Partie 1 : Le Déchirement
« Rends-moi ça, Mère. Immédiatement. »
La voix de Marguerite n’était qu’un murmure de glace, mais elle tranchait le silence étouffant de la vieille maison de la Rue des Saules comme la lame d’un scalpel. La pluie battait violemment contre les carreaux de la fenêtre, comme si le ciel lui-même pleurait sur l’abomination qui venait d’être mise en lumière.
Élisabeth Bois-Sombre recula jusqu’à heurter le mur tapissé de motifs floraux fanés, les mains tremblantes, serrant convulsivement contre sa poitrine la petite boîte en bois de chêne qu’elle venait d’exhumer de sous le plancher grinçant. Ses yeux, écarquillés par une terreur viscérale qu’aucune mère ne devrait jamais connaître, passaient frénétiquement du visage d’une pâleur cadavérique de sa fille unique aux objets impies qui jonchaient maintenant le tapis usé. Des mèches de cheveux soigneusement nouées par des rubans noirs. Des boutons de manchette ternis. Un flacon de verre contenant un liquide à l’odeur âcre et écoeurante, celle de la mort chimique, le formaldéhyde utilisé par les croque-morts. Et au centre de cette macabre exposition, ce maudit carnet à la reliure de cuir usé, dont Élisabeth venait de lire les pages noircies de délires inavouables.
« Tu es un monstre… » balbutia Élisabeth, sa voix se brisant dans un sanglot d’horreur pure. Les larmes traçaient des sillons brûlants sur ses joues creusées par le veuvage et la fatigue. « Mon propre sang… La chair de ma chair… Une abomination devant l’Éternel ! Tu as profané les morts, Marguerite ! Tu les as touchés, tu les as… » Elle n’osait même pas prononcer les mots que ses yeux avaient lus. L’image de sa fille, appliquant du rouge à lèvres sur des cadavres, dansant avec des corps raidis par la mort, la faisait suffoquer.
Marguerite fit un pas en avant. Son visage ne trahissait ni honte, ni panique, ni même la moindre once de culpabilité. Au contraire, une sérénité terrifiante, presque religieuse, habitait ses grands yeux sombres.
« Tu ne comprends pas, Mère. Tu n’as jamais rien compris. Laisse ce qui m’appartient. Ce sont mes amours. Mes confidents. »
« Tes amours ?! » hurla soudain Élisabeth, la terreur cédant la place à une fureur hystérique. Elle jeta une poignée de cheveux blonds coupés — ceux de Jonathan Froideval, le fiancé volé à la tombe — au visage de sa fille. « Ce sont des cadavres, Marguerite ! Des âmes parties pour le jugement de Dieu ! Et tu les as souillés ! Tu es malade, tu es possédée par le Malin ! Je vais appeler le shérif. Je vais appeler le Révérend ! On va t’enfermer à l’asile ! »
Le regard de Marguerite s’assombrit brusquement. La douce illusion de sa romance nocturne venait d’être brisée par les cris d’une vivante. Les vivants étaient toujours si bruyants, si critiques, si destructeurs.
« Tu ne feras rien de tel, » murmura Marguerite en avançant lentement. Elle attrapa la lampe à pétrole posée sur la table de chevet. La lueur vacillante éclaira son visage par en dessous, lui donnant l’apparence d’un spectre échappé du purgatoire. « Mes bien-aimés m’attendent. Ils sont patients. Ils ne crient pas, eux. Ils ne me jugent pas. Ils m’acceptent. Si tu essaies de m’éloigner d’eux, Mère… si tu essaies de détruire mon amour… »
Élisabeth vit la main de sa fille se resserrer sur le verre chaud de la lampe. Elle lut dans les yeux de Marguerite une résolution implacable, une folie si profonde qu’elle en devenait une logique terrifiante. Ce n’était plus sa fille qui se tenait devant elle. C’était une prêtresse de la mort, prête à sacrifier le monde des vivants pour préserver le silence parfait de ses amants de glace.
« Que Dieu ait pitié de nous, » murmura Élisabeth, reculant vers la porte fermée à clé, tandis que Marguerite levait lentement la lampe, un sourire doux, mortel et glaçant naissant sur ses lèvres.
Partie 2 : L’Arrivée de la Relique et les Premières Confidences
00:00:00 – Bienvenue dans ce voyage à travers l’une des affaires les plus troublantes jamais enregistrées dans l’histoire du nord de l’État de Nouvelle-York.
La boîte arriva à la Société Historique du Comté d’Alban le 7 octobre 1961. Ravagée par le temps, elle portait une adresse écrite avec une encre depuis longtemps estompée jusqu’à prendre une teinte sépia pâle. L’expéditeur était anonyme, bien que le cachet de la poste, daté de 00:00:35, remontât à la petite bourgade du Pic-des-Corbeaux, un hameau niché dans les contreforts des montagnes de l’Aderandac. À l’intérieur, enveloppé dans du papier journal jauni datant de 1923, reposait un journal intime relié en cuir, ses pages devenues cassantes, ses coins gondolés par ce qui semblait être des dégâts causés par l’eau. La note d’accompagnement, rédigée sur du papier à lettres moderne, ne contenait que six mots : La vérité mérite d’être connue.
La doctoresse Éléonore Hivers, archiviste en chef de la société, décrira plus tard son examen initial du journal comme “dérangeant d’une manière qui défie toute explication rationnelle”. L’écriture évoluait tout au long du récit à partir de 00:01:13, commençant par une calligraphie élégante et mesurée qui se détériorait progressivement en gribouillages frénétiques et saccadés dans les dernières entrées. Plus curieuses encore étaient les taches qui marquaient certaines pages. Les tests initiaux suggérèrent qu’il s’agissait d’une combinaison de divers produits chimiques utilisés dans les pratiques d’embaumement du début du 20e siècle, ainsi que de ce qui semblait être des traces de cosmétiques et, plus troublant encore, de preuves de ce que la doctoresse Hivers appelait dans ses notes un “contact physique avec des tissus humains préservés”.
Ce qui suit est le récit documenté à 00:01:47 de Marguerite Sombrebois, une assistante mortuaire de 27 ans qui travailla dans la petite ville du Pic-des-Corbeaux, de janvier à novembre 1922. Son journal intime, recoupé avec les archives des journaux locaux, les certificats de décès et les entretiens avec les rares résidents survivants qui se souvenaient du nom des Sombrebois, révèle une descente dans ce qui ne peut être décrit que comme les recoins les plus sombres de la solitude et de l’obsession humaines.
La famille Sombrebois s’installa au Pic-des-Corbeaux en 1918, à la suite du décès du père de Marguerite lors de la pandémie de grippe espagnole à 00:02:24. Les registres municipaux indiquent qu’elles achetèrent une modeste maison à deux étages sur la Rue des Saules, adjacente à l’unique salon funéraire de la ville : Pompes Funèbres Bosquet et Fils. Les actes de propriété montrent que les maisons n’étaient séparées que par une ruelle étroite, la fenêtre de la chambre de Marguerite faisant directement face à l’entrée arrière de la morgue, une proximité qui s’avérerait fatale.
