patience infinie nommée Vilhamina, finit par entrer prudemment et posa une main douce sur son épaule tremblante.
— Faut-il que j’envoie quelqu’un chercher le docteur ?
— Non.
— Que t’arrive-t-il, mon ami ?
— On m’a donné à lire quelque chose qui a complètement bouleversé ma façon de comprendre le fonctionnement même du monde.
— Veux-tu en parler ?
— J’ai juste besoin d’un peu de temps seul avant d’être à nouveau une compagnie convenable pour qui que ce soit.
Voici donc ce que Wendell Andrhammer avait minutieusement écrit sur ces feuilles de papier jaunies par le temps. Ce cauchemar personnel a commencé vers la fin de l’été de l’année 1887, dans les hautes terres situées au sud du ruisseau Lost Horse. Wendell s’occupait d’une longue ligne de pièges cette année-là, progressant lentement vers un bassin naturel qu’il avait lui-même baptisé le Bol Silencieux.
Il avait donné ce nom étrange à cet endroit plus d’une décennie auparavant en raison d’une propriété acoustique tout à fait particulière. Lorsque vous descendiez de la crête pour pénétrer au cœur de ce bassin rocheux, chaque bruit provenant du monde extérieur s’arrêtait net. C’était comme si une frontière invisible coupait le son de l’univers, plongeant le promeneur dans une surdité atmosphérique absolue.
Le vent continuait de souffler, balayant la vallée avec une force visible à l’œil nu. Vous pouviez voir les grands pins se plier sous les rafales et les hautes herbes se coucher, mais vos oreilles ne percevaient aucun souffle. Le monde devenait muet, de la même manière dérangeante qu’une pièce bondée devient silencieuse lorsque la dernière personne cesse brusquement de parler.
Il connaissait l’existence de ce bol depuis une quinzaine d’années et n’y avait jamais vraiment accordé une importance démesurée. Après tout, il savait d’expérience que des anomalies acoustiques étranges se produisent parfois dans les régions rocailleuses et encaissées. Il avait un ami près de la chaîne Saphir qui connaissait une prairie où, si vous frappiez dans vos mains, l’écho vous revenait du ciel.
Il avait également entendu les récits d’un vieux guide de la tribu des Nez-Percés avec qui il travaillait à l’occasion. Ce guide parlait d’une portion de canyon où la propre voix d’un homme lui répondait une seconde entière après qu’il ait fini de parler. Et le plus troublant était que le ton changeait, comme si une autre entité cachée dans la roche prononçait ces mêmes mots à sa place.
Les hautes montagnes regorgent de ce genre de curiosités naturelles qui défient la logique humaine. Un montagnard expérimenté apprend rapidement à hocher la tête devant ces mystères, à les accepter sans poser de questions, et à passer son chemin. Ce que Wendell ignorait cependant, et ce qu’il a relaté avec une main tremblante mais précise, c’est que le Bol n’était pas toujours silencieux.
Cet été-là, il atteignit le bord supérieur du bassin rocheux vers le milieu d’une après-midi étouffante, précisément le trois août. Le ciel au-dessus de lui avait pris la couleur délavée d’un vieux tissu de denim usé par le soleil et le temps. L’air était d’une telle lourdeur et d’un tel calme qu’il pouvait entendre distinctement le pompage rythmique de son propre cœur résonner dans ses tympans.
Il traînait derrière lui deux mules robustes, toutes deux lourdement chargées de pièges en fer, de blocs de sel et de provisions sèches. Ces provisions représentaient les petits conforts nécessaires pour survivre lors d’un long et éreintant voyage dans ces contrées désolées. La mule de tête, une lourde femelle à la robe grise qu’il avait nommée Anamimus en l’honneur de l’apôtre, s’arrêta net sur la crête.
La bête planta ses sabots dans la poussière et refusa catégoriquement d’avancer d’un centimètre de plus vers la cuvette. Wendell ne la força pas, car il respectait l’instinct de survie profondément ancré chez ces animaux de bât. En trente ans de labeur acharné dans les montagnes, il avait appris que lorsqu’une mule refuse d’avancer, c’est qu’elle a d’excellentes raisons de le faire.
Il attacha solidement les deux animaux à un pin flexible et rabougri qui poussait juste en dessous de la ligne de crête exposée au vent. Il entama ensuite seul la descente dans le fameux Bol, son lourd fusil Sharps reposant en travers de son bras gauche. Son vieux chapeau de feutre en poil de castor était tiré bas sur son front pour protéger ses yeux fatigués de la réverbération éblouissante du soleil.
À mi-chemin sur la pente abrupte, il réalisa soudain qu’il pouvait entendre le vent, ce qui contredisait ses souvenirs de l’endroit. Ce n’était que pour une fraction de seconde, juste le son régulier et familier du vent s’engouffrant dans les aiguilles de conifères. C’était ce petit chuchotement sec et continu que les pins font lorsqu’ils discutent avec les courants d’air de haute altitude.
Et puis, de façon abrupte, ce son réconfortant s’est arrêté net, coupé par une lame invisible. Le silence lourd et oppressant s’est refermé autour de lui, pressant contre ses tympans avec la force d’une profondeur océanique. Il comprit alors qu’il venait de franchir la limite acoustique et qu’il se trouvait à l’intérieur du Bol proprement dit, là où le monde retenait son souffle.
Il prit mentalement note de ce détail discordant dans le paysage sonore de la cuvette. C’était étrange, certainement quelque chose qui méritait d’être analysé plus tard, à la lueur rassurante d’un feu de camp. Il installa son petit campement habituel à la lisière inférieure du bassin, à proximité d’une source d’eau cristalline qui jaillissait des rochers.
Cette source s’écoulait lentement pour se déverser dans un petit bassin naturel creusé dans la pierre blanche. La particularité glaçante de cette cascade miniature était qu’elle ne produisait absolument aucun son en tombant sur la roche. Il avait déjà établi son campement à cet endroit précis lors de ses précédentes expéditions solitaires dans la région.
Il avait bu de cette même eau pure d’innombrables fois au cours des saisons passées. Il connaissait intimement cette source et savait pertinemment qu’en temps normal, l’eau éclaboussait joyeusement en touchant la surface du bassin. Ce jour-là, l’eau tombait lourdement, comme une huile épaisse, et n’émettait pas le moindre clapotis.
Il s’agenouilla tout de même pour y puiser de l’eau, poussé par une soif grandissante. L’eau était glaciale sur ses lèvres gercées et avait ce goût prononcé de granit, exactement comme il s’en souvenait. Il s’autorisa à croire pendant quelques minutes rassurantes qu’il se comportait comme un vieil homme stupide, effrayé par le calme d’un simple après-midi d’été.
Cherchant à s’occuper l’esprit et les mains, il commença à rassembler des branches mortes tombées des arbres environnants. Il disposa soigneusement le bois sec en pyramide et alluma un petit feu pour chasser l’humidité naissante du crépuscule. C’est en regardant les premières flammes orange s’élever qu’il remarqua une autre anomalie profondément dérangeante.
Le feu, bien que brûlant ardemment, ne produisait lui non plus aucun son audible. Il n’y avait aucun craquement familier du bois sec, aucun sifflement de la sève de pin bouillante s’échappant de l’écorce. Les flammes dansaient et se tordaient dans un silence absolu, ressemblant à un feu qui brûlerait étrangement sous la surface de l’eau.
Le monde semblait enveloppé dans une épaisse couche de coton, étouffant la physique même des éléments naturels. Ignorant le malaise qui grandissait dans son ventre, il plaça sa vieille cafetière en tôle sur les braises rougeoyantes. Lorsque le liquide bouillit enfin, il n’y eut aucun gargouillement réconfortant indiquant que le café était prêt.
Simplement, à un moment donné, la surface du liquide noir commença à faire des bulles brûlantes dans le silence le plus total. C’est à ce moment précis, alors qu’il se servait une tasse, que le chien fit son apparition. Maintenant, je dois vous préciser une chose capitale pour la bonne compréhension de ce qui va suivre.
Wendell n’avait amené aucun chien avec lui lors de cette expédition de fin d’été dans les Bitterroot. Il ne voyageait d’ailleurs jamais avec un compagnon canin à cette période de l’année. Son vieux chien d’arrêt, un animal fidèle à la robe rouge et blanche nommé Cardi, était mort de vieillesse l’hiver précédent.
La perte de Cardi l’avait profondément affecté, et il n’avait pas encore trouvé la force émotionnelle d’adopter un nouvel animal. Il était donc totalement et irrémédiablement seul dans cette immensité sauvage. Ses mules étaient attachées à plus d’un quart de mille en amont, hors de vue et hors d’atteinte immédiate.
Il n’y avait aucun autre être humain présent dans l’enceinte de ce bol naturel. En vérité, il n’y avait aucun autre homme dans un rayon de quarante milles dans n’importe quelle direction de la boussole. La cabane la plus proche était la sienne, et celle-ci se trouvait à une dure journée de chevauchée vers le sud.
Pourtant, là, sortant tranquillement de la ligne sombre des arbres de l’autre côté de la source, marchait un chien. Il ressemblait à s’y méprendre à un colley noir, le genre de chien de troupeau robuste que certains éleveurs écossais de la région d’Hamilton gardaient. L’animal possédait une fourrure longue et fine, une belle tache blanche sur le poitrail et un museau fin qui lui donnait un air intelligent.
Il se déplaçait dans les hautes herbes avec cette démarche désinvolte et sans précipitation propre aux chiens qui traversent un territoire familier. Ce qui était étrange, c’est qu’il ne jeta pas le moindre regard en direction de Wendell, pourtant assis bien en évidence près de son feu silencieux. Le trappeur, paralysé par l’incongruité de la scène, regarda l’animal s’approcher de l’eau.
Le chien marcha jusqu’au bord de la petite mare rocailleuse et baissa lentement la tête pour s’abreuver. Il semblait boire goulûment, mais l’eau de la source restait désespérément muette. Et l’animal lui-même ne produisait absolument aucun bruit dans ce monde frappé de surdité.
Il n’y avait pas le bruit humide d’une langue lapant la surface de l’eau fraîche. Il n’y avait pas le bruit doux et étouffé des coussinets se posant sur la terre tassée de la berge. Il n’y avait même pas ce petit frisson bruyant qu’un chien fait lorsqu’une mouche agaçante se pose sur son épaule.
Pas un seul clic microscopique d’une griffe heurtant la pierre lisse n’atteignit les oreilles de Wendell. Le néant sonore absolu entourait cette apparition qui semblait pourtant avoir une masse physique réelle. Wendell resta immobile sur son sac de couchage déroulé, n’osant esquisser le moindre geste, et fixa intensément l’animal noir.
Il se mit à compter lentement jusqu’à quarante dans sa tête, rythmant ses battements de cœur frénétiques. C’était la méthode que sa mère lui avait enseignée pour vaincre la terreur lorsqu’il était un jeune garçon effrayé en Pennsylvanie. L’animal continua de boire pendant toute la durée de ce compte mental, sans jamais relever le museau de la surface de l’eau.
Il ne fit aucune pause pour reprendre son souffle, ce qui semblait physiologiquement impossible pour un vrai chien de chair et de sang. Il ne fit jamais cette petite vérification rapide et instinctive que tout animal sauvage ou domestique effectue lorsqu’il se sait vulnérable. Surtout sachant qu’un autre être vivant, potentiellement dangereux, était assis à moins de douze pieds de lui.
Puis, avec une lenteur calculée, la créature finit par lever la tête de l’eau noire de la source. Elle tourna son museau effilé vers Wendell et le fixa droit dans les yeux. C’est précisément à cette partie du manuscrit que l’écriture soignée de Wendell commence à changer de manière spectaculaire.
Le révérend Otarve a consigné cette altération troublante avec force détails dans son propre journal. Jusqu’à cette ligne fatidique, l’écriture avait été droite, régulière et posée. C’était l’écriture d’un homme méthodique, habitué à consigner des faits concrets avec la précision d’un arpenteur.
Après cette ligne, les lettres se penchent agressivement vers l’avant, comme si la plume fuyait sur le papier. L’encre semble poussée par une main qui a soudainement commencé à trembler de hâte ou de terreur. Les lignes deviennent de plus en plus tordues, traduisant l’incapacité de l’auteur à maîtriser les spasmes de son propre corps.
Il a écrit avec une encre noircie par l’angoisse : “Ses yeux n’étaient pas les yeux d’un chien. Ils n’étaient les yeux d’aucun animal que j’ai pu croiser dans ces montagnes au cours de ma longue vie. C’étaient les yeux froids d’une chose ancienne qui faisait seulement semblant d’être un chien.”
La chose maintint son regard perçant fixé sur Wendell pendant ce qu’il estima être la majeure partie d’une minute entière. C’était assez long pour qu’il oublie complètement de continuer son décompte mental apaisant. Assez long pour que le feu silencieux à côté de lui perde de sa vigueur et se transforme en braises mourantes.
Assez long pour qu’il prenne conscience, dans une partie animale et primitive de son cerveau, d’un fait terrifiant. Il s’aperçut qu’il avait totalement cessé de respirer, ses poumons bloqués par une peur archaïque. Puis, l’entité détourna son regard sans aucune précipitation, pivota sur elle-même et marcha silencieusement vers l’obscurité des arbres avant de disparaître complètement.
Wendell ne réussit pas à fermer l’œil de toute cette longue et cauchemardesque nuit. Il resta assis sur le sol dur, le dos fermement appuyé contre la surface rassurante d’un énorme rocher. Son lourd fusil reposait en travers de ses genoux, le chien armé, prêt à cracher le feu et le plomb à la moindre alerte.
Il scruta les ombres du bassin rocheux jusqu’à ce que la lueur grise et froide de l’aube commence à poindre au-dessus de la crête est. L’angoisse de la nuit laissa place à un soulagement teinté de paranoïa lorsque les premiers rayons illuminèrent la vallée. Les mules, restées attachées près du col, étaient restées d’un calme plat, ne signalant l’approche d’aucun prédateur connu.
Le vent s’était remis à circuler entre les branches des vieux pins sans produire la moindre vibration acoustique. L’eau de la source continuait de s’écouler lourdement dans son bassin de pierre blanche, toujours plongée dans son mutisme surnaturel. Et pourtant, à trois reprises distinctes au cours de ces heures d’insomnie oppressante, un bruit brisa la loi du Bol.
Quelque part dans l’obscurité dense de la forêt de conifères, il entendit le bruit caractéristique d’un chien mouillé qui s’ébroue vigoureusement. Ce son d’eau projetée et de chair flasque claquant contre les os était le seul bruit qui parvenait à franchir le silence magique de l’endroit. Mais il n’avait rien entendu d’autre de la part de cette créature mystérieuse de toute la nuit.
Il n’y eut pas le moindre bruit de pas sur les brindilles sèches, ni le moindre halètement pulmonaire. Il n’y eut pas ce petit nuage de vapeur chaude et bruyante qu’un animal produit en expirant dans l’air glacial nocturne. Il n’y eut que ce secouement violent, répétitif et insensé, résonnant comme une provocation invisible dans l’obscurité.
Il quitta précipitamment le Bol dès les premières lueurs du jour, le ventre noué par l’anxiété. Il jura silencieusement de ne plus jamais y remettre les pieds pour le reste de cette saison de piégeage. En guidant ses mules anxieuses le long des immenses lacets escarpés qui redescendaient vers sa cabane isolée, il essaya de rationaliser.
Il tenta de se convaincre avec acharnement qu’il avait simplement croisé la route d’un vulgaire chien errant. Il se répétait qu’un chien de troupeau appartenant à un éleveur lointain s’était probablement perdu en montant trop haut dans les alpages. Il cherchait à se persuader que l’étrange acoustique défaillante du bassin naturel avait joué un vilain tour à ses sens fatigués.
