“Les Algériens ont pris du plaisir à m’humilier en prison”
L’annonce de l’arrestation de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal par les autorités algériennes avait suscité une vague d’indignation et d’inquiétude à travers le monde intellectuel et littéraire. Récemment libéré après des semaines d’angoisse et d’isolement, le célèbre auteur du roman “2084 : la fin du monde” s’est exprimé au micro d’Europe 1 pour livrer un témoignage d’une rare intensité sur l’épreuve carcérale qu’il vient de traverser. Loin de se murer dans le silence ou la rancœur stérile, l’homme de lettres pose un regard lucide, presque philosophique, sur la violence systémique de l’univers carcéral algérien et sur la déchéance morale qu’il observe à l’échelle de notre civilisation actuelle.

À travers ses mots empreints d’une profonde dignité, Boualem Sansal ne cherche pas à s’attarder sur les sévices physiques extrêmes, qu’il récuse d’ailleurs pour privilégier le terme de brutalités ordinaires. Ce qu’il dénonce avec une force tranquille, c’est l’arsenal d’humiliations psychologiques méticuleusement déployé par ses geôliers, une violence quotidienne et insidieuse destinée à briser l’esprit plutôt que le corps. La petite violence des gardiens, ces bousculades gratuites, ces gestes de mépris répétés, traduisent selon lui un penchant sombre mais intrinsèque à la nature humaine lorsque celle-ci est investie d’un pouvoir absolu sur autrui. Pour l’écrivain, cette volonté délibérée de rabaisser l’autre s’apparente à un plaisir pervers, une jouissance de la domination qui s’exerce dans l’ombre des cellules.
Au cœur de ce processus de destruction psychologique se trouve ce que l’auteur qualifie de « dépossession du temps ». Enfermé entre quatre muros, privé de tout repère extérieur, le détenu assiste impuissant à l’effondrement de sa propre structure temporelle. L’être humain, rappelle Sansal, n’est rien d’autre qu’un paquet de temps. Nous sommes constitués de plusieurs strates : le temps ancien, celui de notre enfance qui forge notre identité ; le temps présent, dans lequel nous agissons ; et enfin le temps d’anticipation, indispensable projection vers l’avenir qui donne un sens à notre existence. En prison, cet équilibre subtil se brise net. Le passé s’estompe, le présent se fige et l’avenir devient rigoureusement inimaginable. Réduit à vivre à la minute, dans un couloir temporel étroit et oppressant, l’homme perd sa capacité à conceptualiser le lendemain. C’est une agonie psychologique silencieuse qui mériterait, selon lui, d’être étudiée de près par les plus grands spécialistes et psychiatres, tant elle altère profondément les mécanismes de la conscience humaine.

Face à cette effroyable entreprise de déshumanisation, et alors qu’il lui était formellement interdit de lire ou d’écrire, Boualem Sansal s’est raccroché à ce qui constitue l’essence même de sa vie : la littérature. Privé de papier et de stylos, il a d’abord puisé dans sa propre mémoire, se récitant mentalement les poèmes et les textes classiques appris tout au long de sa vie. Pour un homme du livre, l’absence d’écrit est une mutilation de l’âme, une condamnation à l’atrophie intellectuelle. Ne pouvant se résoudre à cette fatalité, il a tenté le tout pour le tout en interpellant les gardiens et le directeur de l’établissement. La réponse de l’administration pénitentiaire fut sans surprise : « Si vous voulez un livre, on vous donne le Coran ». Mais pour un lecteur insatiable dont la curiosité embrasse toute la diversité de la pensée humaine, cette offre unique ne pouvait suffire.
C’est alors qu’une extraordinaire chaîne de solidarité clandestine s’est mise en place au sein même du centre de détention. En propageant discrètement son besoin de lecture de cellule en cellule, l’écrivain a touché le cœur de ses compagnons d’infortune. Défiant les règles strictes et les fouilles régulières, d’autres prisonniers ont réussi à lui faire parvenir clandestinement deux ouvrages. Ces deux livres, reçus comme des trésors inestimables, ont été lus par Sansal avec un bonheur inimaginable, devenant ses bouées de sauvetage au milieu de la tempête. Le premier était “Notre-Dame de Paris” de Victor Hugo, un monument de la littérature française célébrant la résistance de l’esprit face à la tyrannie et à la fatalité. Le second était une œuvre d’Henry de Montherlant, un auteur que Sansal affectionnait tout particulièrement dans sa jeunesse et qu’il avait perdu de vue au fil des ans.
Retrouver Montherlant dans une geôle algérienne revêtait une résonance historique et intime presque mystique pour l’écrivain. Il rappelle à ce propos une anecdote biographique fascinante : Montherlant, profondément sujet à des tendances suicidaires et à de graves crises existentielles, avait été envoyé à Alger par sa riche famille dans l’espoir que le soleil et l’exotisme de la côte nord-africaine lui redonnent le goût de vivre. Prévu pour ne durer qu’une petite semaine, ce séjour se transforma en un grand amour de cinq ans pour la ville blanche. C’est de cette passion algéroise qu’est né un court texte d’une trentaine de pages intitulé “Il est encore des paradis”. Un titre qui résonne douloureusement avec l’actualité contemporaine.
En relisant ces lignes entre les murs de sa prison, Boualem Sansal n’a pu s’empêcher de s’interroger sur le devenir de ces paradis perdus. Où sont-ils aujourd’hui ? force est de constater qu’ils ont disparu, balayés par le chaos d’un monde en plein effritement. Partout, les guerres font rage, les tensions géopolitiques s’exacerbent et les libertés fondamentales reculent. Pourtant, selon l’analyse philosophique de l’auteur, ce ne sont pas les conflits armés ou la violence politique qui abaissent le plus cruellement l’être humain. Le véritable fléau de notre époque réside dans une misère morale généralisée, une forme de renoncement collectif où l’humanité se laisse dériver vers le bas.
L’écrivain d’origine algérienne décrit ce phénomène d’effondrement comme une force invisible mais implacable, comparable à la gravité universelle. Tout comme la gravitation n’épargne aucun corps céleste, aspirant les planètes et submergeant les galaxies entières dans le vide, la déchéance morale contemporaine engloutit tout sur son passage. Nous serions ainsi entrés, selon lui, dans une véritable civilisation de la déchéance. Le plus alarmant reste notre propension à y prendre goût. Cette régression intellectuelle et éthique offre en effet un confort pervers : elle nous déresponsabilise totalement. En déléguant notre libre arbitre et notre conscience à des entités abstraites ou lointaines comme l’État ou l’ONU, nous choisissons de vivre petitement, à l’abri des grands questionnements et des engagements courageux. Cette existence mesquine, centrée sur la petite satisfaction quotidienne et l’absence de soucis à court terme, s’avère tristement agréable pour la majorité, signant ainsi l’abdication de l’esprit critique.
Le témoignage de Boualem Sansal dépasse donc largement le cadre de sa propre expérience carcérale pour devenir un vibrant plaidoyer en faveur de la vigilance intellectuelle. En sortant de prison, l’homme n’a rien perdu de sa superbe ni de sa rigueur analytique. Son récit nous rappelle que même privés de liberté, la culture, la mémoire littéraire et la solidarité humaine demeurent les ultimes remparts contre la barbarie et le vide moral. Face à une société mondiale qui s’effrite et qui tend vers la facilité du renoncement, les mots de Sansal résonnent comme un avertissement urgent : il est impératif de résister à la gravité de la déchéance pour préserver ce qu’il reste d’humanité en nous.