Selon les dossiers d’emploi conservés dans les archives du comté, Marguerite commença à travailler comme femme de ménage à la morgue au début de l’année 1921. Monsieur Élie Bosquet, le propriétaire à 00:02:59, nota dans son registre commercial qu’elle était d’une méticulosité rare, avec une attention aux détails exceptionnelle pour une personne si jeune. À l’automne de cette année-là, Marguerite avait été formée pour aider aux procédures de préparation de base : laver et habiller les défunts, appliquer des cosmétiques, arranger les coiffures. Sa mère, Élisabeth Sombrebois, mentionna dans une lettre à sa sœur — récupérée parmi des papiers familiaux donnés à la société historique en 1945 — que Marguerite avait trouvé sa vocation, “bien que je confesse que cela me donne des frissons de penser à elle passant tant d’heures à 00:03:35 parmi les trépassés.”
Le journal de Marguerite commence le 12 janvier 1922, avec une entrée qui, rétrospectivement, contient des indications subtiles de ce qui allait suivre :
“Mère dit que je passe trop de temps chez Bosquet. Elle ne comprend pas que les morts font de bien meilleure compagnie que la plupart des vivants de cette ville. Ils ne jugent pas, ils ne fouinent pas. M. Bosquet m’a maintenant confié les femmes. Je les lave, je les prépare. Parfois, quand je suis seule avec elles, je leur confie mes secrets. Aujourd’hui, je suis restée tard pour terminer avec Madame Éléonore Rose à 00:04:11. Sa peau était comme de la porcelaine sous le bout de mes doigts. J’ai arrangé ses cheveux de la manière dont j’imaginais qu’elle aurait pu les porter dans sa jeunesse, et non ce chignon sévère que sa famille avait demandé. Ils ne verront jamais la différence. Certaines personnes sont bien plus belles dans la mort qu’elles ne l’ont jamais été dans la vie.”
Le certificat de décès d’Éléonore Rose confirme qu’elle est décédée le 10 janvier 1922, à l’âge de 67 ans, d’une insuffisance cardiaque. Sa notice nécrologique dans La Gazette du Pic-des-Corbeaux la décrit comme un pilier de la communauté, reconnue pour ses strictes normes morales à 00:04:46. Le contraste entre cette image publique et la manipulation intime du corps de Mme Rose par Marguerite suggère un modèle précoce : Marguerite imposait son propre cadre esthétique et émotionnel aux défunts, un schéma qui allait s’intensifier dramatiquement dans les mois à venir.
Partie 3 : L’Isolement Glacial et la Beauté Virile de la Mort
L’hiver de 1922 fut particulièrement rude dans le nord de l’État. Les registres météorologiques historiques confirment ce que Marguerite décrit comme “une neige qui ensevelit le monde dans le silence”. Les journaux locaux de janvier et février documentent de multiples blizzards, avec des congères atteignant parfois les fenêtres du deuxième étage à 00:05:24. Les routes étaient fréquemment impraticables, laissant le Pic-des-Corbeaux coupé des communautés voisines pendant des jours entiers.
Cet isolement semble s’être intensifié durant ces mois pour Marguerite. Les entrées de son journal parlent d’heures de plus en plus longues passées à la morgue, et d’une distance croissante entre elle-même et sa mère, la seule famille qui lui restait.
30 janvier : “Mère et moi nous nous parlons à peine désormais. Elle reste assise près du feu à tricoter ces éternelles écharpes pour la kermesse de l’église. Quand je rentre à l’aube, elle me regarde à 00:06:00 comme si j’étais une étrangère. Peut-être que je le deviens. Je me sens plus moi-même dans les pièces silencieuses de chez Bosquet que je ne le suis dans notre propre maison. Il y a une paix là-bas que je ne peux lui expliquer, une immobilité qui fait sens pour moi.”
En février, ses écrits commencent à détailler une routine qui aurait suscité l’inquiétude de ses collègues s’ils l’avaient sue. Marguerite commença à rester après les heures de fermeture, parfois jusqu’à l’aube, prétendant à M. Bosquet qu’elle rattrapait son retard dans les tâches de nettoyage. La réalité, telle que documentée dans ses écrits, était infiniment plus macabre à 00:06:38.
18 février : “Je me suis assise avec Thomas Évreux cette nuit. À peine 34 ans. Emporté par un accident d’abattage de bois. Sa veillée funèbre n’est que demain, alors nous avons eu des heures rien que pour nous. Je lui ai fait la lecture de ce recueil de poésie que j’ai trouvé dans la poche de sa veste : Keats. Ses mains étaient si fortes, même dans la mort. J’en ai pressé une contre ma joue, et j’ai imaginé ce que cela ferait d’être touchée par de telles mains dans la vie. Avant de partir, j’ai coupé une mèche de ses cheveux que j’ai placée dans mon médaillon. Quelque chose pour me souvenir de lui.”
Les archives des journaux locaux confirment à 00:07:12 que Thomas Évreux, 34 ans, mourut dans un accident d’exploitation forestière le 16 février 1922. Sa nécrologie le décrit comme célibataire, passionné de littérature, et note qu’il a été enterré avec son volume préféré de poésie de Keats. Une note de bas de page dans le registre de la morgue indique que ses effets personnels, retournés à sa famille, comprenaient “une montre à gousset, un mouchoir, un portefeuille contenant 3 dollars et divers papiers”. Il n’est fait aucune mention d’un recueil de poésie, suggérant que Marguerite pourrait avoir conservé cet objet.
Une entrée ultérieure datée du 20 février révèle que Marguerite est retournée au cimetière à 00:07:50 après l’enterrement d’Évreux.
“J’ai rendu visite à Thomas aujourd’hui. La terre fraîche formait encore un monticule au-dessus de lui. J’ai déposé des fleurs sauvages à l’endroit où sa tête devait se trouver. Je me demande s’il peut me sentir là, debout au-dessus de lui. Je lui ai promis que je reviendrais.”
Alors que l’hiver laissait place au printemps, les entrées de Marguerite devinrent plus fréquentes et de plus en plus préoccupantes. Elle commença à décrire des conversations avec les défunts, consignant des récits détaillés d’échanges unilatéraux où elle parlait aux corps pendant des heures. Plus alarmants encore sont les passages où elle décrit comment elle arrangeait à 00:08:26 les dépouilles en position assise, les calant afin de pouvoir s’asseoir face à eux, “comme pour prendre le thé convenablement avec un ami”, comme elle l’écrivit le 30 mars.
“Je suis devenue très habile pour les positionner sans laisser de marques. M. Bosquet m’a appris la façon dont les corps se tassent, au sujet de la rigidité cadavérique, et de son chronométrage. Ce qu’il ignore, c’est à quel point ces connaissances sont devenues utiles pour mes visites nocturnes. Édouard Chambord s’est tenu parfaitement droit la nuit dernière. J’avais apporté deux tasses de thé. J’ai bu la mienne, bien sûr, mais j’ai placé la sienne près de sa main. La vapeur s’élevait à 00:09:01 entre nous comme une conversation intime.”
