De la Gestapo à la CIA : l’évasion extraordinaire de Klaus Barbie – Un documentaire de CF sur la Seconde Guerre mondiale
Le Nom Que Personne Ne Pouvait Enterrer
La première gifle ne fit aucun bruit.
Elle tomba dans le silence comme une assiette brisée qu’on aurait retenue au dernier moment. Dans la petite cuisine parisienne, ce soir-là, il n’y avait pourtant rien de cassé : ni les verres posés près de l’évier, ni la lampe jaune au-dessus de la table, ni les jouets d’Arnaud abandonnés au pied du radiateur. Et pourtant, tout venait de se fendre.
— Tu savais, murmura Serge.
Beate resta debout près de la porte, le manteau encore sur les épaules, les cheveux défaits par la pluie, une valise à la main. Elle rentrait d’Allemagne, épuisée par des heures de train, des nuits sans sommeil, des visages de survivants, des papiers officiels et des couloirs de justice qui sentaient l’encre froide. Elle croyait retrouver un appartement en désordre, un enfant à embrasser, un mari inquiet. Elle trouva une photographie sur la table.
Une photographie ancienne. Jaunie. Froissée.
Et au dos, tracée d’une main tremblante, une phrase qui lui glaça le sang :
« Il vit encore. On l’appelle Altmann. »
Serge ne criait pas. C’était pire. Il la regardait comme si elle venait d’entrer dans la maison avec un mort accroché à ses épaules.
— Tu savais qu’on l’avait laissé fuir, répéta-t-il. Tu savais que des hommes l’avaient protégé. Des hommes qui portaient d’autres uniformes, d’autres drapeaux, mais qui savaient parfaitement qui il était.
— Je ne savais pas tout, répondit Beate.
Sa voix était basse, ferme, mais il y avait dedans une fatigue qu’elle n’avait jamais voulu montrer à personne. Pas même à lui.
Dans la chambre, Arnaud dormait. Un petit souffle régulier, innocent, traversait la cloison. Cette respiration d’enfant rendait la scène insupportable. Serge pensa à son père, disparu dans la nuit des camps. Il pensa à ces enfants qu’on avait arrachés à une maison d’Izieu, à leurs manteaux trop courts, à leurs souliers mal lacés, à leurs noms devenus des pierres sur les monuments. Il pensa à la mère qui avait attendu trois fils et qui n’avait reçu que le vide.
Alors il frappa la table du plat de la main.
— Ce n’est pas une affaire de journaux, Beate. Ce n’est pas un dossier. Ce n’est pas une cause pour te donner bonne conscience parce que tu es allemande et que je suis juif. C’est notre maison. C’est notre fils. C’est ce qu’on lui dira quand il demandera pourquoi son grand-père n’a pas de tombe.
Beate baissa les yeux vers la photographie.
L’homme sur l’image portait un costume d’affaires. Il avait vieilli, mais pas assez. Le visage s’était épaissi, la bouche était plus lourde, les yeux plus prudents. Pourtant, sous les années, sous le faux nom, sous l’exil et les protections, quelque chose demeurait reconnaissable : une froideur d’homme sûr de survivre à tout.
— S’il vit, dit-elle enfin, alors il doit répondre.
Serge eut un rire bref, sans joie.
— Répondre ? À qui ? Aux juges qui ferment les dossiers ? Aux gouvernements qui préfèrent oublier ? Aux hommes qui le paient pour trahir d’autres hommes ?
Beate posa sa valise. Elle retira lentement son manteau. Elle s’approcha de la table comme on s’approche d’un cercueil ouvert.
— À nous, dit-elle.
Et dans ce « nous », il y avait son mari, son fils, son beau-père mort sans sépulture, les enfants d’Izieu, les mères vieillies, les survivants qui ne dormaient plus, les absents qui ne pouvaient plus parler.
Serge vit alors dans les yeux de sa femme quelque chose qui l’effraya presque autant que la photographie : non pas de la colère, non pas de la vengeance, mais une décision froide, totale, irréversible.
Ce soir-là, dans une cuisine encombrée de linge humide et de vaisselle sale, la chasse commença vraiment.
Elle ne ressemblerait pas aux films. Il n’y aurait ni musique héroïque, ni victoire rapide, ni justice docile. Il y aurait des avions pris de nuit, des policiers hostiles, des dictateurs souriants, des menaces murmurées dans des bureaux étrangers, des articles arrachés au silence, des témoins qu’il faudrait convaincre de parler, des mères qu’il faudrait accompagner jusqu’au bout de leur douleur.
Et au bout du monde, sous un autre nom, un homme se croyait encore intouchable.
Il ignorait qu’une femme venait de poser son manteau dans une cuisine de Paris et de lui déclarer la guerre.
I. La promesse écrite à la machine
Pendant longtemps, Beate avait cru que le passé était une pièce fermée.
Elle était née du mauvais côté de l’histoire, dans un pays où beaucoup prétendaient n’avoir rien vu, rien entendu, rien compris. Dans sa jeunesse allemande, on parlait peu. Les adultes abaissaient la voix quand les enfants posaient certaines questions. On disait : « C’était la guerre. » On disait : « Nous étions tous pris dans la tourmente. » On disait surtout : « Il faut regarder vers l’avenir. »
Puis elle avait rencontré Serge.
C’était à Paris, dans le métro, au milieu des corps pressés, des portes qui claquent, des odeurs de tabac froid et de laine mouillée. Il avait ce regard grave des hommes jeunes qui ont déjà hérité d’un cimetière. Lorsqu’il lui parla de son père, arrêté parce qu’il était juif, déporté, assassiné loin des siens, Beate sentit le sol se déplacer sous elle.
Ce n’était plus l’histoire abstraite apprise dans des livres. C’était le père d’un homme qu’elle aimait. C’était un nom dans une famille. Une chaise vide. Une douleur transmise dans le silence du dîner.
Serge ne lui demanda jamais de porter une culpabilité qui n’était pas la sienne. C’est elle qui la prit comme une lampe. Elle voulut éclairer ce que d’autres cachaient.
Ils étaient jeunes, pauvres, presque insolents d’espérance. Leur appartement était modeste, leur quotidien plein de factures et de couches à laver. Pourtant, dans ce petit espace où l’on entendait les voisins éternuer, une résolution plus vaste qu’eux se formait.
Ils ne voulaient pas venger les morts. Ils voulaient les ramener devant la loi.
La loi, au début, avait la voix molle des bureaux.