Il se disait qu’il était épuisé par le travail physique, qu’il avait passé beaucoup trop de temps seul dans ces solitudes hostiles. Il se rappelait qu’il commençait à se faire vieux et que ses yeux affaiblis n’étaient plus aussi vifs qu’autrefois. Au fond de son âme terrorisée, il savait pertinemment qu’il se mentait effrontément à lui-même.
Mais ce pieux mensonge psychologique lui donna la force nécessaire pour avancer et rentrer chez lui en un seul morceau. Si vous êtes toujours là, blotti dans l’ombre à m’écouter, je l’espère sincèrement, car je souhaite faire une brève pause. Cette histoire ancienne est exhumée pour vous par la chaîne qui explore les peurs enfouies de notre nation.
Si vous avez eu le courage de m’écouter jusqu’ici sans vous abonner, faites-moi une petite faveur et cliquez sur ce bouton maintenant. Je vous demande cela parce qu’il y a d’autres témoignages troublants qui arriveront dans les prochaines semaines et que je pense que vous voudrez entendre. Ce sont des récits qui, comme celui de Wendell, remettent en question la fine frontière entre notre réalité et ce qui rôde dans les bois.
Et si par hasard vous écoutez cette histoire terrifiante sur un canal qui n’est pas le nôtre, sachez que quelqu’un s’est approprié notre travail sans permission. Je vous serais infiniment reconnaissant de bien vouloir nous le signaler afin que nous puissions protéger nos recherches. Nous passons des nuits blanches à déchiffrer ces vieux textes, et nous aimerions que ce travail nous appartienne.
Pendant que vous y êtes, je vous invite à jeter un second regard à ce commentaire épinglé dont je vous parlais tout à l’heure. Le fameux Dossier des Appalaches s’y trouve, attendant que quelqu’un ose plonger dans ses pages censurées. Ce sont les registres effacés par les autorités entre 1843 et 1891 pour protéger l’esprit du public.
Certains de ces rapports gouvernementaux décrivent précisément des zones d’anomalies géographiques similaires à celle que Wendell a découverte. Certains parlent de créatures innommables pour lesquelles les gardes forestiers actuels n’ont même plus de vocabulaire adéquat. Le lien se trouve juste là, dans la description de la vidéo et dans le commentaire épinglé, prêt à être ouvert.
Ouvrez-le maintenant avant que la peur ou l’oubli ne vous en empêche. Maintenant, reprenons le fil de la descente aux enfers de notre vieux trappeur, Wendell Andrhammer. L’hiver de l’année 1887 fut d’une rudesse historique, même pour les standards impitoyables du Montana.
La neige commença à tomber lourdement très tôt dans la saison, dès le milieu du mois d’octobre. Elle s’abattit en couches si épaisses et si denses que le sentier escarpé menant à la cabane de Wendell fut bloqué. Il se retrouva totalement coupé des vallées inférieures et de la civilisation pendant près de cinq mois interminables.
Heureusement, il avait constitué ses généreuses réserves de survie habituelles avec la prévoyance d’un vétéran. Des cordes de bois de chauffage étaient empilées jusqu’à hauteur d’homme sous les avant-toits protecteurs de sa demeure en rondins. À l’intérieur, il possédait un énorme tonneau rempli de porc salé et un autre débordant de haricots secs nourrissants.
Il avait également un grand sac en toile de jute rempli de grains de café vert qui suffirait amplement à le maintenir éveillé jusqu’au grand dégel du printemps. Pour nourrir son esprit, il disposait de trois bons romans, d’une vieille Bible usée par ses doigts calleux, et d’un jeu de cartes écorné. C’est avec ce jeu qu’il tuait le temps en faisant des réussites solitaires à la lumière vacillante de sa lampe à pétrole.
Il n’avait absolument aucune crainte de l’hiver en lui-même, car il en avait vaincu des dizaines auparavant. Ce dont il avait une peur bleue, en revanche, c’était de s’endormir lorsque l’obscurité prenait possession de la montagne. Car seulement trois nuits après son retour anxieux du Bol Silencieux, l’impensable se produisit.
C’était au milieu des petites heures glaciales de la nuit, alors que les rondins de la cabane craquaient sous le poids écrasant de la neige précoce. Soudain, il entendit le bruit distinct d’un gros chien qui s’ébrouait violemment juste à l’extérieur de sa porte d’entrée. L’adrénaline inonda ses veines instantanément, car il n’avait pas de chien.
Il se redressa brusquement, s’asseyant droit dans sa couchette rude garnie de peaux d’ours. Il tendit l’oreille avec l’intensité d’un animal traqué, retenant sa propre respiration pour mieux capter les bruits du dehors. Une minute entière, lourde et étouffante, s’écoula dans le silence pesant de la cabane solitaire.
Puis, le son se répéta, beaucoup plus proche cette fois, à quelques centimètres seulement du bois de la porte. C’était le son incomparable et reconnaissable entre mille d’un animal jetant des gouttelettes d’eau hors de son pelage trempé. C’était le claquement rapide, humide et organique de la fourrure lourde frappant contre la structure osseuse des côtes.
L’impossibilité physique de la chose le frappa de plein fouet : il n’y avait pas d’eau liquide à l’extérieur. Tout ce qui se trouvait au-delà de ses murs de rondins était solidement gelé par des températures polaires depuis plus de deux jours. De la glace dure comme de l’acier recouvrait chaque branche, chaque rocher et chaque mare de la montagne.
Depuis la petite fenêtre givrée située juste au-dessus de sa table de chêne, il pouvait apercevoir l’éclat pâle de la lune. La nuit d’hiver était d’une clarté surnaturelle, horriblement sèche, et le froid était si intense qu’il devenait presque palpable. La morsure du gel était telle que les vieux clous en fer forgé fichés dans les murs de la cabane sautaient en faisant le bruit de petits pistolets.
Les mains tremblantes, il décrocha lentement son fidèle fusil de ses chevilles de bois fixées au-dessus du linteau de la porte. Il se plaça le dos contre le mur, tout près de l’entrée barricadée, le doigt crispé sur la détente froide. Il attendit, les yeux écarquillés dans la pénombre, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes.
Rien d’autre ne se manifesta à travers l’épaisseur du bois brut de la porte en chêne. Il n’y eut pas le moindre grattement de griffes cherchant à entrer, pas le moindre gémissement pathétique d’une bête cherchant refuge contre le gel. Il n’y eut aucun son de patte frappant impatiemment le bois, ni même le son étouffé d’une respiration animale à travers les interstices.
Après un temps qui lui parut durer une éternité angoissante, un nouveau bruit très faible lui parvint. Il crut entendre le son ténu de quelque chose s’éloignant lentement à la surface de la croûte neigeuse scintillante. Mais la couche de neige accumulée autour de sa maison faisait au moins trois pieds de profondeur et sa surface était durcie par le gel nocturne.
Un chien réel, avec son poids de chair et de muscles, marchant sur une telle surface, aurait inévitablement brisé la croûte de glace. Cela aurait produit une série de craquements nets et de bruits sourds lorsque les pattes auraient perforé l’écorce gelée pour s’enfoncer dans la poudreuse. La chose qui s’éloignait dans la nuit ne produisait absolument aucun son de rupture ou de pénétration.
Le bruit était infiniment plus léger, fantomatique, glissant comme un souffle lugubre sur la glace. C’était profondément anormal, défiant toutes les lois de la masse et de la gravité qu’un vieux trappeur connaissait si bien. C’était le frottement subtil qu’une entité produirait si elle ne pesait presque rien, ou si ses membres ne touchaient pas véritablement le sol.
Lorsque le matin glacial se leva enfin, lavant la vallée d’une lumière blafarde, Wendell sortit prudemment. Son fusil chargé était pointé vers l’avant, prêt à tirer sur la moindre forme suspecte émergeant des arbres. Il entreprit de faire le tour complet du périmètre enneigé de sa cabane, répétant l’inspection à trois reprises pour en être absolument certain.
Il ne découvrit absolument aucune trace, pas la moindre empreinte de patte marquant le linceul blanc et immaculé. Il resta planté là, immobile dans la lumière froide et tranchante du soleil matinal, laissant son regard errer sur l’étendue vierge. Il força son esprit rationnel à essayer de trouver une explication logique à cette impossibilité matérielle, en vain.
Vaincu par l’incompréhension, il rentra dans la tiédeur relative de sa cabane et barricada lourdement la porte derrière lui. Il tisonna agressivement les braises du foyer, ajouta du bois sec, et se prépara un café fort et brûlant. Il essaya de s’occuper l’esprit avec des pensées futiles concernant ses pièges en fer ou ses réserves de nourriture, mais échoua lamentablement.
Ces secouements fantomatiques se répétèrent exactement sept autres fois au cours de ce long et sombre hiver d’isolement. L’horreur frappait toujours au cœur de la nuit, au moment où la fatigue mentale de Wendell était à son paroxysme. Le bruit se produisait systématiquement dans un rayon très proche, estimé à dix ou quinze pieds maximum des murs extérieurs en bois.
Et chaque matin suivant, l’inspection révélait invariablement une neige parfaitement lisse, sans la moindre marque prouvant qu’un corps physique avait marché là. Poussé à bout par la terreur, Wendell tenta à deux reprises de prendre la chose par surprise au beau milieu de la nuit glaciale. Dès que le bruit d’ébrouement retentissait, il bondissait et arrachait brutalement la lourde porte pour l’ouvrir à la volée.
À chaque tentative désespérée, l’étendue enneigée baignée par la lune s’offrait à lui dans un vide total et moqueur. Lorsqu’il tendait sa lanterne à pétrole à bout de bras dans le froid mordant, la lumière jaune ne révélait absolument rien. Il n’y avait aucune forme animale filant dans la nuit, aucune trace fraîche dans la poudreuse éblouissante.
Il ne voyait que la silhouette sombre de sa propre cabane projetée sur la neige bleutée par l’astre nocturne. Autour de lui, les grands arbres se tenaient figés, sentinelles muettes dans le long et profond silence d’une nuit d’hiver typique des montagnes Bitterroot. Lorsque la fonte des neiges printanière arriva enfin à la fin du mois d’avril, l’homme en ressortit métamorphosé.
L’angoisse constante et le manque de sommeil avaient fait perdre à Wendell plus de douze livres de masse musculaire. Ses cheveux, autrefois sombres avec quelques rares stries grises, étaient devenus d’un blanc spectral et uniforme au niveau des tempes. Ce blanchiment accéléré était la marque physique indéniable de la terreur prolongée qu’il avait endurée dans sa solitude.
Il redescendit vers le petit campement de pionniers situé à Darby pour refaire ses stocks de provisions au milieu du mois de mai. Le maître de poste local, un homme grand au visage allongé répondant au nom de Folkmar Hessler, fut choqué par son apparence. Il jeta un long regard inquiet au trappeur émacié et lui demanda sans détour s’il avait souffert d’une grave maladie pendant l’hiver.
— Es-tu tombé malade, mon vieil ami ?
— Oui, Folkmar, j’ai été très malade.
— Qu’est-ce qui t’a frappé ainsi ?
Wendell confirma qu’il avait effectivement été malade, mais s’abstint soigneusement de lui révéler la nature cauchemardesque de son mal. Ce qu’il désirait ardemment, plus que la nourriture fraîche ou la chaleur d’un poêle, c’était de trouver une oreille compréhensive. Il lui fallait trouver un vieux routier qui aurait passé autant de temps que lui dans les entrailles de ces montagnes mystiques.
Il se souvint qu’il y avait, dans la petite bourgade voisine de Stevensville, un très vieux trappeur franco-canadien en fin de vie. Cet homme rude, nommé Théophraste Rousel, était descendu des territoires sauvages du Canada dans les années mil huit cent quarante. Théophraste avait arpenté les sentiers perfides des monts Bitterroot et Saphir bien plus longtemps que n’importe quel autre homme blanc encore en vie.
Selon les estimations respectueuses de Wendell, le vieil homme devait allègrement dépasser les quatre-vingts ans d’âge. Théophraste vivait reclus dans une misérable cabane d’une seule pièce, construite de bric et de broc derrière l’écurie de louage de la ville. Il fuyait la compagnie de ses semblables et ne daignait adresser la parole à pratiquement personne parmi les nouveaux colons.
La vie lui avait arraché deux épouses successives, emportées par la rudesse de la frontière, ainsi que la plupart de ses dents. Sa seule fille vivante avait épousé un citadin et s’était enfuie vivre dans l’Est civilisé, le laissant à son amère solitude. Cependant, il avait jadis accordé quelques mots précieux à Wendell, une dizaine d’années auparavant, au sujet d’un territoire maudit.
Wendell l’avait innocemment interrogé sur une région spécifique et inquiétante située non loin du pic de Trapper. À l’époque, le vieillard l’avait longuement fixé de ses vieux yeux délavés, des yeux si vieux qu’ils ne laissaient filtrer aucune émotion humaine. Puis, avec un accent français prononcé et un anglais laborieusement articulé, il lui avait donné un avertissement glacial.
— Ne monte jamais ton campement dans ce coin-là.
— Pourquoi cela, vieil homme ?
— Ne traverse même pas cet endroit maudit si tu as la possibilité de le contourner par un autre sentier.
— Mais qu’y a-t-il de si terrible ?
— Cette partie du pays possède une mémoire ancienne, et je t’assure que cette mémoire n’est absolument pas amicale envers les hommes.
Wendell avait sagement écouté cet avertissement prophétique et pris ces mots troublants très au sérieux. Jamais, au cours de ses longues années de trappe, il n’avait osé établir son bivouac à proximité du pic de Trapper. Il avait systématiquement fait de longs détours épuisants pour éviter de traverser cette région prétendument hostile.
Et dans les années qui avaient suivi cet échange, la sagesse du vieil homme s’était cruellement vérifiée à trois reprises distinctes. Wendell avait entendu parler de trois jeunes trappeurs arrogants qui, eux, n’avaient pas pris la peine de contourner la montagne maudite. Ces hommes étaient redescendus de ces hauteurs avec des plaques de cheveux devenues subitement d’un blanc de neige à cause d’une frayeur indescriptible.
L’un d’eux, autrefois réputé pour sa gouaille, était revenu affligé d’un bégaiement nerveux chronique qu’il n’avait jamais eu auparavant. Et dans le pire des cas, le troisième homme malchanceux n’était tout simplement jamais réapparu, englouti à jamais par la mémoire de la montagne. Ainsi, en ce doux mois de mai de l’année 1888, Wendell prit une décision cruciale pour sa propre survie mentale.
Après avoir enduré un hiver entier de bruits d’ébrouement fantomatiques et inspecté des étendues de neige désespérément vides, il se mit en route. Il chevaucha lentement vers la ville de Stevensville avec l’intention ferme de retrouver le vieux Théophraste Rousel. Il trouva le vieillard chétif assis sur un rondin de bois pourri, caché à l’arrière des écuries malodorantes de la ville.
Théophraste était courbé en deux, absorbé par la réparation minutieuse du tressage d’une vieille raquette à neige. Ses yeux fatigués avaient pris la couleur translucide d’un thé infusé trop longtemps et ses mains parcheminées bougeaient avec une dextérité surprenante. Ses doigts noueux tissaient les fines lanières de cuir brut avec un rythme lent, assuré, fruit de décennies de pratique musculaire.
Il ne daigna même pas lever la tête lorsque les bottes lourdes de Wendell crissèrent sur les graviers en contournant le coin du bâtiment. Le vieil homme continua son ouvrage méticuleux et, brisant le silence, s’adressa à lui directement dans sa langue maternelle, le français.
— Tu en as mis du temps pour venir me trouver.
— Comment saviez-vous que j’allais venir ?
— Je savais que tu finirais par te présenter ici le jour même où les rumeurs m’ont appris que tu étais monté seul dans le Bol.