Édouard Chambord, selon les registres de décès, était un banquier de 42 ans décédé d’une pneumonie le 28 mars 1922. Les dossiers de la morgue de cette période montrent un schéma curieux : des plaintes concernant des divergences dans la façon dont les corps étaient positionnés d’un jour à l’autre. M. Bosquet attribuait apparemment cela à l’affaissement naturel ou aux effets de la dissipation de la rigidité cadavérique. Selon une entrée dans le journal de Marguerite, il avait même plaisanté sur le fait que la morgue était hantée.
“S’il savait seulement qui est le véritable fantôme”, écrivit Marguerite. “Je me meus parmi les vivants à 00:09:39 comme une ombre, mais avec les morts, je suis solide, je suis réelle.”
Une interview réalisée en 1962 avec Henriette Simon, qui travaillait comme secrétaire chez Bosquet et Fils durant cette période, apporte un contexte supplémentaire. “Il y avait des rumeurs, bien sûr… les petites villes vivent de potins. Les gens disaient que Mademoiselle Bois-Sombre était étrange, qu’elle gardait des horaires bizarres. Certains affirmaient avoir vu des lumières dans la morgue à minuit, du mouvement derrière les rideaux. Mais M. Bosquet lui faisait une confiance absolue. Il disait qu’elle avait un don pour rendre aux défunts une apparence paisible. Si quelque chose semblait hors de à 00:10:13 sa place, il en riait. ‘Les morts sont parfois agités’, disait-il.”
Partie 4 : Le Fiancé Volé et la Cour Macabre
Un moment charnière se produisit dans les écrits de Marguerite à la fin du mois d’avril. L’entrée du journal du 23 avril s’étend sur plusieurs pages. L’écriture y est de plus en plus erratique, pressée par la passion.
“Ils l’ont amené aujourd’hui. Jamais je n’ai vu une telle perfection. Jonathan Froideval, 30 ans, pneumonie. Des cheveux sombres qui bouclent sur ses tempes, de longs doigts, semblables à ceux d’un pianiste. Son visage possède une douceur que même la mort n’a pu effacer. M. Bosquet a dit que sa fiancée est dévastée. Ils devaient se marier en juin. Quand tout le monde est à 00:10:51 parti, je suis restée avec lui. Je lui ai raconté ma vie, mes rêves. J’ai arrangé son col, lissé sa veste. Quand j’ai touché sa main, j’aurais pu jurer qu’il y résidait encore de la chaleur.”
Le certificat de décès de Jonathan Froideval confirme qu’il a succombé à une pneumonie le 22 avril 1922. Selon les journaux de l’époque, ses funérailles furent très suivies, l’article soulignant que “la future mariée était inconsolable tandis qu’elle déposait une rose blanche sur le cercueil de son bien-aimé”.
Ce que le journal de Marguerite révèle, et ce qui n’a jamais été su des habitants de la ville, c’est que durant les deux à 00:11:28 nuits séparant la préparation de Jonathan de ses funérailles, Marguerite s’engagea dans ce qu’elle appela “notre cour”. Les détails sont trop perturbants pour être relatés dans leur intégralité, mais ils décrivent comment elle s’asseyait avec lui pendant des heures, vaporisait de l’eau de Cologne sur sa peau glacée, ajustait ses vêtements, et allait jusqu’à appliquer du rouge à lèvres sur sa bouche inerte.
Les registres municipaux indiquent qu’il était effectivement fiancé à Élisa Portier, avec un mariage prévu pour le 17 juin. Marguerite écrit avoir apporté un phonographe et mis de la musique, “tournoyant avec lui dans mes bras au son de violons lointains”. Le plus à 00:12:04 troublant reste son entrée du 25 avril, la nuit précédant ses funérailles.
“Ce soir sera notre dernière nuit ensemble. J’ai apporté des fleurs fraîches et du vin. Je l’ai embrassé pour lui souhaiter bonne nuit convenablement, de la façon dont une fiancée le devrait. Ses lèvres étaient froides, mais dans mon esprit, elles se sont réchauffées sous les miennes. Je lui ai juré que je le retrouverais d’une manière ou d’une autre.”
Une note curieuse apparaît dans le registre des dépenses de la morgue du 26 avril : Travail cosmétique supplémentaire requis pour J. Froideval avant l’exposition publique, appliqué à la demande de la famille. Cela suggère que quelqu’un, très probablement M. Bosquet, remarqua à 00:12:43 les cosmétiques non autorisés que Marguerite avait appliqués et les corrigea, attribuant l’anomalie à une volonté familiale imaginaire.
Le printemps et l’été 1922 mettent en évidence un modèle dans le comportement de Marguerite, qui coïncide avec certains types de corps transitant par Bosquet et Fils. De jeunes hommes, généralement de moins de 40 ans, décédés de maladie ou d’accidents plutôt que de vieillesse, devenaient le point de mire de ses visites nocturnes. Son journal consigne méticuleusement leurs noms, âges, causes de décès, et ce qu’elle percevait comme leurs attributs uniques. Elle collectait des souvenirs de à 00:13:19 chacun : un bouton, une mèche de cheveux, parfois des effets personnels dont l’absence ne serait pas remarquée. Elle les conservait dans une boîte en bois sous une latte de plancher mal fixée dans sa chambre, comme elle l’écrit elle-même.
15 mai : “J’ai arrangé ma collection avec plus de soin à présent. Chaque souvenir est étiqueté, chaque mémoire préservée. Quand je tiens ces petits morceaux d’eux, je peux presque ressentir à nouveau leur présence. Mère a failli trouver la boîte hier. Je dois être plus prudente. Elle ne comprendrait pas que ce ne sont pas de simples objets. Ce sont des promesses, des connexions que même la mort à 00:13:54 ne peut trancher.”
Les commérages de la ville, conservés dans les chroniques mondaines des journaux locaux, commencèrent à relever le teint livide de Marguerite et son attitude distraite au cours de cette période. Un entrefilet dans la Gazette du Pic-des-Corbeaux de juin 1922 mentionne que “Mademoiselle Bois-Sombre, autrefois une habituée des offices du dimanche, n’a pas été vue à l’église depuis des mois. Sa mère rapporte qu’elle dort la majeure partie de la journée et travaille toute la nuit”.