À Munich, en septembre 1971, Beate se retrouva devant un tribunal où l’on avait abandonné les poursuites contre Klaus Barbie, ancien chef de la Gestapo à Lyon. Le nom de Barbie avait déjà traversé des familles entières comme une lame. Dans les souvenirs des survivants, il n’était pas seulement un officier. Il était le visage de la cave, de l’interrogatoire, de la peur qui monte dans les escaliers. On le surnommait le boucher de Lyon.
Mais les procureurs voulaient des preuves nouvelles. Ils parlaient de procédures, de compétences, de documents, de témoins directs. Ils disaient qu’on ne pouvait pas prouver ce que Barbie savait exactement. Ils disaient cela avec la prudence des hommes qui craignent moins l’injustice que le désordre administratif.
Beate, elle, entendait autre chose : on enterrait une seconde fois les victimes.
Avec elle se tenait une mère qui avait perdu trois enfants. Madame Ben Guigui n’avait pas besoin d’archives pour savoir. Elle savait par le trou béant de sa vie. Ses fils avaient été pris dans cette grande mécanique de déportation qui avalait les enfants comme elle avalait les adultes. Ils n’étaient jamais revenus.
La mère entreprit une grève de la faim.
Beate resta près d’elle. Elle expliqua aux passants, aux journalistes, aux indifférents. Elle parla de la maison d’Izieu, ce refuge d’enfants juifs près de Lyon. Elle parla du 7 avril 1944, du télex, des quarante-quatre enfants arrêtés, conduits vers Drancy, puis envoyés vers leur fin. Elle parla non pour choquer, mais parce que la vérité, laissée seule, finit par ressembler à une rumeur.
La presse arriva.
La pression monta.
Le procureur général consentit à recevoir Beate. Dans son bureau, il lui demanda ce qu’elle voulait. Beaucoup de femmes, à sa place, auraient réclamé une condamnation immédiate, un geste symbolique, une parole de compassion. Beate réclama seulement l’ouverture du dossier. Elle avait des éléments. Un témoignage. Une piste.
Le procureur céda un peu. Il promit que si elle retrouvait le témoin direct capable de confirmer que Barbie savait le sort réservé aux déportés, les poursuites seraient relancées.
— Écrivez-le, dit Beate.
L’homme hésita. Sa secrétaire était partie, expliqua-t-il. Le hasard administratif tentait une nouvelle fois de sauver le criminel.
Beate se leva. Elle aperçut la machine à écrire.
— Dictez, dit-elle.
Il dicta. Elle tapa elle-même la promesse. Les touches claquaient dans le bureau comme des petits coups de marteau sur un cercueil qu’on rouvrait. Puis elle lui tendit la feuille. Il signa.
Beate repartit avec ce papier comme on repart avec une arme légale.
Il lui restait à trouver le témoin.
Elle le trouva.
C’était un avocat lyonnais. Il avait croisé Barbie dans les locaux de la Gestapo. Il avait vu des prisonniers juifs attendre une décision qui n’était pas une décision, mais une condamnation. Il avait tenté d’intervenir. Il avait proposé qu’on les déporte plutôt que de les exécuter sur place.
La réponse de Barbie, selon le témoin, avait été d’une simplicité monstrueuse :
— Déporter ou exécuter, c’est la même chose.
Cette phrase contenait l’abîme. Elle prouvait la connaissance. Elle détruisait la défense commode de l’ignorance. Elle disait que l’homme savait, qu’il comprenait, qu’il décidait.
Lorsque Beate revint à Munich avec ce témoignage, le procureur ne put plus détourner les yeux aussi facilement. Les poursuites furent relancées.
Ce jour-là, Serge comprit que sa femme possédait une qualité rare : elle ne se laissait pas impressionner par les portes fermées. Si une porte résistait, elle cherchait la fenêtre, le couloir, l’escalier de service, la machine à écrire oubliée dans un coin du bureau.
Et pendant ce temps, loin de Munich, loin de Paris, loin de Lyon, Klaus Barbie vivait sous un autre nom.
Il croyait que les morts étaient silencieux.
Il n’avait pas encore compris que les vivants parlaient pour eux.
II. L’homme sur la photographie
La photographie arriva comme une secousse.
Le procureur de Munich remit à Beate l’image d’un groupe d’hommes d’affaires en Bolivie. Au milieu d’eux, un visage. L’homme s’appelait officiellement Klaus Altmann. Mais ses traits rappelaient ceux de Barbie.
Il y a des visages que le temps déguise sans les effacer. Les joues s’alourdissent, les cheveux blanchissent, le regard se replie derrière des lunettes ou des habitudes nouvelles. Mais la structure demeure. La bouche demeure. Une manière de se tenir demeure.
Beate porta la photographie aux survivants. Puis à la police française. Officiellement, personne ne voulait encore parler trop haut. Officieusement, on reconnut la ressemblance. Les images furent comparées. Les certitudes commencèrent à s’accumuler.
Serge, lui, observa longuement cette photo dans leur appartement.
— Il a l’air d’un comptable, dit-il.
— C’est ce qu’il veut, répondit Beate.
— Un comptable de quoi ? Des morts ?
Elle ne répondit pas.
Dans les semaines qui suivirent, ils apprirent davantage sur le parcours de l’homme qu’ils poursuivaient.
Klaus Barbie avait été élevé dans une Allemagne pieuse. Il avait étudié dans une école religieuse. On disait même qu’il avait songé à devenir prêtre. Cette information révoltait Serge plus que d’autres. Il imaginait l’enfant qu’avait été Barbie, ses cahiers, ses prières apprises, ses maîtres satisfaits, puis le jeune homme se tournant volontairement vers l’idéologie la plus noire de son temps.
À dix-neuf ans, Barbie s’était engagé. Il avait gravi les échelons, porté les symboles du Reich, servi la Gestapo. Il avait appris l’obéissance sans conscience, la violence bureaucratique, la domination comme métier. À Lyon, il avait trouvé son royaume.
Lyon, pendant la guerre, était une ville de résistance, de passages secrets, de tracts imprimés la nuit, de faux papiers, de caves où l’on cachait des postes de radio. La Gestapo y voulait un homme capable d’écraser les réseaux, de faire parler les prisonniers, de transformer la peur en méthode. Barbie convenait parfaitement.
Il ne se contentait pas d’obéir. Il s’appliquait.
Les récits que Serge recueillait n’étaient jamais identiques, mais ils avaient tous la même température : froide, métallique, insoutenable. Un survivant parlait d’un escalier. Un autre d’une cave. Un autre d’un rire. Un autre encore d’une voix allemande parlant français avec aisance. Tous avaient retenu un détail qui les poursuivait depuis des décennies.
Serge rentrait parfois tard, le visage gris.
