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« On s’est mal conduit » : Patrick Bruel brise le silence et accuse les coulisses de La Reine Margot de lui avoir volé le rôle de sa vie au profit de Daniel Auteuil

« On s’est mal conduit » : Patrick Bruel brise le silence et accuse les coulisses de La Reine Margot de lui avoir volé le rôle de sa vie au profit de Daniel Auteuil

Le monde du septième art français est un théâtre permanent où les intrigues de coulisses égalent parfois en intensité les drames projetés sur grand écran. Si le public ne retient souvent que le faste des tapis rouges, la gloire des trophées et la splendeur des œuvres achevées, l’envers du décor cache des rivalités féroces, des désillusions profondes et des rendez-vous manqués qui hantent les artistes tout au long de leur existence. Parmi ces blessures professionnelles qui ne cicatrisent jamais véritablement, celle confessée par Patrick Bruel concernant le film culte « La Reine Margot » demeure l’une des plus emblématiques et des plus révélatrices des rapports de force qui régissent l’industrie cinématographique. Des années après les faits, l’interprète du « Café des délices » est revenu sans fard sur ce rôle historique prestigieux qui lui a échappé au dernier moment, prononçant des mots forts qui résonnent aujourd’hui comme un réquisitoire contre les pratiques de l’époque : « On s’est mal conduit ».

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Pour comprendre l’ampleur de cette amertume, il faut se replonger au début des années quatre-vingt-dix, une période charnière pour le cinéma français. Le réalisateur Patrice Chéreau se lance alors dans l’adaptation monumentale du roman d’Alexandre Dumas, une fresque historique d’une ambition démesurée centrée sur les intrigues politiques, amoureuses et sanglantes entourant le massacre de la Saint-Barthélemy. Au cœur de cette superproduction européenne au budget colossal de près de 140 millions de francs se trouve le personnage d’Henri de Navarre, le futur roi Henri IV. Un rôle complexe, physique, stratégique, exigeant un acteur capable d’incarner à la fois la ruse politique, le charme viril et la fureur de vivre au milieu d’une cour de France au bord du gouffre.

Pour Patrick Bruel, ce personnage n’était pas simplement un projet parmi d’autres ; il s’agissait d’une évidence absolue, d’une opportunité unique de sceller définitivement sa légitimité en tant que grand acteur dramatique et de faire basculer sa carrière cinématographique dans une autre dimension. À cette époque, l’artiste vit pourtant une période faste, marquée par une immense popularité musicale, mais il court après la reconnaissance de ses pairs du grand écran. Il s’investit corps et âme dans la préparation de ce rôle de composition. « Je devais être Henri, je devais jouer Henri de Navarre dans La Reine Margot. Ça, ça m’a fait de la peine. Ça aurait été bien, et ça aurait été bien avec moi », confiera-t-il plus tard avec une franchise désarmante. L’acteur était allé jusqu’à modifier son apparence physique pour coller parfaitement à l’esthétique brute et réaliste voulue par Patrice Chéreau. « J’avais la barbe, j’avais tout. Tout était prêt », se souvient-il, évoquant une préparation méticuleuse qui rendra la sentence finale d’autant plus cruelle et difficile à accepter.

Pourtant, alors que la production est entrée dans sa phase finale et que les répétitions se profilent, le destin bascule de manière totalement imprévue. Patrick Bruel est écarté du projet au profit d’un autre monstre sacré du cinéma hexagonal : Daniel Auteuil. Ce changement de casting de dernière minute laisse une blessure vive chez le chanteur-comédien, qui estime que les critères artistiques ont été balayés par des logiques purement industrielles et de réseau. Patrick Bruel ne manque pas de souligner une incohérence temporelle majeure dans ce choix de casting, affirmant qu’il possédait un avantage d’âge indéniable pour incarner le jeune Henri de Navarre par rapport à son rival, de neuf ans son aîné. « L’acteur qui a joué Navarre avait plus l’âge. Il avait l’âge d’Henri IV », lancera-t-il avec une pointe d’ironie, sous-entendant que Daniel Auteuil était déjà trop mûr pour les premières années du personnage décrites au début du film.