Une interview avec Ida Épine, qui donnait des leçons de piano en face de la maison des Bois-Sombre, réalisée pour un projet d’histoire locale en 1959, à 00:14:31 offre un aperçu supplémentaire : “Cet été-là, ce devait être en 22, je voyais la fille Bois-Sombre rentrer chez elle à des heures invraisemblables, à l’aube la plupart du temps, blanche comme un drap, mais avec une expression sur le visage que je ne peux décrire que comme… satisfaite. Comme quelqu’un qui vient tout juste de quitter les bras d’un amant. Nous supposions tous qu’il y avait un jeune homme quelque part, bien que personne ne l’ait jamais vu. Si seulement nous avions su…”
Partie 5 : L’Escalade du Délire et l’Arrivée de l’Intrus
Dès le mois de juillet, le journal de Marguerite révèle qu’elle avait commencé à mêler son monde imaginaire à la réalité d’une manière de plus en plus périlleuse. Elle écrit qu’elle appliquait de petites quantités de fard à joues sur à 00:15:08 les visages des défunts qu’elle affectionnait, les positionnait dans des poses plus vivantes, et allait même jusqu’à mettre en scène des scénarios élaborés, installant des jeux de cartes ou des décors de dîner dans la salle de préparation après les heures d’ouverture.
10 juillet : “J’ai emprunté des bougies dans le placard de rangement, celles utilisées pour les veillées catholiques. Elles projettent la plus belle des lumières, plus douce que ces ampoules électriques que M. Bosquet insiste pour utiliser. Ce soir, j’ai préparé un véritable dîner pour Daniel Sylvain et moi-même. J’ai dressé la table sur l’une des dalles, recouverte de l’étoffe bleue du salon funéraire. J’ai apporté de la à 00:15:43 nourriture — rien qu’il ne puisse manger, bien sûr — mais le rituel du service, le fait d’être assis l’un en face de l’autre, tout cela semblait si juste. Ses yeux, bien que fixes, semblaient me suivre tandis que je me mouvais dans la pièce.”
Le certificat de décès de Daniel Sylvain indique qu’il était un ouvrier d’usine de 28 ans décédé dans un accident du travail le 7 juillet 1922.
Un développement crucial survient à la fin du mois de juillet lorsque M. Bosquet embaucha un nouvel apprenti : Guillaume Forestier. Décrit dans les registres municipaux comme étant âgé de 22 ans, récemment de retour de ses études de médecine à Alban. Les premières entrées du journal de Marguerite à 00:16:20 au sujet de Guillaume sont dédaigneuses, voire franchement hostiles.
“Le nouveau garçon me surveille de trop près. M. Bosquet lui fait vérifier mon travail, comme si je ne faisais pas cela à la perfection depuis plus d’un an maintenant. Guillaume a demandé pourquoi je réclamais l’équipe de nuit en exclusivité. Je lui ai répondu que je trouvais la paix dans les heures calmes. Le regard qu’il m’a jeté suggérait qu’il ne m’a pas crue.”
Tout au long du mois d’août, la tension monte dans les écrits de Marguerite. Guillaume commence à apparaître plus fréquemment dans ses entrées, toujours comme une intrusion indésirable dans son monde intime.
“Il est arrivé tôt à 00:16:54 aujourd’hui et m’a presque surprise avec Robert Meunier. Je venais à peine de remettre Robert dans sa position adéquate quand Guillaume est entré. Il m’a demandé pourquoi le phonographe jouait. J’ai répondu que cela m’aidait à me concentrer.”
Robert Meunier, selon les archives de décès, était un cheminot de 26 ans mort dans un accident de voie le 14 août 1922. L’entrée du 23 août révèle la paranoïa grandissante dans l’esprit de Marguerite.
“Guillaume a déplacé une chaise que j’avais placée à côté de la table de Richard Benoît. Il a dit qu’elle était dans le chemin. Il sait. Il doit savoir. Je à 00:17:30 peux le voir dans ses yeux quand il me regarde. De la suspicion, peut-être du dégoût. Mais comment pourrait-il comprendre ce que j’ai trouvé ici ? La paix, la connexion… Personne qui ne l’ait expérimenté ne pourrait le concevoir.”
En septembre, les notes de Marguerite suggèrent qu’elle devenait de plus en plus imprudente et qu’elle subissait probablement une forme de rupture psychologique. Elle décrit avoir des conversations chuchotées avec les défunts, même lorsque d’autres personnes se trouvaient dans les pièces adjacentes. Elle écrit qu’elle empruntait des objets à la morgue pour créer un espace sacré dans sa chambre à 00:18:05 la maison. Des bougies, du linge, et de petites bouteilles de produits chimiques d’embaumement qu’elle ouvrait “pour me remémorer l’odeur de mon véritable foyer”.
8 septembre : “Mère a trouvé l’une de mes bouteilles aujourd’hui. Elle m’a demandé ce qu’était cette odeur terrible. Je lui ai dit que c’était un nouveau parfum. Elle m’a regardée si bizarrement, comme si elle me voyait pour la première fois. ‘Tu as changé, Marguerite,’ m’a-t-elle dit. ‘Je te reconnais à peine.’ Je voulais lui dire que je m’étais enfin trouvée, que j’avais trouvé ma place, mais comment pourrait-elle comprendre ? Elle a peur de la mort. Moi, je l’ai embrassée.” À 00:18:41
Une entrée de grand livre de la maison Bosquet et Fils datée du 10 septembre note : Divergences d’inventaire dans les fournitures de préparation, deuxième occurrence ce mois-ci, doit mettre en œuvre un meilleur système de suivi.
L’entrée du 17 septembre marque un autre tournant critique.
“Guillaume m’a suivie ce soir. Je l’ai vu de l’autre côté de la rue quand je suis partie à l’aube. Il croit que je ne remarque rien, mais ses chaussures font un bruit distinctif sur les pavés. Que soupçonne-t-il ? Que pourrait-il seulement comprendre des liens que j’ai tissés ? De l’amour que j’ai trouvé ici ?”
Les à 00:19:14 semaines suivantes montrent une Marguerite de plus en plus paranoïaque. Elle écrit qu’elle cachait son journal dans différents endroits, qu’elle prenait des chemins tortueux pour rentrer chez elle, qu’elle observait Guillaume depuis les fenêtres. Son travail, selon les annotations dans le registre de M. Bosquet de cette période, commença à en pâtir. Une entrée datée du 3 octobre stipule : Mademoiselle Bois-Sombre réprimandée pour des incohérences dans la préparation. Deuxième avertissement ce mois-ci.
5 octobre : “M. Bosquet m’a interrogée aujourd’hui à propos de la fille Héndrix. Il a dit que sa mère s’était plainte que ses cheveux étaient coiffés différemment à 00:19:51 lors de la veillée funèbre par rapport à ce qu’ils avaient demandé. Je me suis excusée, j’ai dit que j’avais dû mal comprendre les instructions. En vérité, le style qu’ils voulaient était totalement inadapté à son visage. Je lui ai offert quelque chose de plus doux, de plus seyant. Ils auraient dû me remercier. À présent, M. Bosquet déclare que Guillaume supervisera mon travail pour un temps… comme si j’étais une enfant. Comme si je n’avais pas appris à rendre les morts plus beaux qu’ils ne l’ont jamais été dans la vie.”
Partie 6 : La Valse Funèbre et la Révélation
Le point culminant de la descente documentée de Marguerite se produit à la fin du mois d’octobre. La morgue reçut le corps de Jacques à 00:20:24 Épineux, décrit dans son journal intime comme “âgé de 30 ans, noyé dans le lac aux Corbeaux, cheveux noirs, visage intact malgré l’eau, parfait dans son immobilité.” Son entrée du 25 octobre s’étendait sur plusieurs pages d’une écriture frénétique, presque arrachée au papier.
