Pire que Mussolini — Sa maîtresse Clara Petacci
Le soir où Giuseppina Petacci comprit que sa fille n’aimait plus un homme mais un abîme, elle ne cria pas. Elle ferma simplement la porte du salon, tira les rideaux de velours grenat et posa sur la table une liasse de lettres nouées par un ruban blanc. Dans la villa familiale, à Rome, il y eut ce silence très particulier qui précède les catastrophes : les domestiques cessèrent de bouger, Francesco Petacci, le père, leva lentement les yeux de son journal, et Marcello, le fils aîné, eut un sourire mince, déjà calculateur, comme s’il venait d’apercevoir un coffre ouvert dans une maison en flammes.
Clara, que toute la famille appelait Claretta, resta debout au milieu de la pièce, pâle, belle, les mains serrées contre sa robe claire.
— Tu as fouillé ma chambre, murmura-t-elle.
Giuseppina ne répondit pas. Elle prit la première lettre, l’agita entre ses doigts gantés, et demanda d’une voix basse :
— Depuis quand écris-tu à Mussolini comme une femme écrit à son amant ?
Francesco se redressa d’un coup.
— Giuseppina, pas ici.
— Ici ou ailleurs, Francesco, notre fille est en train de jeter notre nom dans la gueule du siècle.
Clara fit un pas en avant, les yeux brillants d’une fièvre qui n’avait rien de la honte.
— Vous ne comprenez pas.
Marcello éclata d’un rire bref.
— Au contraire, ma sœur. Nous comprenons très bien. Tu as décidé de tomber amoureuse de l’homme le plus dangereux d’Italie.
La phrase fendit la pièce comme un couteau.
Clara se tourna vers lui.
— Dangereux ? Vous l’admirez tous. Père parle de lui comme d’un sauveur. Mère sourit quand on évoque son nom dans les réceptions. Toi, Marcello, tu rêves déjà des portes qu’il pourrait t’ouvrir. Mais parce que moi, je l’aime, soudain il devient dangereux ?
Giuseppina frappa la table de sa paume.
— Tu ne l’aimes pas, Clara. Tu l’idolâtres. Ce n’est pas pareil. Une femme qui aime voit l’homme. Toi, tu regardes une statue et tu t’agenouilles devant elle.
Clara trembla, non de peur, mais de colère. Dans ses yeux, quelque chose s’était déjà détaché de l’enfance. Elle n’était plus seulement la fille d’un médecin respecté, élevée dans les salons, les écoles de jeunes filles et les promesses de mariage convenable. Elle était devenue, en secret, la gardienne d’un rêve malade.
Francesco se leva.
— Ces lettres doivent disparaître.
— Non, dit Clara.
— Clara.
— Non.
Son refus, net, presque calme, fit plus peur à sa mère qu’un hurlement. Giuseppina la regarda longuement, puis comprit l’effroyable vérité : on pouvait enfermer une fille dans une maison, lui choisir un fiancé, surveiller ses promenades, brûler ses papiers, mais on ne pouvait pas arracher d’elle l’image qu’elle avait placée au centre de sa vie.
Marcello prit une lettre, lut quelques lignes, puis pâlit à son tour.
— Elle lui parle comme si elle était prête à mourir pour lui.
Clara, d’une voix basse, répondit :
— Peut-être que je le suis.
Personne ne bougea.
Dehors, Rome bruissait sous les affiches, les bottes, les cris des rassemblements, la peur maquillée en ferveur. Et dans ce salon familial trop riche, trop parfumé, venait de naître une tragédie dont personne ne sortirait intact.
Giuseppina ramassa les lettres une à une.
— Très bien, dit-elle enfin. Puisque tu veux approcher le soleil, ma fille, nous allons voir combien de temps ta peau supportera la brûlure.
Clara ne savait pas encore que cette phrase, prononcée par une mère ambitieuse dans une maison romaine, allait l’accompagner jusqu’à une route du nord, jusqu’à un convoi arrêté par des hommes armés, jusqu’à un mur froid devant lequel il serait trop tard pour demander si tout cela avait été de l’amour, de la folie ou simplement la plus terrible erreur de sa vie.
Clara Petacci était née avec tout ce qu’une jeune fille de bonne famille pouvait recevoir dans l’Italie du début du siècle : un nom respecté, une éducation raffinée, des robes bien coupées, des prières apprises auprès de femmes qui savaient se tenir droites même quand elles mentaient, et cette certitude silencieuse que le monde était composé de salons fermés où l’on décidait du destin des autres à voix basse.