Beate le trouvait assis au bord du lit, incapable de se déshabiller.
— Tu n’es pas obligé de tout porter, disait-elle.
— Si, répondait-il. Quelqu’un doit le faire.
Leur fils grandissait dans cette maison étrange où les mots « justice », « témoin », « tribunal », « Bolivie », « extradition » flottaient au-dessus des repas. On lui racontait peu, bien sûr. Mais les enfants sentent les forces invisibles. Arnaud savait que ses parents appartenaient à une bataille plus grande que l’appartement.
Un jour, il demanda :
— Maman, pourquoi tu pars toujours ?
Beate s’agenouilla devant lui.
— Parce qu’il y a des gens qui ont fait beaucoup de mal et qui se cachent.
— Comme dans les histoires ?
Elle lui caressa les cheveux.
— Oui. Mais dans la vraie vie, il faut parfois beaucoup plus de temps pour les retrouver.
L’enfant réfléchit.
— Et quand tu les trouves, ils disent pardon ?
La question entra dans Beate comme une aiguille.
Elle pensa à Barbie. À son visage fermé. À ces hommes qui vieillissaient sans remords dans des maisons lointaines. À tous ceux qui avaient remplacé l’uniforme par un costume, la terreur par le commerce, le crime par l’oubli.
— Pas toujours, dit-elle.
— Alors pourquoi tu les cherches ?
— Parce que même s’ils ne demandent pas pardon, ils doivent entendre ce qu’ils ont fait.
C’était cela, au fond. Non pas seulement punir. Nommer. Contraindre le criminel à se tenir devant les noms de ses victimes. Refuser que le temps transforme l’assassinat en brouillard.
La photographie de Klaus Altmann fut publiée dans les journaux allemands. Beate voulait que le monde voie ce visage. Elle voulait que le faux nom commence à brûler.
La réaction ne vint pas d’Allemagne.
Un appel arriva de Lima, au Pérou. Un homme affirma qu’un certain Klaus Altmann, homme d’affaires vivant entre le Pérou et la Bolivie, était en réalité Klaus Barbie. Il envoya une nouvelle photo.
L’analyse confirma l’évidence : Altmann et Barbie ne faisaient qu’un.
Cette fois, la chasse changea de continent.
L’Europe avait laissé fuir l’homme. L’Amérique du Sud l’avait accueilli. Entre les deux, un réseau d’anciens complices, de protections, de lâchetés et d’intérêts politiques avait organisé sa disparition.
Après la guerre, Barbie avait erré en Allemagne, dépouillé de son uniforme, réduit à une sorte de fugitif parmi d’autres. Puis la guerre froide avait changé la valeur des hommes. Les anciens bourreaux devenaient parfois utiles lorsqu’ils prétendaient connaître l’ennemi communiste. Les services secrets de puissances victorieuses avaient fermé les yeux sur des crimes récents pour obtenir des informations incertaines.
Barbie avait été employé. Protégé. Puis, lorsqu’il était devenu encombrant, aidé à fuir.
Un faux nom. De faux papiers. Un bateau depuis l’Italie. L’Amérique latine.
La Bolivie était loin. Difficile d’accès. Politiquement instable. Un pays où, sous certaines dictatures, un homme comme Barbie pouvait vendre ses talents les plus sombres.
Serge, en lisant ces éléments, éprouva une colère presque physique.
— Ils l’ont recyclé, dit-il un soir.
Beate leva les yeux de ses papiers.
— Qui ?
— Tous. Les vaincus, les vainqueurs, les services, les militaires. Ils ont pris un homme couvert de crimes et ils ont dit : il peut encore servir.
La phrase resta suspendue.
Dans la pièce voisine, Arnaud toussa dans son sommeil. Beate se leva pour aller le voir. Serge resta seul devant les documents.
Il comprit alors que leur bataille ne concernait plus seulement un fugitif. Elle concernait un monde capable de négocier avec le mal tant que celui-ci semblait utile.
Et ce monde-là, ils allaient devoir le forcer à rougir.
III. Lima, la nuit et la peur
Beate partit seule pour Lima.
Elle avait un jeune enfant, un appartement à tenir, une vie ordinaire qui l’attendait chaque fois qu’elle rentrait. Mais elle ne pouvait pas rester à Paris à rédiger des communiqués pendant que Barbie traversait l’Amérique du Sud sous escorte invisible.
L’avion atterrit au milieu de la nuit. Lima avait cette odeur de ville côtière, mélange de poussière, d’humidité et d’essence. Beate descendit avec une valise, quelques dossiers, des adresses, et cette certitude qui remplaçait chez elle la prudence.
Elle n’avait ni garde du corps, ni équipe, ni fortune. Elle avait son nom, sa voix, et les journaux.
Elle comprit vite qu’en Amérique latine, l’information pouvait protéger autant qu’exposer. Si la presse annonçait son arrivée, il serait plus difficile de la faire disparaître discrètement. Elle multiplia donc les déclarations. Elle alla vers les journalistes, expliqua qui était Klaus Altmann, rappela le nom de Barbie, répéta Lyon, Izieu, Gestapo, enfants, déportation, procès.
Au Pérou, les autorités n’apprécièrent pas cette tempête importée. Elles craignaient un scandale international. Barbie, qui se trouvait alors à Lima pour affaires, devint un embarras immédiat.
On ne l’arrêta pas pour le livrer à la France. On fit plus simple : on le força à quitter le pays.
La police péruvienne l’escorta jusqu’à la frontière. Il retourna en Bolivie, dont il avait obtenu la citoyenneté. Là-bas, l’absence de traité d’extradition avec la France le protégeait.
Lorsque Beate apprit son départ, elle ne ressentit pas de défaite. Plutôt une confirmation. L’homme était assez important pour qu’on le déplace. Assez connu pour qu’on le cache. Assez vulnérable pour qu’on craigne son nom dans les journaux.
Elle reprit l’avion pour La Paz.
La capitale bolivienne l’accueillit avec son altitude brutale, sa lumière sèche, ses montagnes qui semblaient surveiller les hommes. Beate y arriva comme une intruse volontaire. Elle savait que Barbie n’était pas seulement un vieil exilé. Il avait des amis. Des protecteurs. Des relations dans les cercles militaires et policiers. Il avait servi les régimes autoritaires, conseillé des hommes qui réprimaient leurs opposants, fréquenté les milieux les plus troubles du pouvoir.
Elle distribua son dossier.