“Jacques et moi avons dansé ce soir. J’ai apporté le gramophone de ma mère et j’ai joué le Tchaïkovski qu’elle aime tant. Je portais ma robe bleue, celle qui s’accorde à ses yeux. Je lui ai parlé des autres, de Jonathan particulièrement. Je ne pense pas que cela l’ait dérangé. Il comprend que l’amour peut prendre de multiples formes. Alors que j’arrangeais son col, j’ai à 00:20:58 entendu un bruit à la fenêtre. Quand j’ai levé les yeux, le visage de Guillaume était là, à observer. Nos regards se sont croisés juste un instant avant qu’il ne disparaisse. Il a tout vu.”
Les registres de la ville indiquent que le 26 octobre 1922, Guillaume Forestier signala un comportement préoccupant à la fois à M. Bosquet et au shérif local. Une déclaration conservée dans les archives du comté détaille ce que Guillaume affirma avoir observé :
“Mademoiselle Bois-Sombre a été aperçue dans une interaction inappropriée et profondément dérangeante avec le défunt. Elle avait arrangé le corps en position assise à 00:21:32 et semblait engagée dans ce que je ne peux décrire que comme une conversation intime. Elle touchait le visage du défunt d’une manière incompatible avec une préparation professionnelle. Plus alarmant encore, elle avait appliqué du maquillage sur le visage du défunt qui n’avait pas été demandé par la famille, et semblait danser enlaçant le corps. Lorsqu’elle m’a aperçu à la fenêtre, son expression n’en fut pas une de honte ou de gêne, mais de pure colère d’avoir été interrompue.”
La confrontation qui suivit est documentée à la fois dans les dernières pages du journal de Marguerite et dans une déposition faite à 00:22:07 par M. Bosquet aux autorités locales. Marguerite fut renvoyée de son poste immédiatement. Le shérif, après avoir consulté le médecin de la ville, suggéra qu’elle soit évaluée pour “épuisement nerveux et mélancolie possible”. Sa mère refusa cette intervention catégoriquement, selon les registres de la ville, insistant sur le fait qu’elle s’occuperait elle-même de sa fille à la maison.
Une interview avec Sophie Bosquet, l’épouse d’Élie Bosquet, réalisée en 1960, fournit un éclairage poignant : “Mon mari est rentré chez nous cette nuit-là, blanc comme un linceul. Il a dit qu’il avait dû congédier Marguerite, que le à 00:22:44 jeune Guillaume l’avait surprise faisant des choses contre-nature avec l’un des corps. Élie ne voulait pas y croire au début. Il lui faisait une confiance aveugle. Mais Guillaume était catégorique, et il y avait eu toutes ces petites incohérences pendant des mois. Des objets déplacés, des fournitures manquantes… Élie s’en voulait de ne pas l’avoir vu plus tôt. Il a dit que Marguerite n’a même pas essayé de le nier lorsqu’elle a été confrontée. Elle les a simplement regardés tous les deux avec cette colère froide et hautaine, et leur a dit qu’ils ne pourraient jamais comprendre.”
Partie 7 : La Captivité et le Bûcher Purificateur
Les jours suivant le renvoi de Marguerite sont documentés dans une série d’entrées à 00:23:17 de plus en plus perturbées et incohérentes. Elle écrit au sujet de son confinement dans sa chambre, de l’horreur et de la honte ressenties par sa mère, du fait qu’elle observait la morgue depuis sa fenêtre, voyant Guillaume prendre en charge ses anciennes fonctions.
29 octobre : “Mère a pris l’habitude de verrouiller ma porte la nuit, comme si j’étais une enfant. Comme si ces murs misérables pouvaient m’éloigner de ce que j’ai découvert. Elle a trouvé certains de mes souvenirs aujourd’hui. La mèche de cheveux de Jonathan, le recueil de poèmes de Thomas. Elle a pleuré comme si j’avais commis quelque péché abominable. ‘Qu’est-ce qui t’est arrivé ?’ répétait-elle sans cesse. ‘Quelles ténèbres ont pris à 00:23:53 possession de ton âme ?’ Elle ne comprend pas que j’ai trouvé la lumière au sein de ces ténèbres, une véritable communion dans l’immobilité.”
La dernière entrée officielle du journal de Marguerite, datée du 3 novembre 1922, se lit ainsi :
“Ils m’ont tout enlevé. Mère m’a enfermée dans ma chambre ‘pour mon propre bien’. Elle a trouvé ma collection, mes précieux souvenirs, et les a brûlés dans le jardin. Elle dit que je suis malade, que j’ai besoin de repos et de prières. Elle ne comprend pas que je n’ai jamais été plus en vie que durant ces heures silencieuses avec mes bien-aimés. Guillaume Forestier a détruit le seul bonheur que j’aie à 00:24:27 jamais connu. Mais ils ne pourront pas me surveiller éternellement. Et il y a d’autres morgues, dans d’autres villes. D’autres pièces silencieuses où les vivants ne s’immiscent pas. Je retrouverai mon chemin vers eux. Certaines formes d’amour ne peuvent pas être enterrées.”
Ce qui se produisit dans les jours suivant cette ultime entrée reste un sujet de conjectures historiques. Ce qui est avéré, sur la base des archives du comté et des articles de journaux, c’est que le 10 novembre 1922, un incendie dévastateur éclata dans la maison des Bois-Sombre, rue des Saules. Marguerite et sa mère, Élisabeth Bois-Sombre, périrent toutes deux dans le brasier. Le rapport du chef à 00:25:02 des pompiers, bien que non concluant en raison de l’étendue effroyable des dégâts, nota que le feu semblait avoir pris naissance dans la chambre de Marguerite avant de se propager à une vitesse fulgurante à travers toute la bâtisse de bois.
La Gazette du Pic-des-Corbeaux rapporta le 11 novembre : Un tragique incendie coûte la vie à deux personnes. La résidence de Mme Élisabeth Bois-Sombre et de sa fille Marguerite a été consumée par les flammes tard la nuit dernière. Malgré les efforts héroïques de la brigade de pompiers volontaires, la structure a été entièrement détruite et aucune occupante n’a pu s’échapper. La cause du sinistre demeure sous à 00:25:35 investigation, bien que les rapports préliminaires suggèrent qu’il ait pu provenir du renversement d’une lampe à pétrole ou d’une bougie.
Une note de bas de page singulièrement morbide s’ajoute à cette tragédie dans le même journal, daté du 15 novembre 1922. Un petit entrefilet indique qu’avant le tragique incendie à la résidence Bois-Sombre, le corps récemment inhumé de Jacques Épineux fut trouvé profané. Le gardien du cimetière, Harold Jacquemin, a découvert la tombe partiellement excavée, bien que le cercueil soit resté scellé. Les autorités ne détiennent aucun suspect dans cet incident macabre.