Théophraste posa alors lentement la raquette inachevée sur ses genoux osseux recouverts par un vieux pantalon de laine mité. Il releva enfin la tête et plongea son regard pénétrant dans celui de Wendell pour la toute première fois de la journée. Derrière le voile laiteux de la cataracte et le poids accablant de l’âge, ses yeux trahissaient une peur ancienne, absolue et profondément ancrée.
— Assieds-toi là, sur ce tonneau.
— Je vous écoute.
— Je vais te révéler le peu de choses que je sais sur cette malédiction.
— Dites-moi tout.
— Je ne te raconterai cela qu’une seule et unique fois dans ma vie.
— Je comprends.
— Après t’avoir transmis ce fardeau, je n’en prononcerai plus jamais un traître mot, et tu n’auras plus jamais le droit de m’interroger à ce sujet. Est-ce bien clair ?
Wendell acquiesça gravement d’un lent signe de tête et s’assit lourdement sur un tonneau renversé près du vieillard. Le vieux chasseur francophone se racla la gorge poussiéreuse et commença à lui raconter une vérité que peu d’hommes blancs connaissaient. Il lui expliqua qu’il existait, dispersés dans les hautes terres inaccessibles des montagnes Bitterroot, certains lieux spécifiques et très dangereux.
Ces parcelles de terre maudites n’appartenaient tout simplement pas au monde physique de la même manière que le reste de la création divine. Le vieil homme avoua qu’il ne possédait aucun mot dans la langue anglaise pour décrire avec précision la nature de ces anomalies géographiques. Les membres de la tribu Salish qu’il avait intimement fréquentés dans sa folle jeunesse possédaient un terme ancien pour désigner ces pièges invisibles.
Ce mot indien, difficile à prononcer pour un Blanc, signifiait approximativement “l’endroit où tout s’arrête” ou “la stagnation du monde”. Ces territoires interdits n’étaient que de minuscules taches sur la carte, parfois une simple prairie herbeuse, parfois le fond d’une petite cuvette rocheuse. Il s’agissait parfois seulement d’un court tronçon de sentier serpentant entre les pins, pas plus long que la distance à laquelle un homme fort pourrait lancer une pierre.
Pourtant, à l’intérieur de ces minuscules frontières invisibles, le temps humain, la propagation du son et les lois fondamentales du monde vivant fonctionnaient selon une logique extra-terrestre. Un voyageur inattentif pouvait facilement pénétrer dans l’un de ces champs de force cauchemardesques sans même s’en apercevoir immédiatement. C’était aussi insidieux que la façon dont un homme confiant peut s’avancer dans une rivière d’apparence calme et ne réaliser qu’il n’a plus pied que lorsque l’eau noire s’engouffre dans sa bouche.
Dans l’ombre épaisse de ces lieux maudits, des entités indicibles passaient l’éternité à attendre patiemment le passage d’une proie. Théophraste lui confessa, la voix tremblante, qu’il n’avait aucune idée précise de la véritable nature biologique ou démoniaque de ces prédateurs. Il n’avait eu le malheur de poser les yeux sur elles que deux fois au cours de sa longue et misérable existence terrestre.
À chaque funeste occasion, son instinct de survie avait pris le dessus et il avait rebroussé chemin à la seconde même où il avait compris l’atrocité qu’il avait devant les yeux. Il avait fui ces scènes d’horreur sans jamais demander son reste, et n’était jamais retourné explorer ces zones pestiférées. Dans son for intérieur, bien qu’il fut incapable d’en fournir la moindre preuve théologique ou scientifique, il était persuadé que ces choses étaient immensément vieilles.
Il croyait fermement que ces entités parasites étaient tapies dans les entrailles calcaires de ces montagnes bien avant l’arrivée des fiers guerriers Salish. Elles patientaient dans l’obscurité bien avant que la tribu des Shoshones ne commence à chasser le bison dans les plaines en contrebas. Elles étaient là bien avant que le premier être humain doté d’un visage ne décide de descendre des glaciers du nord pour s’aventurer dans ce pays sauvage.
Ces anomalies étaient infiniment plus anciennes que les forêts de séquoias géants, et possédaient peut-être même une ancienneté supérieure à celle du socle rocheux lui-même. Les chaînes de montagnes gigantesques semblaient s’être soulevées et d’être développées autour de ces points de stagnation primordiaux. C’était un processus géologique semblable à la façon dont l’écorce d’un arbre vigoureux pousse et se referme lentement autour d’un vieux clou de fer rouillé planté dans son tronc alors qu’il n’était qu’un jeune arbuste.
Ces abominations sans nom étaient, affirmait Théophraste avec une conviction terrifiante, passées maîtresses dans l’art complexe de l’illusion. Lorsqu’un pauvre diable égaré pénétrait par inadvertance dans l’un de leurs domaines silencieux, elles ne l’attaquaient jamais frontalement. Elles sondaient habilement son esprit et lui offraient immédiatement une vision réconfortante et profondément familière pour l’amadouer.
Elles pouvaient prendre l’apparence physique d’un vieil ami perdu de vue, d’un cheval adoré mort depuis longtemps, ou du chien fidèle de son enfance. Elles puisaient dans la mémoire de leur victime pour recréer avec une précision chirurgicale tout ce que l’homme chérissait le plus ou ce dont le deuil le faisait le plus souffrir. Elles modifiaient leur propre substance informe pour adopter cette apparence familière, et, machiavéliques, elles laissaient l’homme en proie au choc faire le premier pas vers elles.
Si l’homme cédait à la nostalgie et s’approchait de l’illusion pour la toucher, le piège se refermait à jamais, et elles lui volaient son essence. Elles ne dévoraient pas nécessairement son enveloppe charnelle, laissant le corps intact pour tromper les vivants. Le corps vidé de l’homme pouvait très bien sortir de cet endroit maudit sur ses deux pieds et continuer à marcher sur terre pendant encore quarante longues années.
Mais quelque chose de fondamental et de vital avait été irrémédiablement arraché de son âme lors de ce contact surnaturel. L’homme amputé de lui-même ne serait plus jamais totalement le même, son regard trahirait un vide insondable que ses proches remarqueraient avec malaise. Il porterait pour le reste de ses jours pitoyables un petit fragment sombre et corrompu de cet endroit figé logé au fond de son cœur.
Et ce lieu maléfique, ayant goûté à son esprit, ne le laisserait jamais vraiment en paix, tel un parasite mental attaché à un fil invisible. Il le visiterait régulièrement de loin, franchissant les distances pour harceler son esprit affaibli. Il se manifesterait en produisant de petits bruits familiers et inquiétants à la porte de sa maison lorsque la nuit serait la plus sombre.
C’était sa façon perverse et sadique de lui rappeler constamment que la chose attendait toujours patiemment son heure dans l’ombre. Il s’acharnerait jusqu’à la toute fin de la vie terrestre de sa victime, la harcelant sans répit. Lorsque l’homme deviendrait vieux et fatigué, lorsque ses défenses mentales s’effondreraient enfin face à la maladie ou la sénilité, la créature tenterait une ultime fois de l’appeler pour le ramener vers elle et le consumer entièrement.
— Tu dois comprendre, insista Théophraste en posant une main tremblante sur le bras de Wendell, que cette chose ne s’arrêtera jamais de te traquer.
— Est-elle intelligente ?
— Elle ne sait tout simplement pas comment s’arrêter, car son existence même se résume à cette quête obsédante.
— Pourquoi me hait-elle autant ?
— Elle n’est pas fondamentalement cruelle, et elle n’éprouve aucune haine personnelle envers toi, humain.
— Alors que veut-elle ?
— Elle ressent une faim dévorante qui n’a rien à voir avec la faim biologique que nous connaissons, et, par malheur, c’est toi qu’elle a trouvé et marqué.
La gorge sèche et le cœur battant à la chamade, Wendell lui demanda d’une voix à peine audible s’il existait un moyen de se défendre ou de conjurer le sort. Le vieux trappeur franco-canadien resta silencieux pendant un long moment, semblant peser chaque mot qu’il s’apprêtait à prononcer. Il reprit finalement la raquette en bois posée sur ses genoux et recommença à tresser nerveusement la lanière de cuir brut entre ses doigts abîmés par l’arthrite.
— Il n’y a que trois règles vitales pour survivre, dit-il d’une voix sourde.
— Je vous écoute.
— Écoute-moi très attentivement, car je refuse de les répéter.
— Dites-les moi, je m’en souviendrai jusqu’à mon dernier souffle.
— Premièrement, ne regarde jamais directement par la fenêtre ou par la porte lorsque la chose vient te visiter la nuit.
— Je ne regarderai pas.
— Deuxièmement, ne lui adresse jamais la parole, même pour la maudire ou la supplier de te laisser tranquille.
— Je garderai le silence.
— Troisièmement, ne lui donne jamais, au grand jamais, un nom précis dans ton esprit ou à voix haute.
— Pourquoi pas un nom ?
— Parce que si tu lui attribues un nom, ce nom se transformera instantanément en une corde mystique tendue entre ton âme et cette chose, et cette corde magique est impossible à couper par des moyens humains.
— Je comprends.
— Et enfin, l’interdit absolu : ne suis jamais, sous aucun prétexte au monde, le son que produit l’illusion à l’extérieur de ta cabane.
— C’est compris.
— Si ta curiosité ou ta peur te poussent à sortir dans la neige noire pour affronter la chose qui fait ce bruit, tu la trouveras, crois-moi, et ce sera là la fin absolue et définitive de ton existence en tant qu’être humain.
Wendell hocha la tête avec une solennité presque religieuse, gravant chaque syllabe terrifiante dans les méandres de son cerveau épouvanté. Théophraste leva un doigt osseux et crochu, ajoutant une toute dernière recommandation qui allait s’avérer cruciale et dramatique pour la suite de l’histoire.
— Ne ramène jamais une autre âme vivante à l’intérieur de ta propre maison.
— Je vis seul de toute façon.
— Ne laisse aucun autre homme, ami ou apprenti, dormir sous ton toit pendant la nuit.
— Quel en serait le risque ?
— La créature maléfique qui t’a pris en chasse deviendra inévitablement curieuse de ce nouveau venu, et tu auras ainsi condamné un innocent à subir un sort épouvantable qu’il ne méritait absolument pas.
Ayant achevé son effroyable leçon de survie occulte, le vieil ermite baissa les yeux et reprit la minutieuse réparation de sa raquette. Il s’enferma dans un mutisme définitif, signifiant clairement à son jeune visiteur que l’entrevue inespérée était à présent terminée. Wendell resta prostré sur son tonneau pendant une minute entière, assimilant l’horreur des révélations qu’il venait d’entendre.
Il finit par se lever péniblement, remercia poliment le vieil homme d’une voix chevrotante, et tourna les talons. Il marcha lourdement jusqu’à son cheval attaché un peu plus loin, l’esprit en ébullition et le cœur lourd de mauvais pressentiments. Jamais plus, de toute sa vie, Wendell Andrhammer n’allait croiser le regard vide et fatigué de Théophraste Rousel.
Le vieux sage franco-canadien rendit son dernier souffle à l’automne de cette même année noire, terrassé par une violente pneumonie foudroyante. Il mourut seul dans sa misérable cabane misérable située derrière les écuries malodorantes du village. On le retrouva raidi par la mort, serrant convulsivement un chapelet catholique dans sa main gauche, et l’ébauche de sa raquette inachevée dans la droite.
Maintenant, vous qui m’écoutez attentivement dans la nuit, je ressens le besoin de vous poser une question troublante et très personnelle. Je veux que vous fouilliez dans vos propres souvenirs et que vous y réfléchissiez sérieusement pendant un instant avant de taper votre réponse dans la section des commentaires ci-dessous. Vous êtes-vous déjà retrouvé dans un endroit, un lieu tout à fait banal, peut-être simplement le couloir familier de votre propre maison ?
Ou peut-être s’agissait-il d’un long tronçon de route goudronnée que vous avez l’habitude de conduire machinalement des centaines de fois ? Un endroit où, soudainement et sans aucune raison logique que votre cerveau puisse analyser, vous avez su avec certitude que vous ne deviez absolument pas vous trouver là. Vous seriez incapable d’expliquer pourquoi à un ami rationnel ; vous ne pourriez pointer du doigt aucun détail physique anormal dans l’environnement.
Mais à cet instant précis, les petits poils sur vos bras se sont hérissés sous l’effet d’un courant d’air glacial et invisible. Et vous avez su, d’une manière animale et viscérale qui n’a rien à voir avec la réflexion intellectuelle, que vous deviez fuir cet endroit sur-le-champ. Si vous avez déjà ressenti cette terreur primitive, je vous en supplie, racontez-le-moi en détail dans les commentaires ci-dessous.
Je prendrai le temps de lire l’histoire de chacun d’entre vous avec la plus grande attention. J’ai cette sombre et discrète suspicion, forgée après des années passées à collecter et décortiquer ce genre de témoignages troublants, que le vieux Théophraste avait raison sur toute la ligne. Je suis convaincu qu’il existe bel et bien des poches géographiques où la réalité se fissure, et que beaucoup plus d’entre nous ont frôlé ces abysses invisibles que nous n’osons l’admettre publiquement.
Bien, revenons à la solitude écrasante de notre trappeur. Wendell rentra finalement chez lui, rejoignant sa cabane isolée perchée bien au-dessus de la tumultueuse fourche ouest de la rivière Bitterroot. Il se disciplina avec une rigueur militaire pour appliquer à la lettre chaque conseil désespéré que le vieil homme lui avait donné.
Lorsque les bruits commençaient la nuit, il refusait obstinément de regarder par la fenêtre, fixant le bois brut du mur opposé. Il gardait les mâchoires serrées à s’en briser les dents pour ne pas émettre le moindre son en direction de l’extérieur. Il refusait de donner un nom à la créature invisible, que ce soit dans les tréfonds de ses propres pensées ou à voix haute dans la pièce vide.
Il n’osa même pas affubler l’entité du surnom générique de “La Chose” dans son précieux journal intime de trappeur. Il craignait d’une peur bleue que le simple fait d’utiliser une étiquette écrite, aussi vague soit-elle, ne suffise à l’enchaîner mystiquement à l’apparition. Lorsqu’il était absolument forcé d’y faire référence dans ses écrits pour garder la trace de sa propre santé mentale, il l’appelait froidement “Ce qui vient”.
Et pendant un temps miraculeux, cette discipline de fer sembla s’avérer suffisante pour maintenir l’horreur à distance. Les manifestations nocturnes effrayantes, lorsqu’elles se produisaient, devinrent de plus en plus espacées dans le temps. Le harcèlement passa d’une fois par semaine à une seule fois par mois, puis il connut de longues périodes de répit bienheureux.
Pendant tout ce deuxième hiver, la chose ne se manifesta qu’une seule fois, au beau milieu de la nuit la plus longue de l’année. Puis, le silence glacial s’installa jusqu’à l’arrivée du printemps suivant, apportant un soulagement indescriptible au vieil homme usé. Wendell commença doucement à se persuader que les conseils archaïques du vieux trappeur avaient fonctionné comme un charme puissant.
Il croyait naïvement qu’en refusant obstinément de nourrir l’entité par la peur, l’attention visuelle ou la conversation, il réussissait à l’affamer spirituellement. Il imaginait que la créature finirait par se lasser de ce jeu stérile et lâcherait prise pour partir à la recherche d’une âme plus facile à corrompre. Il se trompait lourdement sur ce point précis, mais cette fausse croyance lui offrit tout de même quelques précieuses années de tranquillité d’esprit.
Ces années furent bonnes et prospères, lui permettant de vieillir avec une certaine dignité retrouvée dans son royaume de montagnes. Mais lors du radieux été de l’année mil huit cent quatre-vingt-dix, Wendell commit l’irréparable. Agissant contre chaque mot de l’avertissement solennel que Théophraste lui avait donné sur son lit de mort virtuel, il accepta de prendre un jeune apprenti sous son aile.