La réalité derrière cette éviction brutale réside en grande partie dans la structure financière et politique du projet, et plus particulièrement dans la figure omnipotente de son producteur, Claude Berri. À cette époque, Claude Berri est l’empereur incontesté du cinéma français, capable de faire ou de défaire des réputations d’un simple revers de main. Or, Daniel Auteuil est le favori absolu de ce producteur tout-puissant. Quelques années auparavant, Auteuil avait magistralement incarné Ugolin dans le diptyque « Jean de Florette » et « Manon des Sources », deux triomphes nationaux et internationaux produits et réalisés par Berri lui-même. Ce double succès retentissant avait valu à Daniel Auteuil le César du meilleur acteur et l’avait propulsé au rang d’acteur le plus respecté, le plus rentable et le plus recherché du pays, lui permettant de s’affranchir définitivement des comédies légères des années quatre-vingt qui l’avaient révélé au grand public.

On s'est mal conduit » : Patrick Bruel accuse Daniel Auteuil de lui avoir  volé sa place dans cette superproduction à 5 César - Public

Face à un tel poids lourd, soutenu par la direction financière du film, le profil de Patrick Bruel souffrait d’un déficit de crédibilité purement cinématographique aux yeux des décideurs. Malgré des rôles notables dans des films comme « Toutes peines confondues » ou « Profil bas », Bruel demeurait avant tout perçu par l’intelligentsia du cinéma comme une idole de la chanson, un phénomène de foire médiatique porté par la « Bruelmania ». Cette étiquette de pop-star, si précieuse pour remplir les salles de concert, s’est avérée être un handicap majeur dans les bureaux de production de « La Reine Margot », où l’on recherchait une noblesse dramatique classique et éprouvée. De surcroît, le contexte personnel de Daniel Auteuil jouait massivement en sa faveur : il formait alors avec Emmanuelle Béart le couple le plus glamour, le plus médiatisé et le plus respecté du cinéma français, une véritable royauté artistique qui fascinait les médias et garantissait une couverture promotionnelle inégalée pour cette coproduction européenne à haut risque.

Avec le recul de l’histoire, la frustration de Patrick Bruel est devenue d’autant plus immense que « La Reine Margot » s’est imposée comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre du cinéma français de la fin du vingtième siècle. Sorti en salles en 1994, le long-métrage de Patrice Chéreau a bouleversé le public et la critique par sa noirceur baroque, sa violence viscérale et son intensité théâtrale. Porté par une distribution impériale où brillaient Isabelle Adjani, Jean-Hugues Anglade, Vincent Perez, Dominique Blanc et la regrettée Virna Lisi, le film a attiré plus de deux millions de spectateurs dans les salles obscures françaises, un score exceptionnel pour une œuvre historique aussi exigeante et sombre.

La reconnaissance professionnelle fut tout aussi éclatante. Présenté au Festival de Cannes 1994, le film a décroché le prestigieux Prix du Jury, tandis que Virna Lisi y recevait le prix d’interprétation féminine pour son incarnation terrifiante de Catherine de Médicis. Quelques mois plus tard, lors de la grande messe du cinéma français, « La Reine Margot » réalisait un véritable raz-de-marée en raflant pas moins de cinq César, dont celui de la meilleure actrice pour Isabelle Adjani et de la meilleure actrice dans un second rôle pour Virna Lisi et Dominique Blanc. Le rayonnement de cette œuvre majeure a même traversé les frontières de l’Atlantique en obtenant une nomination officielle aux Oscars à Los Angeles pour ses costumes somptueux créés par Moidele Bickel.

Pour Patrick Bruel, assister à un tel triomphe collectif depuis les coulisses a été une expérience profondément douloureuse, le rappel permanent de ce qu’aurait pu être sa trajectoire s’il avait pu endosser le costume d’Henri de Navarre. Derrière l’expression mûrement réfléchie « on s’est mal conduit », il n’y a pas de la jalousie mesquine envers ses confrères — Bruel ayant toujours clamé son admiration sincère pour le talent d’autrui —, mais le regret éternel d’un acteur passionné par le septième art qui sait qu’on lui a confisqué, pour des raisons de politique interne, le rôle de composition ultime qui aurait pu redéfinir son statut artistique et lui offrir, à lui aussi, la reconnaissance suprême de ses pairs. Une occasion manquée gravée à jamais dans les annales secrètes du show-business français.