Une interview avec le fils de à 00:26:12 Harold Jacquemin, menée en 1963, ajoute un détail glaçant, délibérément omis par le journal de l’époque. “Mon père m’a raconté quelque chose qu’il n’a jamais rapporté officiellement. Il a dit que lorsqu’il a découvert cette tombe remuée, il y avait des fleurs fraîches disposées tout autour, jolies comme tout. Et… une épingle à cheveux de femme. En verre bleu. Il a dit qu’il l’avait reconnue comme étant le genre d’épingle que Mademoiselle Bois-Sombre portait habituellement. Mais à ce moment-là, l’incendie s’était déjà produit, alors il a gardé cela pour lui. ‘Ça ne sert à rien de tourmenter les morts’, répétait-il toujours.”
Le journal intime de Marguerite Bois-Sombre resta introuvable pendant près de quatre à 00:26:49 décennies. La façon dont il a survécu à la fournaise qui a emporté son auteure reste un mystère insondable. Une théorie, avancée par la doctoresse Hivers dans ses notes, suggère que Marguerite aurait pu le dissimuler à l’extérieur de la maison, anticipant peut-être une fuite qu’elle n’est jamais parvenue à exécuter. Qui l’a gardé caché pendant toutes ces années, et pourquoi ont-ils choisi de l’envoyer anonymement à la Société Historique du Comté d’Alban en 1961, voilà qui demeure l’une des nombreuses questions sans réponse entourant cette affaire ténébreuse.
L’enquête sur l’incendie fut brève et superficielle selon les standards modernes. Les à 00:27:25 autorités locales, d’après les rapports archivés, l’attribuèrent à des causes accidentelles, très probablement une bougie ou une lampe laissée sans surveillance. Aucune mention ne fut faite dans les documents officiels du licenciement de Marguerite de la morgue quelques jours plus tôt, ni de son état mental de plus en plus vacillant. Dans les petites villes de cette époque, de tels scandales étaient souvent délibérément étouffés. Les tragédies familiales étaient gardées privées, par respect ou, plus probablement, par un désir féroce de protéger l’image immaculée de la communauté.
Une déclaration de Guillaume Forestier, consignée dans les notes du shérif mais jamais à 00:27:59 rendue publique, suggère qu’il nourrissait des inquiétudes allant bien au-delà de ce qu’il avait déjà rapporté.
“Dans les jours qui ont suivi le renvoi de Mademoiselle Bois-Sombre, je l’ai observée épier la morgue depuis sa fenêtre de l’autre côté de la ruelle. Elle se tenait là pendant des heures, particulièrement lorsque nous recevions de nouveaux corps. La nuit précédant l’incendie, je suis resté tard pour achever les préparatifs pour les funérailles de M. Wilson. Quand j’ai levé les yeux, elle était de nouveau à sa fenêtre… mais cette fois-ci, elle souriait. Ce n’était pas une expression plaisante. J’en ai touché un mot à M. Bosquet le lendemain matin, mais à à 00:28:33 ce moment-là, la nouvelle de l’incendie nous était déjà parvenue.”
Partie 8 : Les Séquelles, l’Analyse et la Malédiction Persistante
La doctoresse Éléonore Hivers, qui fut la première à examiner le manuscrit avec une rigueur académique, nota dans son rapport final : “Bien que nous ne puissions pas vérifier l’intégralité des événements décrits dans les écrits de Mlle Bois-Sombre, suffisamment de détails correspondent aux archives historiques pour suggérer une authenticité des plus dérangeantes. Ce qu’il nous reste, c’est un document retraçant l’effilochement graduel d’un esprit qui n’a pu trouver de lien qu’avec ceux qui avaient franchi la ligne de non-retour de la condition mortelle. Que ses actions relèvent de la folie psychiatrique, d’une solitude abyssale, ou de à 00:29:08 quelque chose de bien plus difficile à catégoriser, reste sujet à interprétation.”
Dans une note personnelle distincte, retrouvée parmi les papiers de la doctoresse Hivers après son propre décès en 1972, elle écrivit : “Le journal des Bois-Sombre me hante… non pas simplement à cause des actes qu’il décrit, mais pour la terrifiante lucidité avec laquelle Marguerite percevait sa propre chute. Elle savait pertinemment qu’elle franchissait des limites interdites, transgressant les lois à la fois des vivants et des morts. Pourtant, elle a érigé une vision du monde dans laquelle ces transgressions prenaient tout leur sens.” C’est peut-être là l’aspect le plus effrayant. À 00:29:44 Ce n’est pas tant qu’elle ait accompli ces choses ignobles, mais qu’elle ait créé un cadre logique indéfectible qui les justifiait à ses propres yeux.
Le Journal des Bois-Sombre fut entreposé dans la collection à accès restreint de la Société Historique du Comté d’Alban jusqu’en 1968, date à laquelle un violent incendie dans le bâtiment des archives détruisit de très nombreux documents irremplaçables. Le journal fut répertorié parmi les objets perdus dans ce brasier. Ce qui a survécu se résume aux notes méticuleuses de la doctoresse Hivers et aux transcriptions de passages sélectionnés, à partir desquels ce récit a pu être patiemment reconstitué.
Une coïncidence particulièrement curieuse, soulignée par de multiples chercheurs, est que cet à 00:30:21 incendie dans les archives se produisit exactement quarante-six ans, jour pour jour, après le brasier qui emporta les vies de Marguerite et d’Élisabeth Bois-Sombre. Savoir si cela représente un simple caprice du hasard ou quelque chose d’infiniment plus lourd de sens demeure un sujet de spéculation fervente parmi les initiés de l’affaire.
La parcelle de terrain où s’érigeait jadis la maison des Bois-Sombre resta vacante pendant des décennies. La légende urbaine locale murmurait que plusieurs tentatives de construction sur le site furent subitement abandonnées après que des ouvriers eurent rapporté des phénomènes étranges : des zones de froid inexpliquées en plein été, des outils lourds déplacés pendant la nuit, et cette persistante, entêtante odeur de fumée à 00:30:57 n’ayant aucune source apparente. En 1957, lorsque la ville du Pic-des-Corbeaux étendit son quartier commercial, le terrain fut purement et simplement goudronné pour créer un parking supplémentaire destiné aux commerces adjacents.
Aujourd’hui, rares sont les résidents qui se souviennent encore de l’histoire de Marguerite Bois-Sombre. Ceux qui s’en souviennent n’en parlent qu’avec une grande réticence. Une ultime et étrange coda à cette symphonie funèbre : en 1965, Guillaume Forestier, devenu un vieillard résidant toujours au Pic-des-Corbeaux, accorda une interview à un historien local enquêtant sur le passé de la ville. Lorsqu’on l’interrogea sur son passage aux Pompes Funèbres Bosquet et Fils, Forestier à 00:31:33 devint, dit-on, extrêmement agité et refusa catégoriquement d’aborder directement le cas de Marguerite Bois-Sombre. “Mais quand je m’arrête pour écouter,” dit-il, “il n’y a rien d’autre que le vent.”