Aux journaux. Au ministre de la Justice. Au chef de la police. À tous ceux qui ne pourraient plus dire ensuite : « Nous ne savions pas. »
Elle expliquait que Klaus Altmann était Klaus Barbie. Elle demandait son extradition. Elle rappelait que les crimes contre l’humanité n’étaient pas une affaire ancienne, mais une dette ouverte.
Les autorités boliviennes tentèrent de l’intimider.
On l’arrêta. On la relâcha. On l’arrêta encore.
Les bureaux où on la conduisait n’avaient rien de théâtral. Des murs nus, des ventilateurs fatigués, des hommes en uniforme qui la regardaient comme une étrangère arrogante. Elle savait pourtant que derrière cette banalité pouvait surgir le pire. Dans les dictatures, le danger porte souvent une chemise propre.
— Vous n’avez pas le droit de troubler l’ordre public, lui dit un fonctionnaire.
Beate répondit :
— Je ne trouble pas l’ordre. Je rappelle le crime.
Il fronça les sourcils.
— Vous êtes ici dans un pays souverain.
— Et lui ? demanda-t-elle. Sous quel nom est-il souverain ?
L’homme se leva, furieux. Elle fut reconduite dehors.
Chaque arrestation, paradoxalement, renforçait sa visibilité. Les journaux parlaient d’elle. Les communautés juives, des Boliviens indignés, des militants démocrates commencèrent à comprendre qu’un ancien chef de la Gestapo vivait parmi eux, non pas caché dans une cabane, mais installé, protégé, presque respecté.
Barbie, lui, observait.
On disait qu’il ne manquait pas de culot. Il semblait défier ses poursuivants : attrapez-moi si vous le pouvez. Cette arrogance était une deuxième peau. Il avait survécu à la chute du Reich, aux poursuites, aux révélations. Il avait vu les vainqueurs de 1945 devenir ses employeurs secrets. Il avait traversé l’océan avec des papiers neufs. Pourquoi craindrait-il une femme venue de Paris avec des dossiers ?
Mais Beate avait compris quelque chose que lui sous-estimait : un criminel peut survivre longtemps à la justice ; il survit beaucoup moins bien à la publicité.
En révélant son visage, elle attaquait son refuge.
Sur le chemin du retour vers Paris, elle fit escale à Lima. Là, des policiers péruviens l’attendaient. Ils la conduisirent dans un bureau et lui expliquèrent qu’ils craignaient pour sa sécurité. Des menaces avaient été proférées contre elle. Des amis de Barbie, des nostalgiques du nazisme, parlaient de vengeance.
Beate sentit alors la peur monter enfin.
Non pas la peur noble qu’on raconte plus tard, mais une peur sèche, animale, qui serre le ventre. Elle pensa à Serge. À Arnaud. À son appartement où le linge devait s’accumuler. À cette absurdité d’être une mère de famille allemande, seule au Pérou, menacée parce qu’elle voulait qu’un criminel soit jugé.
— Donnez-moi une arme, dit-elle.
Les policiers la regardèrent, stupéfaits.
— Je suis capable de me défendre.
Ils refusèrent, bien sûr. Mais ils la protégèrent jusqu’à son départ.
Dans l’avion du retour, elle ne dormit pas. Les nuages semblaient immobiles sous l’aile. Elle relut ses notes, mais les lignes bougeaient. Sa mission avait avancé, pourtant Barbie était toujours libre.
À Paris, elle ouvrit la porte de l’appartement.
Le chaos domestique l’attendait.
Serge avait fait ce qu’il pouvait, mais la maison portait les signes d’une bataille perdue contre le quotidien : assiettes empilées, linge en retard, jouets dispersés, miettes sous la table. Arnaud courut vers elle. Elle le prit dans ses bras avec une force qui le fit rire.
Puis elle posa ses dossiers, retroussa ses manches, lança une lessive, rangea la cuisine, prépara le repas.
Cette image aurait pu sembler dérisoire : une femme qui, après avoir affronté des policiers étrangers et des amis d’un criminel de guerre, revient faire la vaisselle.
Mais c’était précisément là sa grandeur. Elle n’était pas une statue. Elle n’était pas une héroïne séparée du monde. Elle était une femme qui passait d’une dictature sud-américaine à une casserole brûlée, d’une menace de mort à une chaussette d’enfant, sans jamais oublier pourquoi elle repartait.
Serge la regarda longtemps.
— Tu as eu peur ? demanda-t-il.
Elle hésita.
— Oui.
Il s’approcha.
— Et tu vas repartir ?
Elle ferma la porte du lave-linge.
— Oui.
IV. La mère aux affiches
La première campagne porta ses fruits plus vite qu’on ne l’espérait.
En Bolivie, les autorités arrêtèrent Klaus Barbie, non pour ses crimes passés, mais pour une dette. Une somme relativement modeste, quelques milliers de dollars, une affaire de marchandises non livrées. L’histoire avait parfois une ironie cruelle : l’homme que les morts réclamaient depuis des décennies se retrouvait inquiété pour de l’argent.
Pour payer, Barbie accepta une interview à la télévision française.
Il pensait peut-être contrôler son image. Il nia. Il déclara qu’il n’était pas Klaus Barbie, qu’il ne connaissait pas cet homme, qu’il n’était jamais allé à Lyon. Il parlait en allemand, soigneusement, comme un acteur répétant une défense.
Puis on lui posa une question en français.
Il répondit.
Ce simple réflexe le trahit plus sûrement qu’un long aveu. Il comprenait la langue de Lyon. La langue des interrogatoires. La langue des ordres. La langue qu’il prétendait n’avoir jamais pratiquée dans cette ville.
À Paris, Serge participa à une manifestation devant l’ambassade de Bolivie. Le président français demanda officiellement l’extradition. La Cour suprême bolivienne devait se prononcer.
Beate, elle, savait qu’une demande diplomatique pouvait mourir lentement dans les tiroirs. Il fallait remettre des visages devant le pouvoir.
Elle retourna donc en Bolivie avec une femme dont la présence bouleversa tous ceux qui acceptèrent de la regarder : la mère de trois enfants arrêtés à Izieu.
Madame Ben Guigui avait vieilli avec une absence plantée au milieu du corps. Ses enfants n’étaient plus des enfants depuis longtemps dans le calendrier, mais pour elle ils restaient au seuil de la porte, au moment exact où ils avaient disparu. Le deuil sans corps ne vieillit pas comme les autres. Il tourne en rond. Il attend.
Lorsqu’on lui proposa d’aller en Bolivie, elle ne demanda pas si le voyage serait dangereux.
— Pour l’amour de mes enfants, dit-elle, tout est possible.