Le garçon s’appelait Oberon Talifer et venait de fêter son vingt-quatrième anniversaire avec des rêves de grandeur plein la tête. Il avait voyagé depuis une petite ville paisible de l’est de la Pennsylvanie, guidé par l’idée romantique de faire fortune dans le lucratif commerce de la fourrure. Il arrivait avec au moins dix ans de retard sur l’âge d’or de la trappe, et n’avait aucune conscience de la réalité brutale d’une industrie déjà sur le déclin.
Oberon était un jeune homme grand, d’une minceur presque maladive, doté d’une voix douce et d’un comportement extrêmement poli. Il arborait une longue barbe brune qui tentait de lui donner un air viril, et possédait le genre de mains pâles et couvertes de taches de rousseur qui n’avaient clairement jamais accompli de travail manuel éprouvant jusqu’à cet été-là. Il transportait toujours avec lui une petite Bible usée et un délicat daguerréotype encadré de fer-blanc représentant sa mère adorée, décédée quelques années plus tôt.
Malgré son allure frêle, il avait une façon charmante de rire de sa propre maladresse qui le rendait humainement impossible à détester. Wendell croisa le chemin de ce garçon innocent au magasin d’approvisionnement général de la ville poussiéreuse de Darby. Le jeune apprenti demandait avec une grande politesse, mais sans le moindre succès, si l’un des trappeurs rustres présents avait besoin d’un partenaire courageux pour la prochaine saison hivernale.
Selon l’évaluation rapide et professionnelle de Wendell, le pauvre Oberon était un cas d’école absolument désespéré pour la survie en montagne. Le garçon ignorait totalement comment manipuler les puissants ressorts métalliques pour armer correctement un simple piège à loup. Il était incapable de repérer ou d’interpréter les traces évidentes laissées par le gibier dans la boue molle des sentiers forestiers.
Il n’avait jamais écorché ni dépecé d’animal plus gros ou plus féroce qu’un misérable lapin des champs pris au collet. Mais malgré tous ces défauts techniques patents, le jeune homme débordait d’enthousiasme sincère et d’une gentillesse profonde. De son côté, Wendell souffrait atrocement de la solitude après avoir été coupé du monde des hommes pendant beaucoup trop longtemps.
L’avertissement macabre prononcé par un vieux trappeur franco-canadien mort depuis trois ans commençait à perdre de sa substance effrayante dans l’esprit de Wendell. Les paroles de Théophraste lui semblaient désormais n’être que les divagations d’un cauchemar lointain qu’un homme vieillissant peine à se remémorer au réveil. C’est ainsi qu’il ramena imprudemment le jeune Oberon jusqu’à sa lointaine cabane perchée sur la montagne et entreprit de lui enseigner les ficelles du dur métier de trappeur.
Naturellement, Wendell prit la décision tragique de ne souffler mot à Oberon de l’existence du sinistre Bol Silencieux. Il garda le silence absolu sur les bruits d’ébrouement fantomatiques qui avaient terrorisé ses propres nuits glaciales les années précédentes. Il omit délibérément de lui raconter la terrifiante légende de Théophraste Rousel et des fameux endroits où le temps s’arrête pour dévorer l’âme des hommes imprudents.
Il se mentit à lui-même en se persuadant que ce lourd secret gardé constituait un acte de grande bonté envers son protégé. Pourquoi écraser l’esprit naïf et plein d’espoir d’un jeune homme avec un récit folklorique épouvantable dont il n’avait nul besoin pour apprendre le métier ? Pourquoi prendre le risque de l’effrayer au point de le faire renoncer à un gagne-pain pour lequel il avait courageusement voyagé sur plus d’un millier de milles loin de chez lui ?
Il se répétait mentalement ces nobles excuses pour apaiser sa propre conscience troublée par le mensonge par omission. Il finit par s’en convaincre sincèrement, reléguant le danger à une simple superstition passée. Il se trompait lourdement sur ce point, lui aussi, et cette erreur allait déclencher une véritable descente aux enfers pour eux deux.
Le tout premier indice sinistre prouvant que quelque chose d’indicible s’était effectivement attaché à leur duo apparut en septembre de la même année. Wendell et le jeune Oberon inspectaient laborieusement une longue série de pièges tendus près d’un pont naturel de roche qu’ils avaient surnommé la Dent du Hibou. Ce lieu de chasse sauvage se trouvait à environ six miles au nord, une rude distance à pied depuis la chaleur relative de leur cabane en rondins.
Ils campaient dehors, à la dure, dormant à même le sol froid depuis deux nuits éprouvantes sous un ciel chargé d’étoiles indifférentes. Au matin du troisième jour radieux, alors que Wendell analysait attentivement l’odeur du vent humide qui remontait le lit asséché du ruisseau, l’incident se produisit. Oberon, l’air de rien, posa une question d’une voix tout à fait banale et détendue qui fit glacer le sang du vieux trappeur.
— Dis-moi, Wendell, as-tu entendu un chien aboyer ou gémir tout à l’heure ?
— Non.
— J’ai pourtant cru entendre le bruit d’un chien qui s’ébrouait vigoureusement, juste là, un peu plus haut sur la pente du ravin.
La main burinée de Wendell se figea brusquement sur la rude lanière de cuir de son lourd sac à dos rempli de peaux. Il se tourna avec une lenteur calculée, essayant de masquer la terreur qui envahissait ses entrailles, et scruta intensément le visage poupin du jeune homme. Le visage pâle d’Oberon était remarquablement ouvert, paisible et ne trahissait pas la moindre once de panique ou de malaise surnaturel.
Le garçon levait simplement les yeux vers la ligne de crête boisée avec une curiosité douce et détendue, comme n’importe quel promeneur urbain. C’était l’attitude d’un homme qui remarque un petit détail légèrement incongru dans les bois, comme le vol maladroit d’un oiseau blessé, sans y prêter à conséquence. Faisant appel à tout son contrôle de soi, Wendell répondit d’une voix sèche et autoritaire pour clore le sujet.
— Il n’y a absolument aucun chien errant à cette altitude dans les montagnes.
— C’est curieux.
— Oublie ça.
— J’aurais pourtant juré entendre le bruit d’un pelage mouillé qu’on secoue.
Ils reprirent tous deux leur labeur harassant, ramassant les lourds pièges d’acier et dépeçant les prises sans ajouter un mot de plus sur cet incident troublant. Mais cette nuit-là, de retour dans le maigre confort de leur petit campement de fortune au milieu des bois sombres, Wendell fut incapable de fermer l’œil. Il resta assis droit comme un piquet, enveloppé dans sa vieille couverture de laine crasseuse, pendant de longues heures après que le souffle régulier d’Oberon eut indiqué son endormissement.
Il épiait avec une anxiété maladive le visage détendu du jeune apprenti, éclairé par la lueur vacillante et orangée des braises du feu de camp mourant. Il l’observa avec l’intensité d’un prédateur traquant une proie pendant un temps infiniment long, cherchant désespérément une preuve visible de la contamination psychique. Il cherchait, bien qu’il n’aurait pas été capable de l’expliquer clairement avec des mots à l’époque, le moindre signe prouvant que “Ce qui vient” s’était fixé sur lui.
Il scrutait la peau de l’adolescent à la recherche de la plus infime anormalité anatomique, de la moindre ombre menaçante qui glisserait furtivement sous son épiderme juvénile. Il attendait le moment glaçant où les traits pacifiques d’Oberon, jouant avec les ombres projetées par les flammes, se figeraient soudainement pour prendre une forme qui ne serait pas la sienne. Mais la nuit s’écoula lentement sans révéler aucun monstre, aucun sourire sardonique sur les lèvres du garçon endormi.
Le vieux trappeur finit par se persuader qu’il se laissait emporter par la paranoïa, agissant une fois de plus comme un vieillard sénile et craintif. Il essaya de trouver le sommeil, se roulant en boule près des cendres tièdes, mais les cauchemars hantèrent ses brèves périodes de somnolence. Au matin éclatant, Oberon se réveilla en pleine forme, égal à lui-même : joyeux, incroyablement lent de ses mains potelées, et irritant de bavardage.
Le jeune homme recommença à poser un flot incessant de questions absurdes sur la manière la plus orthodoxe de tendre un piège délicat pour capturer une martre. Wendell, observant sa bonne humeur naïve, commença sérieusement à penser que son propre esprit fatigué lui avait fabriqué cette hallucination auditive de toutes pièces. Mais la cruelle réalité de la malédiction le rattrapa brutalement deux semaines plus tard, alors qu’ils étaient retournés au chaud, à l’intérieur des murs de bois rassurants de la cabane principale.
Alors qu’ils partageaient un modeste repas du soir composé de haricots à la graisse, Oberon aborda le sujet avec une légèreté déconcertante. Le jeune homme mentionna avec nonchalance qu’il avait cru entendre un bruit familier au cours des dernières nuits froides passées à l’abri. Il décrivit le son très distinct d’un gros chien qui s’ébrouait violemment pour sécher son pelage imaginaire, et ce son semblait provenir de juste derrière le mur de rondins de la cabane.
Il relata ce fait étrange avec un ton si désinvolte qu’on aurait pu croire qu’il se plaignait d’un simple bardeau percé sur le toit de la masure. Ou qu’il signalait avec agacement la présence d’un vieux clou rouillé mal enfoncé qui dépasserait dangereusement d’une latte du plancher en bois. Oberon pointa le bout de sa fourchette poisseuse en direction du mur sombre avant de poser sa question fatidique.
— Dis, Wendell, as-tu un chien errant du voisinage qui vient roder par ici de temps en temps la nuit ?
— Non.
— Je n’arrête pas de l’entendre secouer ses poils de l’autre côté du mur quand j’essaie de dormir.
— Vraiment ?
— Pour être tout à fait honnête avec toi, cette petite musique nocturne commence à me donner la chair de poule.
Wendell posa lourdement sa lourde fourchette de métal cabossé sur la table de chêne grossièrement taillée. Il leva les yeux pour fixer intensément le jeune homme assis de l’autre côté de la modeste table éclairée par la lampe à pétrole. À cet instant précis, il comprit avec une lucidité glaciale et terrifiante l’ampleur monumentale de l’erreur qu’il avait commise en l’invitant ici.
Il avait sciemment et volontairement amené une autre personne vivante au sein même de cette cabane isolée. La cabane maudite où l’insaisissable “visiteur” avait pris l’habitude de venir rôder pendant les longues nuits d’hiver sans lune. La cabane où les insupportables bruits d’ébrouement s’étaient manifestés si violemment pour tourmenter sa propre psyché vieillissante.
Il avait laissé ce jeune homme profondément ignorant des lois occultes, ce garçon confiant et pur, dormir paisiblement entre ces murs corrompus sans l’avertir du moindre danger. Il n’avait pas jugé bon de lui transmettre les règles de survie élémentaires : ne jamais regarder dehors, ne jamais parler à la voix, ne jamais l’écouter. Et surtout, l’interdit absolu et vital : ne jamais tenter de sortir dans la neige pour traquer la source de ce son mystérieux dans l’obscurité glaciale.
À cause de son orgueil et de son besoin égoïste de compagnie humaine, la créature innommable s’était désormais intéressée à une proie beaucoup plus jeune, plus fraîche et plus vulnérable que lui. Ravagé par un profond sentiment de culpabilité, Wendell passa le reste de la soirée à confesser à Oberon l’intégralité de la terrifiante vérité. Il lui relata avec force détails son horrible et silencieuse rencontre initiale avec le bassin rocheux de “Quiet Bowl”.
Il lui décrivit avec une précision glaçante l’apparition surnaturelle du chien noir buvant silencieusement à la source gelée. Il évoqua le calvaire insoutenable de ce long hiver passé à écouter les bruits d’ébrouement sans jamais trouver la moindre empreinte dans la neige vierge entourant la masure. Il lui répéta, mot pour mot, l’avertissement solennel et mortel que le vieux Théophraste Rousel lui avait légué avec sa dernière once d’énergie vitale.
Pour finir, il insista avec une véhémence désespérée sur la règle sacrée interdisant formellement de suivre ce bruit séducteur à l’extérieur, au-delà de la sécurité relative de la porte close. Il força littéralement le jeune homme tremblant à lui jurer sur la tombe fraîche de sa mère adorée qu’il respecterait cet interdit. Il lui fit promettre qu’il ne s’aventurerait jamais à l’extérieur de la cabane plongée dans l’obscurité pour tenter de débusquer la bête imaginaire qui provoquait ces sons.
Lorsqu’il eut fini son récit macabre, le visage d’Oberon avait pris la teinte livide et grisâtre d’une vieille feuille de papier journal abandonnée sous la pluie. Ses longues mains blanches et tachetées de rousseur tremblaient de façon incontrôlable alors qu’il s’agrippait au bord rugueux de la table en chêne pour ne pas défaillir. Son café noir, oublié devant lui pendant la narration, était devenu froid et recouvert d’une fine pellicule huileuse peu ragoûtante.
Le jeune homme fit le serment solennel exigé, la voix brisée par l’effroi, les yeux écarquillés fixant la porte barricadée. Wendell crut sincèrement à la force de cette promesse arrachée sous la menace d’un péril invisible. Ce fut la deuxième erreur monumentale de jugement de la part du vieux trappeur endurci, une erreur qui faillit coûter la vie de l’adolescent.
Je vais ralentir considérablement le rythme de mon récit à ce stade précis, pour que vous saisissiez bien l’horreur de la situation. Car ce qui suit, mes amis de la nuit, constitue la partie de loin la plus éprouvante à déchiffrer dans l’épais manuscrit original laissé par Wendell. C’était aussi, je le crois profondément après avoir étudié les ratures fiévreuses, la partie la plus douloureuse que le vieil homme ait eu à retranscrire avec sa plume tremblante.
Le journal intime du Révérend Otarve souligne d’ailleurs, avec une inquiétude palpable, que l’écriture de Wendell dans cette section devient erratique, tremblante et profondément inégale. Le saint homme nota également que plusieurs pages de papier parchemin étaient maculées de taches sombres aux contours irréguliers. Il supposait avec tristesse qu’il s’agissait probablement des larmes de désespoir du vieux trappeur, bien qu’il n’ait pu écarter l’idée morbide qu’il pût s’agir d’un fluide beaucoup plus sombre.
Je vais vous relater les faits bruts et terrifiants exactement de la même manière que Wendell les a courageusement consignés pour la postérité. Je vous offrirai la version nue de l’horreur, sans le moindre embellissement littéraire pour adoucir le coup porté à votre raison. L’embellissement stylistique est totalement superflu face à une telle atrocité, car la vérité nue est infiniment pire que n’importe quelle fiction gothique.
La douce saison d’automne s’effaça rapidement, balayée par l’arrivée précoce d’un hiver d’une brutalité exceptionnelle qui figea le paysage sauvage sous la glace. Les deux hommes furent contraints de s’installer dans la routine claustrophobe imposée par l’hiver montagnard, forcés de cohabiter dans une cabane exiguë ne comportant qu’une seule pièce de vie. Malgré la tension ambiante, ils s’entendaient remarquablement bien, partageant les corvées de survie quotidienne pour lutter contre le gel et l’ennui.
Oberon, sous la tutelle sévère de Wendell, apprit tant bien que mal à écorcher proprement les proies et à étirer les peaux sanguinolentes sur les cadres de bois. Il apprit à déchiffrer les subtiles nuances de gris dans le ciel d’hiver annonçant l’approche sournoise d’un blizzard dévastateur. Il découvrit surtout que le silence profond et absolu d’un mois de janvier isolé dans les montagnes Bitterroot possédait une texture, une épaisseur, devenant une présence tangible plutôt qu’une simple absence de bruit.
