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Il aurait tué son épouse pour permettre à sa véritable femme de vivre sous son identité

Le soleil de plomb de juillet 2005 pesait sur les épaules de Karima Benhellal alors qu’elle chargeait ses dernières valises dans la voiture. À trente-huit ans, cette femme discrète, aide-documentaliste dans un lycée d’Angoulême, croyait enfin toucher du doigt son rêve le plus cher. À ses côtés, son mari Karbal Dandouni affichait ce sourire charmeur qui l’avait autrefois séduite, dissimulant la violence qui avait marqué leurs sept années de mariage.

Pour Karima, ce voyage vers le Maroc n’était pas une simple vacance au pays, mais une mission sacrée. Karbal lui avait promis qu’ils ramèneraient Ismaël, son fils de trois mois né d’une union avec une autre femme, pour qu’elle l’élève comme le sien. C’était sa dernière chance de devenir mère, le remède à cette stérilité qui, dans l’esprit de son époux, l’avait dégradée au rang de femme inutile.

À Chalon-en-Champagne, son frère Mohamed regardait le convoi s’éloigner avec une angoisse sourde qu’il ne parvenait pas à expliquer. Il connaissait la brutalité de Karbal, les cicatrices sur le visage de sa sœur et les séjours à l’hôpital pour un poumon perforé par un coup de tournevis. Pourtant, Karima, sous emprise, était partie, emportant avec elle des cadeaux pour l’enfant qu’elle s’apprêtait à accueillir.

Le passage de la frontière à Algésiras marqua la dernière fois que Karima fut vue vivante par des témoins indépendants. Une fois sur le sol marocain, le récit de Karbal devint une brume impénétrable de contradictions et de zones d’ombre. Selon lui, une dispute aurait éclaté sur le chemin du retour, et il l’aurait simplement déposée à la gare de Bordeaux, libre de refaire sa vie.

Cependant, le siège passager du véhicule de retour n’était pas vide, mais la femme qui s’y trouvait n’était plus Karima. C’était Rabia, la seconde épouse marocaine, celle qui avait donné à Karbal les fils qu’il désirait tant. Pour les enquêteurs, le plan était d’une simplicité glaçante : éliminer la première épouse pour faire passer la seconde sous son identité française.

« Ma sœur n’est pas du genre à disparaître sans donner de nouvelles, c’est impossible », répétait Mohamed aux policiers de Chalon-en-Champagne. Pendant dix ans, il frappa à toutes les portes, refusant d’accepter l’idée que Karima puisse simplement être “partie”. « Elle appelait mon père deux fois par semaine, elle adorait sa famille, pourquoi se serait-elle évaporée ? »

L’enquête judiciaire, ouverte tardivement en 2007, mit en lumière une machination administrative troublante au poste de douane de Tanger. Une fiche de sortie du territoire au nom de Karima fut retrouvée, mais l’écriture n’était pas celle de la documentaliste raffinée. Les experts y décelèrent deux mains différentes : celle de Karbal et, selon toute vraisemblance, celle de Rabia.

Un témoignage clé vint d’une des propres sœurs de Karbal, brisant l’omerta familiale qui régnait autour du clan Dandouni. Elle raconta avoir vu son frère jeter un passeport rouge — un passeport européen — dans une poubelle sur une aire de repos espagnole. Cet acte symbolisait la fin de l’existence légale de Karima, son identité ayant été “consommée” pour permettre à Rabia d’entrer clandestinement en France.

« Où est Karima ? Qu’avez-vous fait de son corps ? » tonna l’avocat général lors du premier procès à Angoulême en 2013. Karbal, imperturbable dans le box des accusés, ne répondait que par le mépris ou des dénégations arrogantes. « Je ne suis pas un assassin, je vous dis qu’elle est partie de son plein gré à Bordeaux. »

Le procès en appel à Bordeaux en 2014 fut le théâtre d’un revirement spectaculaire du clan Dandouni, chaque membre de la famille se rétractant un à un. Ils affirmèrent avoir menti à la police, inventant une présence de Rabia dans la voiture pour “nuire” à Karbal. Mais ces témoignages trop parfaits, trop coordonnés, ne firent que renforcer l’intime conviction des jurés.

Malgré l’absence de cadavre, d’arme du crime ou d’aveux, le faisceau d’indices devint une corde se resserrant autour du cou de l’accusé. La substitution d’épouse était flagrante : Rabia vivait désormais dans l’appartement de Karima, portait ses vêtements et utilisait ses meubles. Le “tour de passe-passe meurtrier” dénoncé par l’accusation avait atteint son but ultime.

« Que Dieu brûle ton père et ta sœur en enfer ! » hurla Karbal à l’adresse de Mohamed lors de l’énoncé du verdict. Cette insulte, traditionnellement réservée aux défunts dans la culture maghrébine, sonna comme un aveu involontaire pour les parties civiles. Pour Mohamed, c’était la confirmation que Karima ne reviendrait jamais, qu’elle reposait quelque part dans la terre rouge du Maroc.

La justice française condamna Karbal Dandouni à vingt-cinq ans de réclusion criminelle pour l’assassinat de son épouse. C’était une décision historique, une condamnation pour meurtre sans corps, fondée sur la logique implacable d’une vie volée. Rabia, bien que jamais inquiétée par la loi, restait aux yeux de la famille Benhellal la complice silencieuse de cette usurpation.

Aujourd’hui, dans les rues d’Angoulême, Rabia élève ses enfants seule, attendant un mari qu’elle persiste à dire innocent. « Je ne sais rien, je suis arrivée seule avec un passeur, je n’ai jamais pris la place de personne », confie-t-elle devant les caméras. Pourtant, le fantôme de Karima hante chaque recoin de cette affaire, une femme dont le seul crime fut d’avoir trop aimé un homme violent.

Pour Mohamed, la peine de prison ne suffit pas à apaiser la douleur du vide et l’absence de sépulture. « Ils lui ont pris sa vie, son identité, sa place dans le monde, et ils ne nous ont laissé que du silence. » Le mystère de Karima reste entier, enterré sous le poids des mensonges d’un clan qui a préféré l’honneur du sang à la vérité.