Dans les rues de La Paz, les deux femmes apparurent avec des affiches. On y lisait que cette mère demandait le renvoi de Klaus Barbie en France pour que justice soit faite. L’image était d’une puissance que même les militaires comprenaient : une mère face à un État, une douleur face à un faux passeport.
Les autorités tentèrent de les faire taire.
— Si vous parlez à la presse, vous irez en prison, menaça-t-on.
Beate regarda Madame Ben Guigui. Celle-ci ne recula pas.
Il fallait un courage particulier pour protester dans une dictature militaire. Le courage n’était pas l’absence de peur, mais la décision de donner à la peur une place secondaire. Les deux femmes sortirent. Elles parlèrent. Elles se montrèrent. Elles obligèrent les journaux à choisir entre le silence et la honte.
La veille de leur départ, elles s’enchaînèrent à un banc.
Le geste était simple, presque enfantin, et pourtant il devint immense. Dans une ville où tant d’hommes puissants circulaient entourés de gardes, deux femmes s’attachaient volontairement à un morceau de mobilier public pour rappeler les enfants qu’on avait arrachés à leur refuge.
La police vint. Déchira des pancartes. Discuta. S’énerva. Revint.
Les journalistes photographièrent.
Beate savait utiliser les images. Elle n’avait pas les illusions des naïfs. Elle savait que la presse aimait les gestes spectaculaires. Alors elle les lui donnait, mais jamais gratuitement. Chaque geste portait un nom. Chaque image renvoyait à une vérité précise.
Madame Ben Guigui, assise sur ce banc, ne jouait aucun rôle. Elle était la preuve vivante que le crime continuait dans la vie des survivants.
Au retour en France, elle fut accueillie par sa famille. Elle rapportait des journaux, des coupures, des traces de ce combat mené si loin de la tombe absente de ses enfants.
— Le peuple comprend peut-être, disait-elle. Le gouvernement, non.
La phrase était juste. En Bolivie, beaucoup comprenaient. Mais le gouvernement tenait avec ses propres calculs. Barbie restait protégé.
Les mois passèrent.
La Cour suprême ne décidait pas. Les procédures s’enlisaient. Les promesses diplomatiques s’amollissaient. Le nom de Barbie revenait dans les journaux, puis disparaissait, puis revenait encore.
Serge connaissait ce rythme. L’indignation publique ressemble parfois à une vague : forte, visible, puis retirée. Il fallait sans cesse la rappeler au rivage.
Mais l’attente use les nerfs.
Un soir d’hiver, dans l’appartement parisien, Serge annonça une idée que Beate avait déjà devinée avant qu’il ne la formule.
— On pourrait l’enlever.
Beate ne répondit pas tout de suite.
Le mot était lourd. Enlever Barbie. Le faire sortir clandestinement de Bolivie. Le conduire jusqu’à un pays où il pourrait être remis à la justice française. Une action illégale pour atteindre un tribunal légal. Une zone grise, dangereuse, presque romanesque, mais née de l’impuissance des voies officielles.
— Tu as quelqu’un ? demanda-t-elle enfin.
Serge hocha la tête.
Il connaissait des gens. Des anciens révolutionnaires, des hommes qui avaient combattu en Amérique latine, des contacts capables d’agir là où les États hésitaient. Il se rendit au Chili, à Santiago. Il rencontra Régis Debray, qui avait connu les luttes du continent, les routes clandestines, les frontières poreuses, les hommes prêts à risquer leur vie pour une cause.
Le plan prit forme.
Barbie voyageait parfois entre La Paz et Cochabamba pour affaires. On pourrait l’intercepter sur la route. Une voiture serait nécessaire. Des hommes connaissant le terrain. De l’argent.
Serge donna cinq mille dollars.
Il savait qu’en franchissant cette ligne, il s’éloignait du confort moral. Mais que restait-il lorsque les tribunaux étaient bloqués, lorsque les dictatures protégeaient les criminels, lorsque les demandes d’extradition servaient surtout à gagner du temps ? Il ne voulait pas tuer Barbie. Il ne voulait pas le faire disparaître. Il voulait le mettre devant un juge.
C’était l’obsession qui le sauvait de la vengeance.
Pendant des semaines, le projet avança dans la tension. Chaque appel pouvait apporter l’annonce de l’opération. Chaque silence pouvait signifier l’échec ou l’arrestation.
Puis la nouvelle arriva, absurde, presque grotesque.
L’homme chargé d’acheter la voiture eut un accident avec cette même voiture.
Le plan s’effondra.
Pas de route. Pas d’enlèvement. Pas de retour clandestin. Rien qu’une somme perdue, des risques pris pour rien, et Barbie toujours libre.
Serge encaissa mal l’échec.
Il rentra à Paris plus sombre que d’habitude. Beate ne lui fit aucun reproche. Elle savait ce que coûte une tentative avortée. Ce n’était pas seulement l’échec d’un plan. C’était l’impression que le fugitif, quelque part, riait encore.
Cette nuit-là, Serge se leva et alla dans la chambre de son fils. Arnaud dormait profondément, une main ouverte sur l’oreiller.
Serge pensa à son propre père. Il se demanda ce qu’un fils doit aux morts de sa famille. Il se demanda si l’on pouvait consacrer sa vie entière à poursuivre un homme sans devenir prisonnier de lui.
Beate le rejoignit dans l’encadrement de la porte.
— Il finira devant un tribunal, dit-elle.
Serge ne la regarda pas.
— Tu en es sûre ?
— Non.
Elle prit sa main.
— Mais je continuerai comme si j’en étais sûre.
V. L’homme qui se croyait utile
Pendant que les Klarsfeld poursuivaient leur campagne, Klaus Barbie continuait à s’enraciner dans les zones troubles de la Bolivie.
Il ne vivait pas comme un homme traqué par sa conscience. Il vivait comme un homme persuadé que son passé était une compétence. Sous le nom d’Altmann, il avait fréquenté les milieux d’affaires, les militaires, les cercles allemands d’exilés. Il avait monté des entreprises, participé à des trafics présumés, navigué entre commerce maritime, armes, argent, relations politiques.
Mais son véritable capital restait ce qu’il avait appris dans les années noires : interroger, intimider, organiser la peur.
Les dictatures reconnaissent vite les hommes qui parlent leur langue.
Dans les années 1960 et 1970, la Bolivie connut des régimes militaires où les opposants étaient surveillés, arrêtés, brisés. Barbie, selon de nombreux récits, se rapprocha de ces appareils de répression. Il conseilla, ouvrit des portes, participa à cette internationale des ombres où anciens nazis, militaires d’extrême droite, trafiquants et agents divers se croisaient.