Forestier mourut six mois après cette interview de ce que son certificat de décès qualifie de “causes naturelles”. Une note manuscrite dans la marge de la transcription de l’historien, cependant, indique que Forestier était devenu de plus en plus paranoïaque dans ses derniers mois, affirmant sans cesse voir une femme l’épier depuis les fenêtres et l’embrasure des portes. Une femme qu’il décrivait comme mortellement pâle, ses cheveux sombres relevés dans un style démodé et ancien.
Le bâtiment des Pompes Funèbres Bosquet et Fils à 00:32:10 se dresse toujours en périphérie du Pic-des-Corbeaux, bien qu’il ait cessé ses opérations funéraires en 1949, suite au décès d’Élie Bosquet. La seule déclaration qui lui fut attribuée sur le sujet fut : “Certaines nuits, quand je marche le long de ce vieux parking, je crois entendre de la musique jouer… de la vieille musique, comme celle d’un gramophone.” Le bâtiment a changé de mains à de multiples reprises au fil des décennies, abritant tour à tour une quincaillerie, un petit immeuble de bureaux, et, plus récemment, une agence immobilière. Les employés faisant des heures supplémentaires ont parfois rapporté de à 00:32:47 soudaines vagues de froid glacial et la faible, persistante senteur de produits chimiques hospitaliers, une odeur qui s’évanouit dès qu’on cherche à en traquer l’origine.
En 1957, durant des travaux de rénovation, des ouvriers découvrirent un petit compartiment secret dissimulé dans le mur de ce qui avait autrefois été la salle de préparation des corps. À l’intérieur reposait, solitaire, une épingle à cheveux en verre bleu, en tout point identique à celles que Marguerite Bois-Sombre affectionnait.
Quant au lieu de repos éternel de Marguerite, les archives municipales indiquent qu’elle a été inhumée dans le cimetière du Pic-des-Corbeaux, aux côtés des cendres de sa mère. Cependant, lorsque des chercheurs tentèrent de localiser la tombe en 1968, dans le à 00:33:23 cadre d’un inventaire du patrimoine, ils ne trouvèrent aucune pierre tombale portant le nom des Bois-Sombre. Les registres du cimetière de cette période tumultueuse s’avérèrent incomplets, laissant l’emplacement exact de sa dépouille à jamais inconnu.
Dans les décennies qui suivirent, l’histoire de “L’Amante des Cadavres”, comme la légende locale finit par la baptiser, a occasionnellement refait surface dans des recueils de folklore régional ou d’anomalies historiques. La plupart des récits se concentrent goulûment sur les aspects les plus sensationnalistes : l’image macabre d’une jeune femme virevoltant avec des cadavres putréfiés sous la clarté lunaire. Bien peu ont pris la peine de tenter de comprendre Marguerite Bois-Sombre telle qu’elle se à 00:33:58 présentait dans ses propres mots : une âme torturée, si désespérément seule qu’elle ne trouva l’intimité qu’avec ceux qui n’avaient plus la force de repousser ses avances, ni la voix pour juger ses désirs corrompus.
La doctoresse Hivers, dans ses notes finales avant sa retraite en 1967, fut peut-être celle qui s’approcha le plus d’une évaluation empreinte de compassion : “Dans les écrits de Marguerite, nous ne voyons pas un monstre sanguinaire, mais une femme si profondément, si irrémédiablement déconnectée du monde des vivants qu’elle ne pouvait forger de liens qu’avec les morts. Sa tragédie ne fut pas la nature insolite de son obsession, mais l’insondable abîme d’isolement qui l’a précédée. On à 00:34:34 en vient à se demander ce qui se serait passé si elle avait pu trouver une véritable affection parmi les vivants.”
La boîte mystérieuse qui contenait le journal de Marguerite renfermait un autre objet qui n’a jamais été pleinement expliqué. Un petit médaillon d’argent terni, renfermant ce qu’une analyse a confirmé être une véritable mèche de cheveux humains. Aucune documentation n’accompagnait ce reliquaire, laissant en suspens la question de savoir s’il s’agissait de l’un des souvenirs morbides de Marguerite, miraculeusement rescapé des flammes, ou de tout à fait autre chose. Les cheveux ont été jugés correspondre à des échantillons typiques du début du 20e siècle, mais n’ont pu être à 00:35:09 formellement liés à l’un quelconque des hommes malheureux mentionnés dans le carnet de Marguerite.
Une note de bas de page particulièrement étrange émergea en 1966, lorsqu’un chercheur, scrutant les registres de décès du Pic-des-Corbeaux, remarqua une anomalie statistique effarante. Entre janvier et octobre 1922, le taux de mortalité des hommes âgés de 25 à 40 ans dans la ville était près de trois fois supérieur à la moyenne nationale. Bien que la plupart des décès eussent pu être raisonnablement attribués à des accidents du travail, des maladies comme la grippe, ou d’autres causes documentées, le chercheur fit valoir que ce pic macabre n’avait absolument aucun équivalent dans les communautés environnantes pour la même période. Ces à 00:35:47 découvertes furent publiées dans une revue obscure de démographie historique, n’attirant que peu l’attention en dehors des cercles académiques les plus poussiéreux.
Certains parapsychologues et investigateurs de l’occulte ont suggéré que l’histoire de Marguerite Bois-Sombre représente un cas rarissime d'”empreinte émotionnelle”, un phénomène par lequel des sentiments d’une intensité dévorante laissent une sorte de résidu psychique sur les lieux physiques. Ils pointent du doigt les rapports persistants et nombreux de phénomènes paranormaux tant à l’ancienne morgue que sur le site du parking où se tenait autrefois le foyer des Bois-Sombre. Les sceptiques, bien entendu, attribuent de tels témoignages à la puissance implacable de la suggestion et à la à 00:36:24 tendance profondément humaine à chercher des schémas là où il n’y a que d’aveugles coïncidences.
Un auteur local, qui tenta d’approfondir les recherches sur cette affaire à la fin des années 1950, relata une expérience pour le moins troublante : “J’avais travaillé tard au bureau des archives du comté, épluchant de vieux journaux en lambeaux de l’année 1922. Au moment de partir, l’employée âgée du greffe m’a demandé quel était le sujet de mes recherches. Quand j’ai prononcé le nom de Marguerite Bois-Sombre, son expression a radicalement changé. Elle a agrippé mon bras avec une force inattendue et a murmuré très doucement : ‘Certaines histoires feraient mieux de ne jamais être racontées. Certains noms feraient mieux de ne jamais être prononcés.’ Elle refusa d’à 00:37:00 élaborer davantage, mais tandis que je franchissais la porte, elle ajouta dans mon dos : ‘Si vous devez absolument écrire sur elle… n’y travaillez pas après la tombée de la nuit. Et ne prononcez surtout pas son nom à voix haute lorsque vous êtes seul.'”