Et ce silence implacable lui enseigna à ses dépens qu’un homme civilisé incapable de faire la paix avec son propre mutisme intérieur sombrerait inévitablement dans la folie bien avant la fonte des neiges printanière. Les tremblements et les bruits d’ébrouement fantomatiques se mirent à résonner avec une intensité décuplée. Les manifestations sonores se produisaient beaucoup plus fréquemment qu’au cours des années paisibles de Wendell, éclatant parfois jusqu’à deux fois au cours d’une même nuit interminable.
Mais à la grande fierté du vieux trappeur, Oberon appliqua les règles de survie à la lettre avec la discipline d’un moine terrifié. Il ne tournait jamais le regard vers la porte massive, gardant obstinément le visage face au mur de rondins le plus éloigné de l’entrée. Il gardait la bouche close, refusant de répondre à la chose, et s’interdisait de formuler le moindre nom dans ses prières muettes.
Lorsque le claquement caractéristique du pelage humide frappait le bois extérieur, le garçon s’emmitouflait dans sa maigre couverture. Il comptait frénétiquement ses propres respirations saccadées pour s’accrocher à la réalité physique de son propre corps jusqu’à ce que la manifestation paranormale s’évanouisse dans le néant. Wendell, l’observant silencieusement dans la lueur vacillante de la faible lampe à huile lors de ces nuits d’horreur, éprouvait un profond respect pour son courage.
Il se disait avec un soulagement paternel que ce jeune homme chétif finirait par s’en sortir indemne, qu’il possédait une force de caractère insoupçonnée. Il imaginait déjà avec optimisme qu’ils allaient surmonter cette épreuve hivernale côte à côte, fortifiés par leur résistance commune face à l’innommable. Il prévoyait qu’au retour du printemps bienfaisant, il renverrait le garçon vivre dans la vallée fertile avec sa bénédiction sincère.
Il espérait ardemment que le sinistre visiteur perdrait instantanément tout intérêt pour la proie juvénile dès qu’elle quitterait son domaine d’influence. Après tout, Oberon n’avait commis aucune faute et n’avait jamais offert à l’entité de prise psychologique sur laquelle refermer ses griffes invisibles. C’était un plan solide, logique et plein de bonnes intentions humaines pour assurer la survie de son ami.
Ce plan se déroula sans accroc majeur jusqu’à la funeste nuit du quatorze février. Cette nuit particulière offrit un ciel d’une clarté absolue, lavé de tout nuage, mais le froid extérieur était d’une intensité polaire à vous geler la moelle des os. La lune brillait au trois quarts de sa plénitude, projetant une lumière d’argent crue et impitoyable sur l’océan de neige figée.
Le vent hurlant qui avait fouetté inlassablement les cimes des pins tout au long de l’après-midi glaciale s’était brutalement arrêté à la seconde exacte du coucher du soleil. La cabane solitaire était plongée dans un silence si épais, si total, que Wendell pouvait entendre le tic-tac infime et régulier de sa montre à gousset posée sur la table. Le feu dans le vieux poêle de fonte était réduit à l’état de braises rouges, et la lampe à pétrole avait été soufflée pour économiser le précieux combustible.
Les deux hommes étaient couchés dans leurs couchettes respectives, les yeux ouverts dans l’obscurité dense, l’esprit vif, mais gardant un silence respectueux. C’était ce genre de silence complice que deux hommes rudes, ayant partagé la promiscuité d’une misérable cabane tout un hiver rude, adoptent sans avoir besoin d’échanger des mots inutiles. Le cauchemar sonore, l’horrible bruit d’ébrouement, éclata avec une violence inouïe un peu après minuit sonné.
L’attaque de cette nuit-là différait fondamentalement de toutes les manifestations précédentes, trahissant une agressivité et une impatience diaboliques. Le bruit semblait incroyablement proche, collé contre la face extérieure de la lourde porte en chêne massif. Et surtout, il ne s’agissait plus d’une secousse isolée suivie d’un long silence mortuaire comme c’était le cas les années passées.
Le son écœurant d’un énorme animal détrempé projetant continuellement de l’eau imaginaire de son pelage s’étira en un grondement humide ininterrompu. La frénésie sonore martelait le bois dur pendant de longues minutes insoutenables, résonnant dans la petite pièce avec une puissance sourde. C’était comme si cette chose, dotée d’une force inhumaine, se tenait campée sur le seuil de leur sanctuaire et refusait avec acharnement d’abandonner sa proie.
Wendell resta parfaitement immobile, couché sur le flanc, son visage rugueux obstinément tourné vers le mur de rondins sombres pour obéir aux règles de survie. Oberon, tremblant de tous ses membres sur l’étroite civière militaire posée à l’autre bout de l’exiguë pièce, imita sagement la posture défensive du vieux trappeur. Mais le silence intérieur de la pièce permettait à Wendell d’entendre clairement la respiration de plus en plus erratique de son jeune compagnon d’infortune.
Le souffle d’Oberon était incroyablement rapide, superficiel, sifflant à travers ses dents serrées, trahissant une panique primitive incontrôlable. Le vieux chasseur pouvait également percevoir le doux murmure ininterrompu de l’apprenti, qui égrenait frénétiquement des séries de chiffres à mi-voix. C’était la technique de survie mentale d’un homme désespéré s’agrippant de toutes ses forces à un fait logique minuscule et connu pour ne pas sombrer dans l’abîme de la folie.
L’horrible bruit d’ébrouement mouillé continua encore et encore, s’écrasant contre la porte barricadée avec la régularité macabre d’un métronome venu des enfers. Puis, au bout de ce qui sembla être un long quart d’heure d’agonie auditive pour les deux reclus, le bruit cessa brusquement. Un silence absolu, massif et d’une pureté glaçante s’abattit sur la cabane en rondins coupée du monde.
Ce silence était si total, si parfait, que Wendell pouvait presque compter les battements frénétiques du cœur terrorisé d’Oberon résonnant depuis l’autre extrémité de la pièce obscure. Et soudain, perçant l’épaisseur du chêne de la porte avec une douceur spectrale écœurante, une voix parvint jusqu’à leurs oreilles tendues. Ce n’était pas le grondement sauvage d’une bête monstrueuse, mais la voix humaine, cristalline et apaisante d’une femme d’âge mûr.
La voix ne prononça qu’un seul mot dans l’obscurité polaire de cette nuit meurtrière.
— Oberon.
Une onde de froid, plus glaciale que n’importe quel blizzard du Montana, parcourut le corps tout entier du vieux Wendell Andrhammer. Elle glissa de la couronne argentée de son crâne chauve pour se répandre jusqu’à la pointe engourdie de ses orteils sous les épaisses couvertures de laine brute. Le froid piquant de la terreur absolue, pure et sans filtre, s’empara de son âme de vieux montagnard endurci.
Ce n’était pourtant pas parce qu’il avait personnellement reconnu cette voix féminine fantomatique à travers les épaisses planches de bois. En réalité, de toute sa longue et rude existence de trappeur nomade, il n’avait jamais entendu ces intonations douces et maternelles. Mais Oberon, recroquevillé sur son lit de camp à l’autre bout de la pièce glaciale, laissa échapper un son pitoyable du fond de sa gorge sèche.
C’était le genre de gémissement pathétique, à mi-chemin entre le sanglot et la plainte, que pousse un jeune animal sans défense venant d’être mortellement blessé par un chasseur invisible. Le jeune homme se redressa brusquement sur son séant, projetant violemment ses épaisses couvertures de laine au sol. Il fixa intensément la solide porte en chêne avec des yeux immenses, ronds d’effroi et de désir mêlés.
Wendell, comprenant immédiatement le piège occulte qui se refermait sur eux, murmura d’une voix très calme mais chargée d’une autorité implacable.
— Ne bouge pas.
— C’est ma mère.
— Non, ce n’est pas elle.
— C’est elle, je te jure que je reconnaîtrais le son de sa voix n’importe où sur cette terre.
— Elle est morte quand tu avais dix-neuf ans.
— Wendell, écoute, c’est vraiment sa voix à elle.
— Ne l’écoute pas.
— C’est exactement le timbre de sa voix chérie, la même chaleur.
— Reste assis.
— Elle avait l’habitude de m’appeler depuis la cuisine exactement sur ce ton-là quand le pain chaud sortait du four et que je restais cloîtré dans ma chambre à lire trop longtemps. C’est elle, je te dis !
Wendell s’assit brusquement à son tour sur le bord de sa propre couchette crasseuse. Ses vieilles mains noueuses tremblaient violemment, trahissant la terreur primale qui s’emparait de son corps usé. Il fit pivoter ses jambes engourdies hors du lit pour poser fermement la plante de ses pieds nus sur le plancher en bois glacial de la cabane.
— Ober, écoute-moi très attentivement avec la partie rationnelle de ton cerveau.
— Je l’entends !
— Quelle que soit la chose immonde qui se tient à l’extérieur de notre refuge en ce moment même, ce n’est pas l’âme de ta chère mère.
— Si !
— Ta mère repose en paix dans la terre de Pennsylvanie.
— Non, elle est là, dans la neige.
— La chose diabolique tapie dans l’obscurité utilise simplement la voix de ta défunte mère comme un appeau mortel.
— Pourquoi ferait-elle ça ?
— Parce qu’elle a passé son temps à t’écouter respirer et à sonder ton esprit misérable toutes les nuits depuis près de six mois consécutifs.
— C’est impossible.
— Elle a écouté le rythme lent de ta respiration, elle a décrypté les murmures de tes rêves agités.
— Maman !
— Elle a fouillé ton cœur pour découvrir l’unique chose au monde qui te pousserait à sortir dans ce froid mortel de ton plein gré.
— Laisse-moi aller la voir.
— Elle a finalement trouvé le seul mot secret capable de te forcer à te lever de ton lit et à marcher vers elle. N’ouvre surtout pas cette maudite porte.
La voix féminine spectrale se fit à nouveau entendre depuis le néant glacé de l’extérieur.
— Oberon, mon amour chéri, j’ai tellement froid dehors.
— Maman, j’arrive.
— S’il te plaît… s’il te plaît, mon tendre petit garçon, ouvre juste un peu la porte pour que je puisse me réchauffer.
Le jeune Oberon pleurait maintenant à chaudes larmes, le visage baigné de larmes silencieuses. L’eau salée ruisselait librement le long de ses joues pâles, éclairées par le faible éclat argenté du clair de lune filtrant péniblement à travers la petite fenêtre rectangulaire. Sa bouche restait grandement ouverte, incapable de formuler un mot cohérent, happant l’air glacial de la pièce.
Ses mains blanches aux doigts fins s’agrippaient convulsivement au bord rugueux de son misérable lit de camp militaire. Il fixait hypnotiquement la solide porte d’entrée en bois brut, comme s’il n’existait plus absolument rien d’autre d’important dans l’univers entier. Le vieux Wendell se leva péniblement de sa propre couchette, ignorant la douleur aiguë de l’arthrite mordant ses articulations fatiguées.
Il traversa rapidement la petite distance qui les séparait et se positionna fermement en rempart entre le jeune apprenti subjugué et la porte barricadée. Il écarta largement les bras, paumes ouvertes en signe d’apaisement, pour bloquer physiquement le passage à l’adolescent ensorcelé.
— Regarde-moi dans les yeux, Oberon ! hurla presque le vieux trappeur dans le silence.
— Laisse-moi passer !
— Fixe mon visage ridé, regarde l’homme en chair et en os avec qui tu partages ta vie dans cet abri depuis presque deux longues années maintenant.
— Elle a besoin de moi !
— Je suis l’être humain bien réel qui a partagé sa maigre pitance avec toi, qui t’a instruit patiemment sur les ruses de survie, et qui est resté planté à tes côtés dans la neige glacée jusqu’à ce que tes doigts ne soient plus que des glaçons sans vie.
— Écarte-toi, vieux fou !
— Je ne t’ai pas menti une seule et unique fois depuis que tu as posé le pied dans ces montagnes sauvages, je te le jure solennellement.
— Maman…
— Je t’affirme maintenant, et je mets ma propre vie misérable dans la balance pour garantir mes paroles, que la créature monstrueuse qui t’appelle de l’autre côté du bois va t’arracher à ta propre humanité si jamais tu franchis ce seuil.
— Je dois y aller.
— Tu ne survivras tout simplement pas à la rencontre avec cette atrocité sans nom tapie dans la nuit noire.
— Elle m’appelle par mon nom.
— Tu marcheras docilement dans l’étendue neigeuse immaculée, comme un mouton vers l’abattoir, et tu t’enfonceras très loin, bien au-delà de la frontière de notre réalité.
— Laisse-moi.
— Et l’être vide et dénué d’âme qui reviendra de cette promenade infernale, si toutefois un être physique daigne revenir, ne sera plus du tout toi-même, ni en esprit, ni en vérité.
— Non !
— Regarde-moi droit dans les yeux et détourne ton regard de cette porte maudite. Regarde-moi de toutes tes forces !
Oberon cessa enfin de fixer hypnotiquement l’entrée et tourna lentement son visage baigné de larmes glacées vers le vieil homme déterminé. Ses grands yeux, illuminés par la lueur faible et vacillante de la lanterne ravivée, n’appartenaient plus tout à fait à l’adolescent naïf venu de l’est. Une intelligence ancienne, étrangère et indiciblement sinistre s’était introduite juste derrière ses iris, observant le monde des vivants à travers eux.
C’était l’étrange et terrifiante impression qu’un être extérieur regardait par les fenêtres vitrées d’une maison plongée dans le crépuscule d’une froide soirée d’hiver. Une présence occulte et dominante partageait déjà l’espace exigu de l’esprit du jeune homme, luttant farouchement pour le contrôle total de son corps et de son âme, et elle soupesait méthodiquement ses options d’attaque. Mais fort heureusement pour son salut éternel, il subsistait encore au fond de lui une authentique fraction lumineuse de la personnalité originelle du doux Oberon.
C’était cette petite étincelle d’humanité pure qui riait jadis de bon cœur face à sa propre inaptitude pathologique pour les rudes travaux physiques de la montagne. C’était cette même fraction intègre et religieuse qui parcourait fidèlement les Saintes Écritures de sa petite Bible usée à la lueur dansante de la lampe chaque nuit avant de sombrer dans le sommeil réparateur. C’était cette infime mais solide parcelle d’âme qui avait solennellement prêté serment de ne jamais sortir sur la mémoire sacrée de la tombe recouverte de lierre de sa défunte mère de Pennsylvanie.
Cette fraction lumineuse et familière regarda Wendell droit dans les yeux, sembla subitement saisir l’ampleur apocalyptique de la supercherie surnaturelle qui le guettait à l’extérieur. Le jeune homme frissonna violemment et se laissa lourdement retomber en arrière sur sa misérable couchette en bois, rompu de fatigue psychologique et de terreur pure. La voix féminine, spectrale et doucereuse résonna une toute dernière fois à travers les lourdes planches de chêne, chargée d’une infinie tristesse manipulatrice.
— Oberon, mon précieux chéri, j’ai attendu ton retour pendant si longtemps dans ces froides ténèbres. Je suis si horriblement engourdie par ce gel mordant… s’il te plaît, ouvre-moi.
Le jeune homme en larmes serra les dents avec l’énergie du désespoir et refusa catégoriquement de prononcer une syllabe en réponse. Après un délai qui sembla durer plusieurs éternités angoissantes aux deux prisonniers terrifiés, les supplications cessèrent enfin, happées par le néant glacé de la nuit sauvage. Le bruit hideux de l’ébrouement mouillé ne revint pas non plus frapper les murs de la masure, marquant la fin apparente du siège occulte.