On disait qu’il avait été nommé colonel honoraire. On disait qu’il avait travaillé avec des groupes paramilitaires surnommés les fiancés de la mort. On disait beaucoup de choses, et dans ce monde-là, les rumeurs avaient parfois la couleur de la vérité.
En 1981, deux journalistes s’intéressèrent à lui de près : Peter McFarren et la photographe Mary-Isabel Schumacher. Ils enquêtaient sur les liens entre anciens nazis, militaires, paramilitaires et trafiquants de cocaïne. Barbie vivait alors à Cochabamba, ville située à plusieurs centaines de kilomètres de La Paz.
Ils retrouvèrent son quartier grâce à un contact local. Ils se rendirent devant sa maison.
La scène aurait pu sembler banale : une porte, une rue, deux journalistes qui attendent. Mais derrière les rideaux se trouvait un homme que l’Europe cherchait depuis des décennies. Un homme protégé par des réseaux qui ne plaisantaient pas.
Ils frappèrent. Attendèrent. Insistèrent.
Barbie apparut finalement à une fenêtre.
Ils demandèrent une interview.
Quelques secondes plus tard, des camionnettes arrivèrent. Des hommes armés en descendirent. Les journalistes furent arrêtés, leurs photos confisquées. Mary-Isabel était enceinte. Cette vulnérabilité rendit la menace encore plus abjecte.
On les conduisit dans une caserne militaire. On les interrogea. On voulut savoir comment ils avaient trouvé Barbie, qui était leur source. On les menaça.
La peur, dans ces moments, n’est pas un concept. Elle a une odeur : sueur, poussière, métal. Elle a un rythme : le cœur trop rapide, les questions qui reviennent, la gorge sèche. Ils comprirent qu’ils avaient touché une zone dangereuse.
Mais arrêter des journalistes liés à un grand journal américain était une erreur. Les militaires le comprirent assez vite. Après quelques heures, ils les relâchèrent. Les journalistes quittèrent rapidement la Bolivie.
L’article parut en première page.
Le monde de Barbie se fissurait encore.
Il ne s’enfuit pourtant pas. C’était peut-être la preuve ultime de son arrogance. Il se croyait intouchable parce qu’il l’avait été si longtemps. Les hommes comme lui finissent par confondre la chance, la complicité et le destin.
À Paris, Serge lut l’article avec attention. Il sentit que les lignes bougeaient. La Bolivie elle-même changeait. La dictature, qui avait protégé Barbie, vacillait. Un mouvement démocratique gagnait du terrain. Les régimes libéraux auraient moins de raisons de garder un homme aussi encombrant.
En 1981, puis dans les années suivantes, la situation politique bolivienne se transforma. Le retour d’un gouvernement démocratique ouvrit une brèche. Le président Hernán Siles Zuazo et son entourage n’avaient pas la même sympathie pour les anciens collaborateurs des dictatures. Barbie devenait non seulement un criminel étranger, mais un symbole toxique de l’ancien régime.
Serge comprit que le temps, enfin, tournait.
Il fallait agir vite.
Il s’adressa aux plus hauts niveaux de l’État français. François Mitterrand, président de la République, fut convaincu de soutenir une opération permettant de faire revenir Barbie en France. Mais il fallait l’accord du nouveau pouvoir bolivien.
Et c’est là que l’histoire reprit son étrange détour par l’argent.
Barbie devait encore de l’argent au gouvernement bolivien pour une affaire de marchandises non expédiées. On l’arrêta pour cette dette. Il tenta de payer une partie. On lui réclama les intérêts. Il protesta. C’était le week-end, disait-il, il ne pouvait pas réunir la somme. Les autorités répondirent qu’il serait expulsé.
Derrière cette affaire financière se jouait évidemment autre chose. Les Boliviens avaient trouvé un levier juridique. Ils annulèrent sa naturalisation, estimant qu’il avait menti sur son passé nazi. Le faux citoyen redevenait expulsable.
Parmi les hommes du nouveau gouvernement, Serge retrouva même un visage connu : Gustavo Sánchez Salazar, autrefois lié au plan avorté d’enlèvement. L’histoire, décidément, avait de longues boucles.
Barbie, au début, ne crut pas à sa chute.
Il pensait encore trouver une issue. Il avait toujours trouvé une issue. L’Allemagne vaincue ne l’avait pas livré. Les services occidentaux l’avaient utilisé. L’Amérique latine l’avait accueilli. Les dictateurs l’avaient protégé. Pourquoi ce gouvernement tiendrait-il plus longtemps que les autres ?
Mais cette fois, les portes se refermèrent.
Les autorités organisèrent son transfert avec prudence. On fit sortir un leurre par une porte pour tromper d’éventuels complices, tandis que Barbie était discrètement emmené par une autre sortie. Il croyait qu’on l’envoyait en Allemagne. Peut-être imaginait-il y trouver une justice plus clémente, des souvenirs moins brûlants, une opinion plus confuse.
Dans l’avion, il ne montra pas de remords.
Au cours du trajet, il comprit progressivement qu’on ne l’emmenait pas là où il croyait. L’appareil atterrit en Guyane française, à Cayenne. Les voix autour de lui parlaient français.
Le piège légal s’était refermé avec une élégance presque froide : il était sur le sol français.
À sa descente d’avion, Klaus Barbie fut formellement accusé de crimes contre l’humanité.
Puis il fut conduit à Lyon.
Lyon.
La ville où il avait régné par la peur. La ville des caves et des escaliers. La ville de Jean Moulin, des résistants, des familles arrêtées, des enfants envoyés vers la mort. Quarante ans plus tard, il y revenait non plus en maître, mais en prisonnier.
À Paris, le téléphone sonna chez les Klarsfeld.
On leur annonça que Barbie était dans l’avion.
Beate resta silencieuse un instant. Serge prit le combiné après elle. Ils écoutèrent, posèrent des questions, notèrent l’heure. Puis ils allumèrent la télévision.
Les images montrèrent l’ancien chef de la Gestapo escorté, protégé par un gilet, encadré par des policiers. Il entra dans cette ville qui n’avait pas oublié.
Madame Ben Guigui, elle aussi, apprit la nouvelle.
On dit qu’elle fut heureuse d’une joie étrange, impossible à confondre avec la paix. Ce n’était pas le bonheur. Ses enfants ne reviendraient pas. Aucun verdict ne les ramènerait à table. Mais le monde venait enfin de reconnaître que leur disparition exigeait une réponse.
La justice, tardive, arrivait à Lyon avec les traits vieillis d’un homme qui avait cru pouvoir changer de nom pour changer de vérité.