Ce qui ne peut être contesté, c’est que quelque chose a atrocement déraillé au Pic-des-Corbeaux durant ces mois funestes de 1922. Que Marguerite Bois-Sombre ait été une jeune femme à l’esprit fracturé dont les fantasmes d’outre-tombe l’ont poussée à commettre l’impensable avec des défunts, ou qu’elle n’ait été qu’une âme désespérément en peine trouvant du réconfort d’une manière effroyablement peu conventionnelle, le résultat demeure le même. Des vies se sont achevées, à 00:37:33 d’autres ont été altérées à tout jamais, et une fable funèbre a vu le jour, continuant de susciter le malaise près d’un siècle plus tard.
L’aspect sans doute le plus dérangeant du journal de Marguerite n’est pas la narration de ses actes, mais la façon dont elle les percevait. À travers toutes ses pages frénétiques, il n’y a pas l’ombre d’une intuition qu’elle jugeait ses actions mauvaises ou moralement corrompues. Bien au contraire, elle les décrit avec une tendresse, une normalité évidente, suggérant qu’elle ne voyait absolument rien d’inhabituel dans ses liaisons romantiques avec des macchabées. Cette déconnexion totale des frontières de la morale conventionnelle, cette incapacité absolue à reconnaître le profond et antique tabou qu’elle à 00:38:09 violait allégrement, témoigne d’un esprit ayant forgé sa propre dimension. Une dimension dans laquelle les morts n’étaient pas véritablement morts, mais constituaient de simples compagnons silencieux, alanguis dans l’attente de ses soins affectueux.
Dans son avant-dernière entrée, datée du 1er novembre 1922, Marguerite a couché sur le papier ce qui synthétise peut-être le mieux sa philosophie de l’horreur.
“Les vivants sont si bruyants avec leurs exigences, leurs jugements mesquins, leur vacarme incessant. Mais mes bien-aimés… eux, ils attendent avec une patience parfaite. Jamais ils ne se détournent de mes caresses. Ils acceptent tout ce que je leur offre. N’est-ce pas là ce que l’amour est censé à 00:38:45 être ? Une acceptation inconditionnelle. J’ai trouvé ce que le monde entier cherche en vain… simplement, je l’ai trouvé là où personne n’aurait eu l’idée de chercher.”
Un fragment de ce qui semble être son tout dernier écrit — ne faisant pas partie du journal relié, mais griffonné sur une feuille volante glissée entre ses pages — contient ce qui est incontestablement le passage le plus effrayant.
“J’ai rêvé de Jacques la nuit dernière. Il est venu à ma fenêtre, ses beaux vêtements sombres encore dégoulinants de l’eau glacée du lac. Il m’a dit que les autres m’attendaient. Il a dit qu’il y avait une place pour moi parmi eux… si j’étais assez brave pour la réclamer. Je me suis éveillée avec l’odeur rance de l’eau du lac dans les à 00:39:19 narines et de la boue incrustée sur mes draps. Mère ne comprend pas pourquoi j’accumule les bougies, pourquoi je les garde cachées sous mon lit. Mais Jacques, lui, il comprend. Jacques sait parfaitement ce qui doit être fait.”
Partie 9 : L’Héritage Éternel de l’Amante des Cadavres (L’Avenir et les Extensions de la Malédiction)
Le journal de Marguerite Bois-Sombre, qu’on le considère comme le témoignage clinique d’une grave maladie mentale, le testament bouleversant de la solitude humaine, ou comme une abomination de l’histoire, nous rappelle que les frontières entre la connexion émotionnelle et l’obsession charnelle, entre l’amour pur et la possession démoniaque, peuvent devenir dangereusement perméables lorsqu’un esprit se replie sur lui-même pendant trop longtemps. Il à 00:39:53 résonne comme un avertissement : l’isolement, lorsqu’il est total et prolongé, peut tordre la perception jusqu’à ce que l’impensable devienne non seulement concevable, mais atrocement désirable.
Alors que le soleil se couche aujourd’hui sur ce qui fut autrefois le Pic-des-Corbeaux — désormais largement absorbé dans l’étalement urbain grandissant des Hauteurs de l’Aderandac — le parking d’asphalte qui scelle l’ancien site de la maison des Bois-Sombre se remplit et se vide au rythme frénétique de la journée de travail. Ceux qui garent leur véhicule en ces lieux ignorent superbement qu’ils se tiennent là où Marguerite a jadis vécu. Là où elle dissimulait sa boîte à malices morbides sous les planchers. Là où, à 00:40:28 finalement, si les suspicions du chef des pompiers étaient fondées, elle mit le feu à son propre royaume, et à son propre corps.
Quelque part, peut-être dans des archives scellées ou dans la vitrine d’un collectionneur de macabre, le véritable journal de Marguerite existe encore. Ou peut-être n’existe-t-il plus qu’à travers les notes terrifiées de ceux qui l’ont brièvement effleuré des yeux. L’histoire d’un fantôme obsédé par les fantômes.
Mais le récit ne s’arrête pas aux cendres de 1922. L’obsession, comme un virus ancien dormant dans le sol, a trouvé de nouvelles racines à l’aube du 21e siècle.
En 2024, le développement urbain vorace a rattrapé l’ancienne parcelle. Le fameux parking a été éventré par les pelleteuses pour y ériger un complexe médical, ironiquement doté d’une aile d’anatomie pathologique flambant neuve. C’est en creusant profondément dans le substrat rocheux que les ouvriers du chantier ont exhumé ce que le béton de 1957 avait préservé. Non pas des ossements, mais une seconde boîte. Métallique, soudée par la rouille. À l’intérieur, intacte, une robe de soie bleue dont les fibres empestaient l’humidité des lacs.
Un jeune technicien légiste fraîchement diplômé, assigné à l’aile d’anatomie pathologique du nouveau complexe, a été le premier à rapporter des “anomalies”. Il décrit, dans un fil de discussion anonyme sur internet, la sensation de ne jamais être seul lorsqu’il travaille sur les tables d’autopsie en acier inoxydable durant la garde de nuit. Il parle de baisses de température qui ne s’enregistrent pas sur les thermomètres numériques. De tiroirs frigorifiques retrouvés déverrouillés à l’aube. Et d’une nuit, la semaine dernière, où il a juré avoir vu une délicate trace de rouge à lèvres, rouge carmin, déposée sur les lèvres blêmes d’un défunt accidenté de la route.
L’Amante des Cadavres ne dort plus. L’édifice flambant neuf a involontairement rouvert les portes de sa salle de bal. Le gramophone n’est peut-être plus matériel, mais sa valse grésillante résonne désormais à travers les fréquences des machines modernes et le ronronnement des néons froids.
Marguerite n’a jamais cherché la lumière. Elle attendait simplement que les ténèbres reviennent à elle. Et dans ce sanctuaire aseptisé, peuplé d’hommes aux visages lisses et silencieux, elle a repris sa danse immémoriale. Car certaines formes d’amour ne peuvent pas être enterrées. Elles s’adaptent. Elles attendent. Elles s’insinuent à travers le béton et l’acier, prêtes à étreindre le froid, dans l’ombre éternelle, là où la passion et la mort ne font plus qu’un.