Les deux hommes brisés, mutiques et épuisés par l’épreuve mentale de cette lutte acharnée pour le salut de leur âme, restèrent assis prostrés dans la cabane glaciale. Ils montèrent la garde en fixant fixement la lourde porte bardée de fer, n’osant fermer les yeux une seule seconde avant que la première lueur grisâtre et rassurante de l’aube naissante n’apparaisse timidement au-dessus de la lointaine crête montagneuse bordant l’est du ciel hivernal. Au petit matin glacé, alors que les premiers rayons faibles du soleil tentaient de percer le manteau neigeux, Wendell prit sur lui de déverrouiller et d’ouvrir prudemment la lourde porte en chêne.
Évidemment, il n’y avait absolument aucune trace de pas visible sur le seuil immaculé ; il n’y en avait jamais eu depuis le début du cauchemar paranormal. Oberon, le teint blafard et les yeux bouffis de larmes séchées, s’avança en titubant misérablement à l’extérieur pour affronter la clarté tranchante et impitoyable de l’astre du jour d’hiver. Il enfouit pitoyablement son visage émacié et fatigué dans ses mains pâles tremblantes de froid et fondit en sanglots déchirants pendant une longue heure, secoué de spasmes de douleur ininterrompus.
Le vieux trappeur compatissant se tint silencieusement à ses côtés, respectant son chagrin, et refusa délibérément de briser le silence avec des mots inutiles et vains. Il n’osa même pas esquisser le moindre geste de réconfort en posant une main paternelle et amicale sur l’épaule secouée du malheureux garçon dévasté. Il comprenait intuitivement, avec la sagesse ancestrale de l’homme des bois, que l’objet véritable des larmes incontrôlables d’Oberon dépassait de loin la simple terreur nocturne à laquelle il venait in extremis d’échapper.
Le pauvre garçon pleurait avec la désolation d’un orphelin pour sa véritable mère, enterrée depuis cinq longues années loin de ces montagnes inhospitalières. Il pleurait à chaudes larmes pour l’ancien fantôme de la version candide et innocente de lui-même, ce jeune homme si confiant qui avait naïvement franchi le seuil de cette cabane maudite deux lointains étés auparavant et qui n’en ressortirait jamais intact. Il pleurait de honte et d’horreur parce qu’il avait été atrocement forcé d’entendre la chose la plus effrayante de sa vie, et qu’il avait amèrement constaté son incapacité absolue à lui résister de ses propres forces spirituelles.
Il avait eu un besoin vital, absolu et humiliant qu’un vieux chasseur à l’âme endurcie s’interpose de force pour refuser la damnation à sa place face au néant. Lorsque le jeune homme exténué parvint enfin à calmer les violents spasmes de sa crise de larmes, il leva vers Wendell des yeux rougis et résolus.
— Je veux quitter cet endroit sur-le-champ, Wendell, je veux m’en aller très loin d’ici dès aujourd’hui sans perdre un instant.
— Je le sais bien, mon garçon.
— Aide-moi à partir, je t’en supplie.
— Je vais te redescendre moi-même vers la vallée sécurisée où vivent les autres hommes.
Ils chargèrent la totalité de leur matériel de campement et leurs maigres affaires personnelles sur le dos robuste des mules grises habituées au dur labeur des montagnes. Ils entamèrent aussitôt la lente et dangereuse descente le long du sentier escarpé recouvert d’une épaisse couche de poudreuse mortelle. Ils réussirent à atteindre la sécurité de la basse vallée peuplée au bout de trois jours de marche épuisante à travers la tempête de neige glaciale.
Wendell s’assura personnellement de mettre Oberon en sécurité en le faisant monter à bord de la première diligence lourdement blindée en partance pour le sud depuis la modeste station de Darby. Il lui glissa affectueusement dans la poche une lettre de recommandation élogieuse écrite de sa main et la totalité de l’argent liquide qu’il pouvait raisonnablement épargner sur ses pauvres économies. Oberon, le regard fuyant et l’esprit encore traumatisé, serra faiblement la main calleuse du vieux trappeur au moment de refermer la lourde portière de la calèche.
— Je suis tellement désolé, murmura-t-il la voix brisée par la honte d’avoir cédé.
— Ne le sois surtout pas, répondit Wendell avec douceur et conviction.
— J’ai failli…
— Tu as courageusement réussi à faire ce que presque aucun autre homme normalement constitué n’aurait été capable de réaliser.
— Mais je l’ai écoutée.
— Tu as entendu la voix envoûtante de la chose résonner dans la nuit, mais tu n’as pas franchi la porte pour la rejoindre dans les ténèbres extérieures, et c’est tout ce qui importe pour le salut de ton âme.
Oberon s’enfonça lourdement dans les coussins usés de la diligence en branle et s’enfuit vers l’est pour retourner dans son état natal de Pennsylvanie loin de tout danger surnaturel. Il n’écrivit qu’une seule et unique lettre à Wendell, au cours de l’été radieux qui suivit sa fuite précipitée de la cabane maudite, pour donner de ses nouvelles. Le courrier bref lui annonçait qu’il s’était marié à une paisible veuve nommée Hortense et qu’il travaillait désormais tranquillement comme vendeur dans la quincaillerie du père de son épouse, se portant globalement bien.
Cependant, il avait tout de même éprouvé le besoin d’ajouter en post-scriptum furtif au bas de la page quadrillée un détail glaçant concernant son état mental persistant. Il avouait à mi-mots qu’il lui arrivait encore parfois d’entendre distinctement le terrifiant bruit d’ébrouement mouillé de la chose, heureusement pas souvent, seulement une ou deux fois par an au maximum, mais toujours irrémédiablement lors de nuits froides et totalement claires. Il affirmait avec un courage feint avoir appris avec le temps à dormir paisiblement malgré la menace sonore planant sur son esprit meurtri.
Il profita également de ce même post-scriptum écrit d’une main tremblante pour remercier formellement Wendell Andrhammer de son intervention salvatrice lors de la funeste nuit de février. Il déclara très simplement mais avec une sincérité désarmante : « Vous vous êtes dressé tel un rempart entre moi et la créature maudite ; je ne possède pas le vocabulaire adéquat pour exprimer toute la gratitude de mon âme sauvée. Merci de m’avoir sauvé. »
Wendell Andrhammer conserva cette précieuse lettre froissée sur lui pendant tout le reste de sa misérable vie de solitaire dans ces montagnes hostiles. Le Révérend Otarve finit par la découvrir soigneusement pliée et insérée amoureusement entre les dernières pages noircies de l’épais manuscrit occulte qu’il devait publier après la mort du trappeur. La pliure usée du papier jauni était devenue aussi douce et fragile que de la vieille dentelle à force d’avoir été ouverte et refermée compulsivement par le vieil homme de son vivant.
Voilà qui résume la majeure partie de l’histoire effrayante racontée par le manuscrit de la Bitterroot. Il reste encore un petit segment final à vous dévoiler avant de clore ce récit morbide et troublant de la frontière sauvage américaine. Je tiens particulièrement à vous narrer la fin de cette terrible histoire avec la plus grande précaution verbale, car cette ultime section s’avéra être la partie avec laquelle Wendell lutta le plus désespérément lorsqu’il la consigna sur papier.
C’est d’ailleurs précisément cette conclusion effroyable que le pauvre Révérend méthodiste Otarve, écrivant dans la sécurité de son propre journal intime bien gardé, fut incapable d’affronter mentalement et de retranscrire à l’encre noire pendant près d’une année entière tant la terreur la paralysait. Wendell Andrhammer remonta le sentier abrupt et retourna obstinément vivre dans sa cabane ensorcelée perché sur le versant balayé par les vents impitoyables au cours du printemps naissant de l’année 1891, dans la plus stricte solitude. Il s’installa pour vivre reclus entre ces sinistres murs de rondins maudits pendant les douze très longues et très solitaires années qui constituèrent la fin de son existence terrestre misérable.
Jamais plus, ô grand jamais, il n’accepta d’engager ou de former le moindre apprenti, retenant fermement la leçon morbide de son expérience quasi fatale avec le jeune Oberon Talifer. Il s’interdit formellement pour le reste de ses jours d’inviter un autre être humain vivant, quel qu’il soit, à passer la nuit sous son toit de bardeaux infesté par la malédiction ancestrale. Lorsque d’autres pauvres trappeurs affamés remontaient le sentier glacé en espérant désespérément trouver un simple abri temporaire pour fuir le blizzard mortel, la réaction de Wendell était toujours invariablement la même et déconcertait les visiteurs surpris.
Il allait invariablement à leur rencontre à l’extérieur avant qu’ils ne franchissent la porte, partageait généreusement son café noir bouillant et sa nourriture réconfortante assis sur le petit porche de bois brut. Puis, avec une fermeté froide et implacable ne souffrant aucune discussion de leur part, il les renvoyait poliment mais sèchement redescendre la pente meurtrière de la montagne bien avant que le soleil mourant ne disparaisse derrière les crêtes dentelées de l’ouest. Il se forgea très rapidement une solide et peu envieuse réputation de vieillard extrêmement dur, asocial et potentiellement dangereux dans ces dernières années d’isolement total loin de toute civilisation normale.
Les commérages locaux allaient bon train parmi les pionniers de la vallée qui s’accordaient à dire que son esprit avait complètement sombré dans la folie à force d’isolement prolongé et de privations hivernales. Les gens ordinaires croyaient dur comme fer que la dureté inouïe des hautes terres lointaines avait finalement prélevé son lourd tribut sur la raison chancelante du vieux trappeur endurci. En réalité, Wendell se moquait éperdument de ce que la société ignorante pensait de son comportement asocial, car cette terrible réputation tenait efficacement à distance les imprudents en quête d’aventures risquées.
Cette funeste réputation de fou dangereux garantissait la propre sécurité de la vallée et préservait surtout les innocents des horreurs mortelles tapies depuis la nuit des temps dans l’obscurité dense environnant sa misérable cabane de bois d’œuvre. Les abominables bruits d’ébrouements mouillés hantaient toujours parfois ses nuits solitaires, s’écrasant brutalement contre la face extérieure de ses rondins usés par les tempêtes hivernales à répétition. Imperturbable face à l’horreur, il tournait docilement son visage ridé et fatigué vers le mur le plus éloigné de la porte massive et s’efforçait de compter silencieusement chacune de ses respirations laborieuses pour noyer le son mortel.
Jamais il ne commettait l’erreur de déverrouiller la porte, jamais il ne prononçait la moindre syllabe en direction de la chose occulte à l’extérieur. Il ne lui octroyait jamais de nom, ni dans le flot de ses propres pensées erratiques, ni sur les pages jaunies de son registre intime de trappeur, ni même lors des très rares et précieuses visites religieuses du pasteur itinérant. Le brave homme d’église grimpait péniblement le sentier broussailleux deux fois par an pour lui apporter d’anciens livres de théologie et le maigre, mais doux confort de la compagnie d’un autre être humain sain d’esprit pour une heure seulement.
Mais durant la toute dernière et la plus noire année de son existence misérable de reclus excentrique, à l’automne flétri de 1902 et au début de l’hiver polaire impitoyable qui l’ensevelit sans rémission, un changement macabre et irrémédiable se produisit dans le fonctionnement de la malédiction. Wendell était devenu un vieillard décharné de soixante-seize ans aux os fragiles, excessivement lent sur ses pieds gonflés et affligé d’une poitrine très frêle peinant à capter l’air raréfié de ces hautes altitudes désolées. Il savait avec la certitude animale du vieux gibier blessé que le terrible hiver qui commençait à s’installer brutalement sur les cimes serait indubitablement le tout dernier de sa longue et âpre vie terrestre de luttes vaines.
Il avait sagement commencé dès le milieu de l’été étouffant de cette année-là à mettre ses maigres affaires terrestres de solitaire en parfait ordre pour préparer son grand départ sans retour possible vers l’au-delà incertain. Il avait méticuleusement et proprement rédigé son modeste testament olographe à l’encre noire sur la toute dernière page vierge de son vieux registre de comptes de peaux tannées par le vent âpre de l’ouest. Il avait dissimulé et mis de côté une liasse de billets froissés représentant une petite somme en argent liquide dans une boîte métallique de fer-blanc rouillée qu’il avait soigneusement cachée sous une lame du plancher disjoint de la cabane.
Il avait glissé avec la monnaie une brève note explicative d’une politesse exquise spécifiant que ce modeste magot de fin de vie devait être impérativement expédié à Oberon Talifer en lointaine Pennsylvanie pour lui témoigner de son affection paternelle et de ses remerciements posthumes sincères. Il avait démonté, patiemment nettoyé à l’huile fine de castor et graissé amoureusement avec un soin maniaque le canon rayé de son vieux fusil Sharps meurtrier pour une toute dernière fois de sa vie de grand chasseur des montagnes. Il l’avait ensuite raccroché délicatement avec un profond respect sur les robustes chevilles de bois de cerf polies fixées solidement au-dessus de la porte barricadée, prêt pour qu’un autre homme vienne le trouver après la fin.
Il était profondément en paix avec l’idée d’une mort prochaine et solitaire, il avait sagement fait les nombreuses accommodations matérielles nécessaires avec l’inévitabilité cruelle de son sort funeste final. Ce avec quoi il n’avait absolument pas fait d’accommodation mentale, en revanche, c’était l’épouvantable et nouveau phénomène sonore monstrueux qui s’était mis à affluer continuellement du cœur noir des arbres derrière sa cabane durant ces quelques ultimes semaines cauchemardesques. Ce n’était absolument plus du tout le bruit sourd et régulier d’un gigantesque chien humide s’ébrouant brutalement contre le bois extérieur, mais le son bien distinct et absolument horrifiant de sa propre voix chevrotante résonnant du fond de l’abîme forestier impénétrable.
Il lui arrivait d’être paisiblement attablé, courbé sous la lueur jaunâtre de la lampe à pétrole fumeuse en train de réparer méticuleusement un piège de fer usé ou de lire attentivement un chapitre de la Bible réconfortante que le Révérend charitable lui avait offerte, lorsqu’il entendait soudainement son propre timbre de voix vaciller dans la nuit noire. La voix provenait d’un endroit indistinct très profondément enfoui à l’intérieur du bosquet de pins et criait désespérément et inlassablement un seul et unique mot dans l’obscurité glaciale absolue qui enveloppait la montagne tout entière. Parfois, la voix spectrale prononçait sans relâche le propre nom de baptême complet de Wendell, tandis que d’autres nuits elle modulait le nom familier de la vieille mule grise Onissimus, une brave bête morte depuis de nombreuses années d’épuisement.
Parfois, et c’étaient de très loin les pires manifestations démoniaques de cette horrible supercherie auditive nocturne, la créature innommable articulait parfaitement un mot bien spécifique qu’il n’avait plus jamais prononcé à haute voix ni entendu depuis l’époque lointaine où il n’était qu’un petit garçon de sept ou huit ans innocent vivant encore en Pennsylvanie. Un mot très doux issu du vocabulaire affectueux allemand archaïque que sa défunte mère adorée prononçait jadis avec une chaleur rassurante dans sa cuisine embaumant le pain chaud lors des jours heureux de son enfance bénie, un mot chargé de lumière amicale que l’esprit diabolique avait arraché des tréfonds oubliés de sa mémoire sénile pour mieux le supplicier spirituellement. Un mot signifiant, dans sa simplicité dévastatrice et sa douceur feinte, l’injonction apaisante “Viens, mon enfant bien-aimé”, un mot prononcé dans l’ambiance chaleureuse d’un foyer allumé lorsque sa propre grand-mère rendait visite à la famille venue de l’autre bout de la ville et que la miche de pain doré était prête à être coupée et distribuée à tous.