VI. Lyon rouvre ses caves
Le procès de Klaus Barbie ne fut pas seulement le procès d’un homme.
Il fut le procès d’une mémoire que la France avait parfois regardée de côté. Pendant des décennies, on avait célébré la Résistance, et il fallait la célébrer. Mais derrière l’image glorieuse se tenaient aussi les compromissions, les silences, les administrations dociles, les voisins qui avaient dénoncé, les enfants qu’on n’avait pas sauvés.
Lorsque Barbie entra dans la salle d’audience, beaucoup virent moins un vieillard qu’un fantôme revenu avec ses dossiers.
Les survivants étaient là. Les familles aussi. Des journalistes, des avocats, des historiens, des curieux, des jeunes qui n’étaient pas nés pendant la guerre mais qui comprenaient qu’ils assistaient à un moment rare.
Serge faisait partie de l’équipe des parties civiles. Sa présence avait la force d’un cercle qui se referme. Le fils d’un homme déporté par les nazis se tenait désormais dans un tribunal français pour poursuivre l’un de leurs serviteurs les plus cruels.
Beate, dans la salle, observait Barbie.
Elle chercha sur son visage un signe. Une fatigue morale. Une fissure. Une honte tardive. Elle ne trouva rien. L’homme semblait habité par la même froideur. Il ne parlait pas des victimes. Il ne demandait pas pardon. Il ne regardait pas vraiment les familles. Il était là parce qu’on l’y avait contraint, non parce qu’il reconnaissait quoi que ce soit.
Pour certains, cette absence de remords fut insupportable.
Mais pour Serge, elle confirmait l’importance du procès. La justice n’a pas besoin du repentir du criminel pour exister. Elle a besoin d’établir les faits, de nommer les responsabilités, d’entendre les victimes, de prononcer une peine.
Les témoignages commencèrent.
Les mots remplirent la salle comme une eau sombre.
On parla de Lyon occupée. Des arrestations. Des résistants. Des familles juives. De la maison d’Izieu. Des enfants. De ce télex signé, de ces noms transportés d’un bureau à un train, d’un train à un camp. On parla de Jean Moulin, figure immense de la Résistance, arrêté, torturé, mort sans avoir livré ses secrets. On parla des méthodes de Barbie, mais avec la retenue nécessaire pour ne pas transformer l’horreur en spectacle.
Chaque témoin apportait une pierre.
Une femme raconta l’attente. Un homme raconta le bruit des pas. Un autre décrivit le visage qu’il n’avait jamais oublié. Certains parlaient d’une voix claire ; d’autres s’interrompaient, vaincus par un souvenir qui, même après quarante ans, gardait ses dents.
Dans le public, des jeunes écoutaient.
C’était aussi pour eux que le procès existait. Non pour les enfermer dans le passé, mais pour leur montrer que l’histoire n’est jamais morte tant qu’elle n’a pas été comprise. Les crimes contre l’humanité ne sont pas seulement des crimes nombreux. Ce sont des crimes commis contre l’idée même d’un monde commun. Les juger, même tard, c’est réparer la langue.
Barbie, parfois, semblait absent. Il avait adopté une stratégie de retrait, refusant de reconnaître la légitimité du tribunal. Mais son silence n’était pas un refuge. Les témoignages parlaient à sa place.
Un jour, à la sortie, Serge fut abordé par un jeune homme qui lui demanda :
— Est-ce que cela sert encore à quelque chose, après tant d’années ?
Serge le regarda longtemps.
— Vous êtes venu aujourd’hui ?
— Oui.
— Vous avez entendu ?
— Oui.
— Alors cela sert.
Le jeune homme ne répondit pas.
Le procès avançait. Les journaux le suivaient. La France entière, par fragments, redécouvrait ce que certains avaient voulu classer. Les familles de victimes voyaient enfin les noms sortir des archives pour entrer dans la parole publique.
Beate écrivait beaucoup. Elle notait les détails, les réactions, les phrases. Elle savait que même un procès pouvait être mal compris plus tard si personne ne gardait la trace de ce qu’il avait vraiment été.
Le soir, elle rentrait épuisée. Serge aussi. Ils dînaient parfois sans parler. Leur fils, plus grand désormais, comprenait mieux. Il savait que ses parents avaient poursuivi un homme à travers les continents. Il savait que ce procès avait quelque chose à voir avec son grand-père disparu, avec des enfants d’une maison lointaine, avec la promesse de ne pas laisser les assassins mourir tranquillement sous un faux nom.
Un soir, Arnaud demanda :
— Quand ce sera fini, vous serez heureux ?
Serge posa sa fourchette.
Beate répondit doucement :
— Nous serons soulagés.
— Ce n’est pas pareil ?
— Non, dit Serge. Ce n’est pas pareil.
Le soulagement est une porte qui s’ouvre. Le bonheur est une maison qu’on retrouve. Pour beaucoup de familles, la maison avait brûlé depuis longtemps.
VII. Le verdict
Le 4 juillet, après des années de traque et des semaines de procès, le verdict tomba.
Klaus Barbie fut reconnu coupable de crimes contre l’humanité. Il fut condamné à la prison à vie.
Dans la salle, l’émotion ne ressembla pas à une explosion. Elle fut plus profonde, plus lente. Certains pleurèrent. D’autres fermèrent les yeux. D’autres encore restèrent immobiles, comme si le corps refusait de croire ce que l’oreille venait d’entendre.
Barbie ne manifesta presque rien.
Ce manque d’émotion, qui aurait pu blesser encore, apparut finalement pour ce qu’il était : la dernière pauvreté d’un homme incapable de sortir de lui-même. Il avait traversé le siècle en servant la violence, en profitant des lâchetés politiques, en niant l’évidence, en changeant de nom. Il finissait devant un tribunal, condamné non par la vengeance, mais par la loi.
Serge éprouva une satisfaction sans haine.
Il l’expliqua plus tard avec difficulté. La haine aurait donné trop de place à Barbie. La haine aurait lié encore davantage les vivants au criminel. Ce qu’ils avaient voulu, c’était un jugement. Un vrai. Public. Documenté. Irréfutable.
Beate pensa à la machine à écrire de Munich.
À la promesse tapée elle-même dans le bureau d’un procureur. Aux avions. Aux arrestations à La Paz. Aux menaces à Lima. Aux affiches tenues par une mère. Au banc où deux femmes s’étaient enchaînées. À la voiture accidentée du plan impossible. Aux journalistes arrêtés. Aux gouvernements qui changent. Aux dossiers qui s’empilent. À cette cuisine parisienne où tout avait commencé dans la colère et la fatigue.