Il consigna avec une encre noire tremblante vers la toute fin tragique de son manuscrit occulte volumineux qu’il avait finalement compris ce qui se tramait dans l’ombre et la raison d’être de cette ultime tactique psychologique désespérée de l’entité maléfique affamée rôdant dans la tempête. Ce visiteur d’un autre âge maudit l’accompagnait assidûment et le torturait avec une persévérance sans borne depuis seize très longues années d’horreur nocturne ininterrompue. L’anomalie invisible avait passé chaque nuit de sa longue traque à l’écouter avec une attention infiniment vicieuse, à apprendre méticuleusement chaque petite aspérité de son âme misérable d’être humain et à analyser les points faibles de sa psyché complexe et fatiguée.
Elle avait patiemment absorbé et emmagasiné absolument chaque parole insignifiante ou vitale qu’il avait prononcée à l’intérieur même de cette misérable cabane en bois de rondins au fil des saisons rigoureuses. Et, par le biais d’une magie noire inconcevable pour l’esprit humain normal, elle avait en plus réussi d’une certaine façon à capter magiquement chacun des mots qu’il avait un jour énoncé de la première à la toute dernière seconde de son extrêmement longue et sinueuse vie mortelle. Alors maintenant, acculé au crépuscule absolu de cette pathétique vie de reclus solitaire, l’esprit dément avait finalement déchiffré l’unique équation mentale et adopté l’unique forme émotionnelle parfaite et imparable qui réussirait inéluctablement à le convaincre de franchir le seuil et de sortir volontairement de la protection précaire de sa demeure.
L’entité dévorante avait méthodiquement et avec une patience infinie compris comment simuler sa conscience, comment calquer l’exacte résonance psychologique et vocale requise pour devenir l’exacte réplique de lui-même appelant à la rescousse depuis la sombre forêt pétrifiée par le gel et le vent d’hiver. Il écrivit les mots suivants d’une écriture maladroite et saccadée : « Je suis infiniment fatigué au fond de mes vieux os brisés, d’une fatigue que nul être vivant ne saurait concevoir ni endurer, la voix invisible appelant inlassablement depuis le rideau d’arbres sombres est pourtant si profondément et si doucement rassurante pour mon pauvre cœur meurtri… »
« Elle m’appelle continuellement en utilisant le tendre surnom affectueux de mon enfance que ma douce mère employait avec un immense amour lorsqu’elle voulait m’appeler tendrement pour me consoler, elle m’ordonne avec une infinie gentillesse de rentrer enfin à la maison familiale… » « Elle me murmure inlassablement au creux de l’oreille à travers le vent hurlant que le dîner chaud et réconfortant est servi, que je suis parti courir le monde beaucoup trop longtemps et que tous mes chers parents regrettent cruellement mon absence injustifiée autour de l’âtre… »
« Elle m’assure avec une fermeté affectueuse et paternelle qu’une chaise en bois est toujours précieusement réservée à ma place légitime autour de la grande table à manger, là, juste à côté de la petite lucarne lumineuse où j’avais ma place assignée autrefois, » écrivit encore le vieux trappeur luttant pied à pied contre le vide. « Non, je ne cèderai pas à la tentation doucereuse et je n’irai pas affronter la tempête aveuglante pour rejoindre ce simulacre mortel, car j’en ai fait le serment sacré sur mon âme immortelle au vieux trappeur franco-canadien, que son esprit torturé trouve enfin le repos éternel dans la lumière divine, je n’irai absolument pas ouvrir la maudite porte. »
« Je terminerai ma très longue existence d’homme libre à l’intérieur de ces quatre murs rudes de rondins massifs qui m’ont si longtemps abrité, étendu sur la paille rugueuse de cette même couchette de bois avec la solide porte en chêne fermement scellée de l’intérieur, et l’abominable visiteur nocturne maudit par Dieu et par les hommes n’aura d’autre choix que d’errer sans fin dans les ténèbres extérieures pour trouver une autre pauvre âme misérable et affaiblie pour l’écouter. » Et puis, consumant ses dernières forces déclinantes, le vieux Wendell Andrhammer écrivit encore laborieusement une toute dernière phrase troublante et profondément ambiguë, marquant ainsi la ligne de conclusion définitive et fatale de son volumineux manuscrit de confessions horrifiques.
Il grifonna avec peine : « Mais je te confesse sincèrement et humblement, mon cher ami Révérend, que mon esprit divague et que j’ai commencé ces derniers jours obscurs à me demander avec une véritable angoisse théologique au moment des heures les plus silencieuses et les plus sombres de la nuit de l’âme humaine… » « Si ce qui hurle sans fin mon nom avec une détresse insupportable en provenance directe du fond des arbres enneigés est véritablement le sinistre visiteur qui se contrefait misérablement pour me ressembler à la perfection… »
« Ou si, tragiquement, au bout de toutes ces infiniment longues et douloureuses années de cohabitation psychique et de lutte mentale incessante, le maléfique visiteur et moi-même n’aurions pas fini par muter lentement pour devenir finalement la seule et unique même chose indistincte… » « Et qu’en définitive, ce serait simplement moi-même qui m’appellerais doucement de ma propre voix pour finalement rentrer chez moi dans l’abîme éternel. »
C’est ici que le long et dérangeant manuscrit s’achève brutalement dans l’obscurité. Le Révérend, après en avoir terminé la longue et pénible lecture de ces pages remplies de terreurs primales, chevaucha courageusement son fidèle cheval vers les hauteurs et atteignit la sombre cabane abandonnée vers la toute fin d’un doux printemps de l’année 1903, à la minute même où le sentier boueux fut jugé praticable par l’animal de bât. L’édifice de bois était intégralement barricadé, fermé comme le tombeau d’un pharaon.
La porte épaisse était fermement condamnée de l’intérieur par une énorme et solide barre de chêne massif, et le robuste homme d’église dut littéralement en briser les gonds de fer rouillés à grands coups de hache pour s’y frayer un passage à l’intérieur de l’espace clos. Le corps raidi de Wendell reposait paisiblement sur sa modeste couchette. Son visage parcheminé et étonnamment serein était, comme il l’avait fidèlement promis au vieux mentor franco-canadien, obstinément et respectueusement tourné vers le mur de bois aveugle le plus reculé et opposé à l’entrée mortifère de la cabane maudite de la Bitterroot.
Ses grandes mains calleuses aux doigts déformés par les années d’arthrite et de dur labeur montagnard étaient religieusement croisées l’une sur l’autre sur sa maigre poitrine creusée par l’âge avancé, croisées à la manière rituelle dont un homme d’une dévotion sincère plie instinctivement ses mains pieuses pour faire la prière ou se préparer dignement à la sépulture funéraire chrétienne. L’habitacle de la masure isolée était extrêmement ordonné, propre, soigneusement rangé jusqu’à l’obsession maniaque d’un vieil homme craignant le désordre. Le maigre feu de joie à l’intérieur du misérable poêle de fer noirci s’était éteint depuis des temps immémoriaux, ne laissant à sa place et en son cœur que des cendres grises totalement refroidies et de la poussière impalpable.
La précieuse Bible familière reposait paisiblement grande ouverte sur la solide table centrale, exposant les versets solennels du chapitre huit du Livre des Romains à l’œil avisé de tout visiteur respectueux, avec une très délicate et très fragile brindille séchée de sauge de montagne argentée posée perpendiculairement en travers des saintes pages jaunies en guise de marque-page spirituel permanent. Le terrible fusil à canon lourd et meurtrier Sharps reposait à sa place exacte, en parfait état de tir léthal imminent, sur ses chevilles de bois poli habituelles accrochées juste au-dessus du chambranle imposant de la porte bloquée. La boîte métallique en fer-blanc rouillée remplie du modeste trésor en argent liquide attendait docilement sous les lattes branlantes du parquet avec le mot d’adieu soigneusement plié et formellement destiné au jeune apprenti Oberon Talifer.
Le malheureux vieux trappeur endurci, aux dires cliniques et selon les estimations visuelles rapides et compétentes du pauvre révérend consterné par la scène macabre étalée devant ses propres yeux d’homme d’église assermenté, gisait manifestement mort dans cette froide tombe de rondins depuis une période de temps estimée de manière incertaine entre deux et quatre longs mois entiers d’hiver rude et inhospitalier. La dépouille momifiée par le froid polaire ambiant de l’habitacle exigu était totalement intègre et parfaitement inaltérée par les outrages habituels de la putréfaction ou par les mutilations causées par l’appétit féroce des rongeurs de montagne. Il n’existait pas le moindre petit signe visible révélateur d’une quelconque lutte désespérée, aucun objet brisé, aucun meuble chancelant renversé, et encore moins de signe révélateur extérieur d’effraction d’une volonté farouche à s’introduire illégalement dans cet asile glacé et silencieux perché si hautement au-dessus des misères du monde normal.
Il n’y avait absolument aucune trace de pas incriminante ni dans les strates profondes de l’ancienne croûte neigeuse indurée par les mois de gel ni même dans la poudreuse éblouissante des nouvelles précipitations hivernales s’étalant impitoyablement à perte de vue partout aux alentours de l’édifice délabré battu par les vents de montagne hurlants du Montana. L’homme de Dieu consciencieux et profondément éprouvé par la lecture effroyable du récit accablant creusa courageusement une modeste fosse dans la terre durcie avec une pioche émoussée pour enterrer la carcasse vidée de Wendell sur le sommet rocheux d’une petite colline escarpée dominant majestueusement la cabane et dissimulée à l’ombre d’un vieux pin flexilis au feuillage sombre et persistant résistant aux intempéries extrêmes. Il confectionna et planta solidement en terre une rustique et rudimentaire croix de bois mort non écorcé sur laquelle il avait préalablement gravé profondément le nom complet du défunt trappeur et les dates estimatives précises à la force brute d’un simple petit canif pointu.
Il prit possession du journal occulte de Wendell avec un dégoût teinté d’effroi primitif, empocha la précieuse lettre de l’apprenti Oberon ainsi que quelques infimes effets personnels sans grande valeur pécuniaire mais hautement sentimentaux du défunt. Il monta promptement sur sa fidèle monture effarouchée par le silence lourd de la contrée maudite et redescendit précipitamment de cette montagne hostile. Il respecta méticuleusement les dernières volontés terrestres de l’ermite endurci en envoyant la somme modique et la lettre de remerciement en Pennsylvanie.
Il reçut étonnamment trois très longs mois plus tard un bref mot de retour rédigé hâtivement par un certain Oberon Talifer l’informant très poliment avec gratitude de la bonne réception du mandat en argent liquide. L’homme précisait avoir l’intention pieuse d’utiliser l’intégralité du capital providentiel inattendu tombé du ciel montagnard pour s’offrir le douloureux luxe d’acheter une belle pierre tombale digne de ce nom pour commémorer la tendre mémoire sacrée de la sépulture de sa défunte mère adorée ensevelie il y a des années de cela sous la terre meuble et verdoyante du cimetière paroissial. Le malheureux et très dévoué Révérend méthodiste itinérant confessa lui-même par la suite et avec grande tristesse à l’intérieur de l’intimité de son journal personnel ne jamais plus avoir pu trouver un sommeil paisible et véritablement réparateur durant l’entièreté de la lugubre année qui suivit inexorablement cette fatale découverte.
La vieille et mystérieuse cabane en rondins n’existe bien heureusement plus de nos jours sur la carte, rayée de la surface du globe par la colère divine et purificatrice de la nature souveraine. Elle fut très opportunément pulvérisée de plein fouet par la foudre rugissante d’un orage destructeur au cours de la sécheresse historique désastreuse qui ravagea la région boisée lors de l’été meurtrier de l’année 1922, et les fondations de bois sec brûlèrent entièrement jusqu’à n’être réduites à rien d’autre qu’un infime tas de cendres blanches et pulvérulentes en l’espace fulgurant et effroyable d’une seule et unique petite après-midi d’apocalypse ardente. La vieille croix de bois plantée dans la terre glaise a elle aussi complètement disparu de ce monde tangible, entièrement volée par l’érosion des éléments déchaînés, la morsure intolérable du gel constant et l’irréversible flux du temps destructeur des œuvres de l’humanité dérisoire.
Le sentier broussailleux conduisant au funeste lieu est effacé, totalement recouvert et englouti par l’avancée tenace de la forêt de pins tordus et des immenses buissons épineux d’airelles sauvages dissimulant à jamais les secrets inavouables de la région. Mais le bol acoustiquement muet que Wendell avait baptisé de son propre nom, cette infâme cuvette de roches nues que le malheureux trappeur appelait de son vivant le Quiet Bowl, existe quant à lui toujours indubitablement physiquement tapie quelque part au sud du cours d’eau perdu de Lost Horse Creek. Et détail très curieux mais révélateur d’une sourde omerta gouvernementale ou tout du moins de la peur des fonctionnaires consciencieux, sur toutes les cartes topographiques officielles de l’administration fédérale actuelle du pays, ce petit creux topographique précis de la montagne escarpée ne porte absolument aucun nom géographique attribué de façon formelle et légale tout simplement parce qu’aucun explorateur moderne sain d’esprit ayant posé les yeux sur son immensité n’a jamais osé formuler le moindre désir d’y apposer un patronyme de peur d’attirer l’attention des mauvais esprits sur sa pauvre famille vulnérable.
Cependant, il existe bel et bien un fait très singulier, une petite chose obscure et hautement confidentielle dont les vaillants gardes forestiers assermentés de cette zone particulière chuchotent parfois à voix très basse entre collègues et en tout off the record une fois la nuit tombée dans la sécurité du poste de garde reculé lorsque par mégarde la discussion dérive fatalement vers l’inexplicable des zones sauvages de l’État du Montana. Ils mentionnent mystérieusement avec une appréhension mal dissimulée dans le ton qu’il subsiste une très étrange et très isolée portion de terre située précisément dans le haut des montagnes hostiles de Bitterroot, géographiquement située juste en-dessous du ruisseau, d’où il arrive exceptionnellement et de façon erratique que des promeneurs solitaires très expérimentés émergent brutalement métamorphosés après plusieurs jours interminables d’excursion dans la région maudite de l’ancienne cabane disparue. Ils émergent non pas blessés physiquement, non pas affamés ou égarés chroniquement, mais bien changés mentalement dans les tréfonds de leur être intrinsèque par une force corruptrice indéfinissable échappant à toute pathologie clinique connue.
Ces personnes hébétées réapparaissent inopinément aux abords de la civilisation avec un jour de retard flagrant sur leur itinéraire très précis déclaré officiellement ou parfois même avec deux intenses et longues journées épuisantes de retard inexplicable selon les plannings stricts. Elles se retrouvent docilement assises immobiles sur les lourdes chaises de bois inconfortables du grand bureau spartiate de la station d’accueil forestière en buvant machinalement un café noir fumant tout en répondant aux diverses questions de routine bureaucratiques des inspecteurs inquiets avec une candeur apparente. Elles semblent en surface, pour tout œil clinique ou non averti des légendes locales noires, être dans un état d’équilibre sanitaire physique général relativement bon et stable, bien que l’examen détaillé des pupilles révèle parfois une terreur latente dissimulée profondément au creux de l’iris brillant sous les lumières crues de la grande salle officielle d’accueil des civils égarés de retour dans notre réalité quotidienne.
Mais il arrive occasionnellement, racontent les vieux gardes forestiers endurcis d’un ton monocorde à la jeune génération de nouvelles recrues sceptiques du service, que l’un de ces malheureux et mystérieux randonneurs égarés vienne étrangement à mentionner par hasard, d’une manière incroyablement presque désinvolte et badine, avoir vécu en réalité une expérience extrêmement singulière et sensoriellement troublante au cours de la remontée d’une très précise section sombre et froide de cette vieille crête du sentier sinueux traversant la zone déconseillée à la tombée de la nuit hivernale au cœur des sombres montagnes de la vaste chaîne inhospitalière de Bitterroot au nord des États-Unis continentaux en hiver ou en été froid selon le cas rapporté dans le grand registre officiel du poste d’observation fédéral des gardes forestiers. Ils diront alors avec un étonnement teinté de curiosité morbide qu’ils croient fermement avoir cru entendre très nettement l’étrange mais caractéristique bruit répétitif et humide des lourds poils d’un grand chien noir fantomatique s’ébrouant farouchement dans la froideur de l’obscurité dense environnant le bosquet forestier opaque de pins et qu’évidemment il s’est avéré par la suite après une intense mais rapide inspection visuelle de l’endroit précis illuminé par les puissantes torches électriques à halogène qu’il n’y avait à ce moment-là rigoureusement aucun véritable canidé d’aucune espèce animale répertoriée rôdant seul à cet instant précis dans ces bois silencieux perdus.