Elle pensa aussi à ceux qui n’étaient pas là.
Les enfants d’Izieu. Le père de Serge. Jean Moulin. Les anonymes de Lyon. Les survivants morts avant le procès. Les mères qui avaient attendu trop longtemps.
La justice était arrivée tard, mais elle était arrivée.
Dans les jours qui suivirent, les journaux commentèrent le verdict. Les historiens parlèrent de moment clé dans l’histoire judiciaire française. Pour la première fois avec une telle force, les crimes nazis commis en France étaient jugés sous l’angle des crimes contre l’humanité, c’est-à-dire comme une offense imprescriptible à l’humanité entière.
Mais pour les familles, les grands mots n’effaçaient pas les chambres vides.
Madame Ben Guigui se recueillit devant les noms. Elle avait obtenu ce qu’elle avait demandé : non pas le retour de ses enfants, impossible, mais la reconnaissance de leur assassinat dans un lieu où le monde devait écouter. Son combat avec Beate n’avait pas été vain.
Un soir, plusieurs semaines après le verdict, Serge et Beate rentrèrent tard chez eux. L’appartement était calme. Paris avait cette douceur d’été qui donne aux rues une apparence de pardon. Ils ouvrirent les fenêtres. Des bruits de conversation montaient de la cour.
Sur la table, il n’y avait plus la première photographie. Beate l’avait rangée dans un dossier. Non pour l’oublier, mais parce qu’elle n’avait plus besoin de la voir chaque jour.
Serge servit deux verres d’eau.
— Tu te souviens de ce soir ? demanda-t-il.
— Lequel ?
— Le soir où j’ai trouvé la photo. Où je t’ai demandé si tu savais.
Elle hocha la tête.
— Je m’en souviens.
— Je t’en ai voulu.
— Je sais.
— Pas parce que tu avais fait quelque chose de mal. Parce que j’avais peur que cette histoire nous dévore.
Beate regarda la fenêtre.
— Elle nous a dévorés un peu.
Serge sourit tristement.
— Oui.
Ils restèrent silencieux.
Puis Beate dit :
— Mais elle n’a pas gagné.
Cette phrase n’était pas triomphale. Elle était simple. Leur famille avait été traversée par cette chasse, par les absences, par les dangers, par l’obsession de justice. Elle en portait les traces. Mais elle existait encore. Arnaud avait grandi. Serge et Beate étaient là. Les morts avaient été nommés.
Et Klaus Barbie, l’homme qui se croyait intouchable, finirait sa vie derrière les murs d’une prison française.
VIII. Après le monstre
Les années passèrent.
Le nom de Barbie entra dans les livres d’histoire, mais il resta dans certaines familles comme une brûlure plus intime. Les procès historiques ont deux vies : la vie publique, faite d’archives, de dates, de photographies ; et la vie secrète, faite de rêves interrompus, de repas où un silence tombe soudain, de petits-enfants qui demandent pourquoi un portrait manque dans l’album.
Beate et Serge continuèrent leur travail. Barbie n’était pas le seul. D’autres criminels avaient fui. D’autres dossiers dormaient. D’autres États préféraient ne pas remuer la boue. Les Klarsfeld savaient désormais que la justice exige une endurance presque inhumaine.
Un jour, Arnaud, devenu adulte, retrouva dans une boîte des coupures de journaux de Bolivie. Il y vit sa mère plus jeune, debout dans une rue de La Paz. Il vit Madame Ben Guigui avec son affiche. Il vit des policiers, des titres, des photographies floues. Le papier sentait la poussière.
Il resta longtemps devant ces images.
Enfant, il avait parfois souffert de leurs absences. Il n’avait pas toujours compris pourquoi sa mère partait, pourquoi son père veillait si tard, pourquoi le téléphone sonnait avec des nouvelles venues de pays qu’il ne savait pas situer. Il avait connu les repas interrompus, les valises prêtes, les conversations qui s’arrêtaient quand il entrait dans la pièce.
Mais adulte, il comprit autre chose : ses parents lui avaient légué non pas une obsession, mais une boussole.
Cette boussole disait qu’un nom ne doit pas être enterré sous un faux nom. Qu’un crime ne disparaît pas parce que le criminel change de continent. Que la justice n’est pas seulement l’affaire des juges, mais aussi des citoyens assez têtus pour forcer les juges à regarder.
Il referma la boîte.
Dans le salon, Beate lisait près de la fenêtre. Ses cheveux avaient blanchi. Serge travaillait encore sur des documents, penché comme toujours sur une table trop petite pour les morts qu’elle portait.
Arnaud demanda :
— Est-ce que vous auriez pu vivre autrement ?
Serge leva les yeux.
— Bien sûr.
Beate sourit.
— Mais pas en paix.
La réponse suffisait.
Le soir même, ils dînèrent ensemble. Il n’y eut pas de grand discours. Le passé, dans cette famille, n’avait pas besoin d’être invoqué sans cesse. Il était là, comme une fondation sous la maison. On ne la voit pas, mais tout tient grâce à elle.
Plus tard, Beate sortit sur le balcon.
Paris brillait doucement. Elle pensa à Munich, à Lima, à La Paz, à Lyon. Elle pensa aux visages rencontrés, aux mains serrées, aux mères, aux témoins, aux journalistes courageux, aux fonctionnaires lâches, aux policiers menaçants, aux juges enfin réveillés.
Elle pensa à Klaus Barbie, mortel malgré tout, condamné malgré tout, rattrapé malgré tout.
La nuit était calme.
Beate savait que rien ne réparait complètement. La justice n’est pas une résurrection. Elle ne rend pas les enfants à leur mère, ni les pères à leurs fils, ni les années volées aux survivants. Mais elle dresse une pierre au milieu du mensonge. Elle dit : cela a eu lieu. Il a fait cela. Ils ont souffert. Nous savons. Nous n’acceptons pas.
Et parfois, cette pierre suffit à empêcher le monde de s’effondrer une seconde fois.
Dans l’appartement, Serge l’appela.
— Beate, tu viens ?
Elle se retourna vers la lumière chaude de la pièce.
— J’arrive.
Elle rentra.
Derrière elle, Paris continua de respirer, indifférente et magnifique, ville de mémoire et d’oubli mêlés. Mais quelque part, dans les archives, dans les livres, dans les récits transmis, le faux nom de Klaus Altmann avait disparu. Il ne restait que le vrai nom, attaché à ses crimes et à sa condamnation.
Klaus Barbie avait voulu se volatiliser.
Beate et Serge Klarsfeld l’avaient ramené devant les vivants.
Et les morts, enfin, avaient été entendus.