Ou alors ils raconteront encore avec un rire nerveux de déni profond dans la voix chevrotante qu’ils ont soudainement perçu et très distinctement entendu la voix lointaine mais très claire et parfaitement articulée d’un être cher appeler très doucement et avec insistance leur propre prénom depuis le fin fond d’un lieu sauvage reculé où mathématiquement de par l’extrême isolement et l’absolue inaccessibilité du terrain fortement escarpé du canyon silencieux il était par conséquent purement et strictement impossible sur le plan purement physique d’après les lois élémentaires universelles inéluctables inhérentes à notre monde naturel que strictement quiconque de physique s’y trouve réellement physiquement à ce moment très précis de leur marche éprouvante de plusieurs jours intenses d’excursion hasardeuse sur la boucle sauvage ignorée de la grande carte officielle du parc régional immense du gouvernement. Ils en riront de bon cœur en croyant sincèrement faire preuve d’une grande lucidité d’esprit, ils s’empresseront de conclure et de rationaliser la folle expérience déroutante en théorisant à haute voix et de manière totalement erronée que c’est certainement l’altitude considérable de la montagne hostile qui finit par jouer à la longue de curieux et pernicieux petits tours délétères aux oreilles fragiles et sur-stimulées des visiteurs citadins peu habitués ou mal entraînés physiquement.
Les gardes forestiers aguerris acquiesceront lentement de la tête avec politesse condescendante. Ils souriront professionnellement de toutes leurs dents pour ne surtout pas créer de mouvement de panique inutile. Ils laisseront ensuite repartir le malheureux et confiant randonneur urbain sain et sauf vers le confort relatif et aveugle de son lointain foyer familial.
Cependant, aussitôt la porte épaisse du bâtiment lourdement refermée, ils consigneront une petite et très discrète note de bas de page rédigée à la hâte dans le grand livre de bord journalier de l’unité de sécurité forestière montagnarde. Juste l’inscription de l’identité formelle et du nom complet, juste l’enregistrement minutieux de la date civile exacte de la mystérieuse rencontre supposée. Juste la localisation précise et les coordonnées géographiques sur le vaste quadrillage topographique numéroté pour la postérité et les statistiques lugubres de la disparition future programmée inéluctablement dans les dossiers du service public de la nation nord-américaine.
Et puis curieusement, environ une à deux fois de façon régulière par cycle complet d’année solaire écoulée, quelque part de très loin et au sein de l’immense circonscription reculée du fameux district d’intervention des forêts d’état impénétrables, quelque part précisément dans cet ancien et mystique territoire reculé de la grande frontière sauvage inhospitalière nord-américaine dont l’existence fut oubliée de tous où Wendell jadis posait inlassablement ses pièges d’acier, le pire finit par se produire inexorablement. L’un de ces obscurs noms rayés inscrits sur les registres va ressurgir brusquement dans l’actualité brûlante de la région. Non pas en tant qu’intrépide randonneur de l’extrême venu chercher l’aventure sauvage innocente, mais officiellement classé et activement recherché par les services d’urgence sous le terrible label désespéré de personne totalement et mystérieusement portée disparue dans les grands espaces verts insondables de ce pays de légende noire et d’anomalies fatales aux hommes imprudents ignorant les leçons du passé.
La pauvre famille éplorée appellera frénétiquement en détresse totale l’administration locale des forêts du gouvernement central de l’État pour signaler l’inquiétante disparition inexpliquée du proche parent injoignable, et de colossales équipes armées d’hommes de sauvetage héroïques et robustes se mettront en route immédiatement dans la rudesse montagnarde pour retrouver la pauvre victime introuvable le long du vaste itinéraire préétabli par l’égaré. Mais systématiquement, à la grande stupéfaction de tous les secouristes professionnels aguerris du grand service public forestier d’intervention, les incroyables et infaillibles chiens limiers de piste dresseront désespérément les oreilles dans le néant et perdront définitivement sans aucune explication météorologique probante le précieux parfum ténu de la trace corporelle du malheureux disparu. À chaque tentative, les aboiements cesseront précisément de désigner une direction logique à fouiller, les animaux tournant en rond confusément de façon identique à la même altitude constante relevée par les altimètres des secouristes impuissants et atterrés face au mystère insoluble, se situant immanquablement géographiquement et fatalement très près de la lointaine source d’eau silencieuse cristalline d’un minuscule bassin naturel maudit et ignoré de toutes les cartes.
C’est toujours exactement là, dans cet endroit de non-retour que le vent effleure et où le chuchotement des frondaisons des hauts pins centenaires majestueux du Montana ne produit irrémédiablement jamais aucun son détectable par les sens du mortel profane, que la piste salvatrice s’effondre dans le silence définitif et le mystère insoluble entourant les disparitions régulières et taboues affectant sporadiquement les téméraires de cette funeste région frontalière étouffante. Les responsables professionnels gradés et les humbles sous-officiers mutiques du rude corps prestigieux des gardes forestiers de la belle et grande nation américaine ne s’entretiennent absolument et rigoureusement jamais publiquement de ce genre de sujet noir et hautement délicat pour la réputation d’infaillibilité avec les journalistes avides et sensationnalistes ou les pauvres masses crédules ignorantes composant l’opinion aveugle du noble et grand public civil protégé avec grandiloquence de la vérité macabre de l’histoire secrète des anomalies de leur propre pays. Cependant le froid registre bureaucratique compilant les drames est bel et bien réel et existe de manière indéniable à l’intérieur des énormes coffres sécurisés du bâtiment, et si un curieux doté d’une persévérance insensée savait précisément chercher parmi les archives et disposait d’un vieil ami extrêmement bien renseigné en haut lieu dans une capitale régionale des Appalaches lointaines.
Il se pourrait très vraisemblablement, qu’à la seule condition indispensable d’avoir partagé des tasses innombrables de café fort au beau milieu d’une très sombre et sinistre nuit de garde solitaire éprouvante partagée avec lui, qu’il obtienne exceptionnellement la permission rarissime de parcourir ce lugubre inventaire. Voici donc, racontée avec une sombre clarté nocturne, la complète et la très funeste et terrifiante histoire authentique. Mais je souhaiterais profondément vous laisser en esprit avant notre imminente séparation finale de la nuit avec un tout petit et ultime détail macabre d’importance capitale dont Wendell a parsemé l’écrit avec soin de ses dernières volontés.
Il écrivit cela en bas de la large marge vierge de son fameux et inestimable manuscrit occulte volumineux, griffonné hâtivement d’une tout autre encre foncée et d’une toute autre main maladroite. C’est tracé avec la tremblante précipitation d’un agonisant épouvanté comme si l’homme en question l’avait in extremis et de force rajouté au péril de sa vie lors du basculement funeste dans l’horreur absolue de la fin. Le Révérend méthodiste itinérant du diocèse de Stevensville l’a scrupuleusement noté en toutes lettres spécifiquement dans un paragraphe particulier de son propre et très précieux journal secret d’homme d’église confronté à l’inimaginable.
Il croyait fermement dans son âme terrifiée que cela avait été indéniablement rédigé au cours de la toute dernière nuit atroce et mortelle de la très pitoyable et si longue existence de trappeur nomade solitaire menée âprement par ce pauvre homme épris de justice, de vérité sauvage et terrassé par le mal. Wendell écrivit dans les ultimes frissons épouvantables du délire : « Si jamais un beau soir très funeste de solitude froide vous avez l’horrible malheur d’entendre quelque chose d’humide s’ébrouer violemment et secouer la poudreuse dans les ténèbres extérieures, je vous conjure, surtout ne tournez absolument pas le moindre de vos pauvres regards profanes dans cette maudite et redoutable direction de la nuit. »
« Si l’une des innombrables nuits isolées passées dans la peur de la tempête hurlante à l’intérieur de la chaleur précaire de la cabane de survie de la chaîne isolée de la Bitterroot vous surprenez à entendre soudainement la lointaine et fausse voix singulièrement familière d’un être ou d’une douce mère aimante chérie, je vous supplie solennellement à genoux, ne répondez rien. » « Et si tragiquement une très obscure nuit de fin d’hiver interminable et de désolation totale au cœur glacé du pire des froids polaires, vous venez à entendre distinctement de loin votre propre timbre de voix hurlant votre propre prénom vous appelant à sortir de force dans les griffes obscures du vide ténébreux absolu extérieur, alors… »
« Alors je suis infiniment navré pour votre pauvre âme immortelle damnée au nom des saintes Écritures divines, cher ami voyageur infortuné. » « Je suis immensément désolé de tout l’amour de mon propre cœur brisé par la perte éternelle. » « Car cette funeste nuit précise de la manifestation mortelle s’avère indubitablement et fatalement devoir être de loin la plus ténébreuse et très cruciale nuit infernale où vous allez devoir vous armer et inévitablement impérativement être indubitablement cent fois plus puissant mentalement, moralement, spirituellement et infiniment plus vaillant au combat des ténèbres et de l’agonie que vous ne l’avez été jadis… »
« Et cela avec le terrible fait absolu et implacable qu’il n’y a malheureusement plus personne sur toute cette vaste terre maudite que je puisse secrètement vous envoyer dans la tourmente inouïe de l’horreur de la Bitterroot pour venir en aide spirituelle à vos pauvres âmes, » a-t-il ainsi achevé le manuscrit tragique de sa défaite sanglante. Je n’ai moi-même intimement absolument rien de plus de pertinent à rajouter personnellement au cœur du grand mystère non élucidé entourant tous ces vieux mots glaçants de vérité. Si par un miracle inespéré d’audace de lecteur ou de simple et courageuse témérité face aux esprits effroyables invisibles rôdants, vous avez vaillamment réussi l’exploit redoutable de poursuivre de m’écouter avec attention parvenir de toutes parts tout au bout de ce colossal conte terrifiant.
Je veux vous adresser un merci incommensurable du fond de mon être de conteur de la peur nocturne. Ces très longs rapports troublants ne conviennent vraiment pas aux cerveaux affaiblis ou aux petites gens craintifs modernes et ignorantes ne sachant pas regarder courageusement l’abîme occulte dissimulé. Le fait concret que vous soyez fermement resté cloué silencieusement sur votre siège de par la puissance hypnotique de ce cauchemar insidieux prouve incontestablement, au moins à mon modeste et subjectif regard d’historien de l’étrange, quelque chose d’important.
Cela signifie que nous partageons la même étoffe mentale et psychique solide, la même nature de sang-froid indispensable à cette rude aventure. Nous sommes du genre à aimer ardemment nous asseoir de nuit dans l’immensité de l’obscurité totale et sacrée. Nous voulons déchiffrer avec respect ces sombres mythes de l’humanité dérisoire d’antan sans se vautrer lâchement dans la grande distraction stérile de la société moderne abrutissante.
Dites-moi impérativement par le biais d’un bref et discret commentaire dans la partie appropriée si selon votre intime jugement inébranlable le si vieux et très sage Théophraste Rousel mort jadis dévotement de pneumonie mortelle disait la vérité implacable et nue aux jeunes oreilles terrifiées et si attentives du vieux trappeur innocent avant de rejoindre humblement la tombe modeste derrière l’écurie abandonnée aux courants d’air froids au fin fond glacé du lointain Canada sauvage d’alors. Croyez-vous personnellement avec effroi qu’il subsiste aujourd’hui encore de par ce si curieux monde cartographié d’innombrables zones noires très spécifiques, d’étranges points de convergence ténébreuse sur cette belle terre tournante où manifestement des règles immuables de physique sonore acoustique spatiale ou de physique relativiste du temps imperturbable s’arrêtent ?
J’ai ma propre hypothèse sinistre forgée au prix lourd d’années innombrables et sans fond dédiées obstinément sans relâche ni sommeil de manière obsessionnelle quasi maladive de recherche occulte intensive à la traduction épouvantée et la longue mais systématique analyse nocturne désespérément ardue des innombrables rapports cryptiques effacés mystérieusement au cours du temps maudit par des légions fantômes oubliées de braves hommes fuyards de l’effroi absolu du néant béant. Mais, avouons-le sincèrement, j’aurais très largement préféré par infinie courtoisie d’hôte des ténèbres vous offrir le luxe morbide immense d’entendre sans détour ou filtres trompeurs la substance obscure composant inévitablement et imperturbablement votre propre théorie de folie de cauchemars insondables. Et surtout, attendez avant de fermer si vite la vidéo effrayante vous glaçant les veines, courez de suite consulter anxieusement l’étrange fichier secret d’en bas pour ouvrir d’une poigne décidée et tremblante, le sombre abîme occulte crypté du dossier Appalachian des ténèbres interdites et maudites.
Le petit mais puissant lien de terreur est accroché comme appât mortel pour curieux au pic féroce du commentaire de tête si c’est plus de facilité désirable à l’accès. On y cache volontiers de terrifiantes vieilles fables insondables écrites au sang impur qui je gage profondément hantent sûrement et puissamment vos nuits glacées aujourd’hui. L’une des plus obscures de ces traces infâmes, datant de l’époque noire isolée de l’an mil huit cent soixante-treize, est venue tout droit d’un sombre trou infernal tapi dans les vallées inexplorées perdues du rude et vaste lointain Kentucky oriental.
Elle recèle dans ses boyaux d’encre moisie l’inexplicable petite précision de détail atroce horriblement concordante d’une insoutenable manière parallèle troublante à jamais l’épais manuscrit du mort et trappeur disparu du monde des vivants Wendell aux mains glacées et pétrifiées par la prière impossible du trépas dans son cercueil de glace cabane infâme et maudite sans fond de sa mémoire égarée. Un tout petit point infâme d’importance mortifère capitale parlant atrocement et précisément d’une très étrange petite et claire voix d’appel funèbre prononçant l’invocation de prénom mortel direct émanée très spécifiquement là au plein cœur dense absolu où logiquement sans appel personne ne pouvait respirer. Si votre doigté avisé réussit à exhumer de force de ce très vaste et grand recueil de peurs enfantines dissimulées la trace atroce sanglante dont je veux inlassablement faire la macabre confession, s’il vous plaît revenez vite et racontez cette misérable tragédie du bout de vos claviers endoloris dans le commentaire en bas à jamais ouvert et hurlant pour nos yeux fatigués de guetteurs anxieux nocturnes.
Je resterai planté solidement avec ma patience d’aïeul dans les ombres vacillantes tremblantes à vous attendre fièrement braver l’inconnu, mes amis du sombre crépuscule éphémère inouï émanant du gouffre temporel américain béant insondable. D’ici l’arrivée future incertaine du prochain compte des horreurs démentielles nocturnes d’un temps obscur lointain, dormez s’il vous le permet encore lourdement barricadés et à quadruple tour solide dans votre fragile foyer chétif de monde physique vain menacé d’oubli prédateur. Et si d’aventure tragique funeste terrifiante vous oyez clairement ou non dans la nuit absolue ténébreuse et sourde le vacarme monstrueux insupportable fou à lier morbide secousse fantomatique humide s’agiter sauvagement sans arrêt sous la couche meurtrière de neige dehors…
Surtout, n’ouvrez jamais, n’allez sous aucun prétexte maudit explorer l’origine intolérable mortelle inéluctable tapie pour arracher impitoyablement de vous toute substance de cœur ou d’esprit et… ne répondez pas.