Son père, Francesco, était médecin. Il avait l’élégance prudente des hommes qui connaissent la valeur d’une réputation et la fragilité d’une carrière. Il ne se précipitait jamais dans une opinion sans avoir regardé autour de lui pour voir qui pouvait l’entendre. Sa femme, Giuseppina, possédait une ambition plus visible, plus tranchante. Elle croyait aux noms, aux alliances, aux portes qu’on ouvre avant même d’avoir frappé. Elle aimait ses enfants, mais d’un amour qui ressemblait parfois à une stratégie.
Dans cette maison, Clara apprit très tôt que chaque geste pouvait être observé. On ne riait pas trop fort. On ne contredisait pas un invité important. On ne se penchait pas vers la fenêtre comme une fille du peuple. On ne disait jamais exactement ce que l’on pensait, sauf dans les journaux intimes, et encore, seulement si l’on savait bien les cacher.
Elle était belle d’une beauté encore indécise, puis soudain éclatante. Ses traits avaient cette douceur qui trompe les hommes pressés : ils y voyaient de la docilité alors qu’il y avait en elle une obstination presque brutale. Elle aimait la musique, les couleurs, les poèmes, les images de cinéma, les héroïnes tragiques qui choisissent le précipice plutôt qu’une vie tiède. Dans ses cahiers, elle dessinait des visages, des paysages, des mains ouvertes. Elle aurait pu devenir peintre, actrice, épouse malheureuse d’un officier poli. Elle aurait pu être mille femmes différentes.
Mais l’Italie, elle, n’était plus un pays où l’on laissait les jeunes filles rêver librement.
Rome changeait. Les rues se remplissaient de slogans et d’uniformes. Les hommes parlaient d’ordre, de grandeur, de patrie retrouvée, comme si les mots pouvaient effacer la peur. Benito Mussolini était partout : dans les journaux, sur les affiches, dans les conversations des salons, dans les écoles, dans les bouches des domestiques et dans les silences des opposants. Il n’était pas seulement un chef politique. Il devenait une présence, une image, une sorte d’idole moderne fabriquée par la propagande et entretenue par ceux qui avaient intérêt à croire.
Chez les Petacci, on ne le détestait pas. On le respectait, du moins publiquement. Francesco, prudent, disait qu’il avait rétabli l’ordre. Giuseppina disait qu’il fallait comprendre son époque et savoir s’y placer. Marcello, lui, observait le régime comme un joueur observe une table de cartes : il ne pensait pas seulement à l’Italie, mais à ce que l’Italie pouvait lui offrir.
Clara, elle, ne calcula pas. Elle tomba.
Elle tomba d’abord dans l’image. Dans la voix. Dans la posture. Dans cette manière qu’avait Mussolini de se présenter au peuple comme si l’histoire entière attendait son geste. Elle n’avait que quatorze ans lorsqu’une tentative d’attentat contre lui fit trembler ses admirateurs. Beaucoup s’indignèrent. Clara, elle, fut bouleversée d’une façon presque intime. Elle écrivit, pria, pleura peut-être. Dans son esprit d’adolescente élevée au milieu d’un culte politique grandissant, elle ne voyait pas un homme de pouvoir, marié, brutal, autoritaire. Elle voyait un destin auquel elle voulait appartenir.
Cette confusion fut son premier piège.
Les années passèrent. Clara devint une jeune femme. On la félicitait pour sa grâce, sa tenue, sa façon de parler. Les hommes la regardaient. Les femmes la jugeaient. Sa mère commença à évoquer le mariage, non comme une possibilité sentimentale, mais comme l’étape naturelle d’une existence bien conduite. Il fallait un mari convenable, un nom compatible, un uniforme si possible, car les uniformes plaisaient aux régimes et rassuraient les familles.
Riccardo Federici entra ainsi dans sa vie.
Il était officier dans l’armée de l’air, honorable, bien présenté, assez solide pour satisfaire un père, assez décoratif pour plaire à une mère. Il n’était pas ridicule, ni cruel, ni grossier. Il avait même, parfois, cette gentillesse un peu maladroite des hommes qui sentent qu’une femme leur échappe avant même de leur appartenir. Clara accepta ses fiançailles comme on accepte une pièce de théâtre dont le rôle principal a été distribué sans vous demander votre avis.
Riccardo parlait d’avenir. Clara regardait ailleurs.
Le jour qui changea tout arriva avec une lumière d’avril.
La famille Petacci se rendait vers Ostie dans une voiture décapotable. Rome derrière eux, la mer devant, la route blanche, la chaleur légère, l’air chargé de poussière et de promesses. Clara portait un chapeau. Sa mère était satisfaite de la sortie. Son père semblait détendu. Marcello, comme toujours, s’ennuyait un peu dès qu’aucune opportunité immédiate ne se présentait.
Puis Clara vit l’automobile.
Une Alfa Romeo décapotable. Une silhouette connue. Un profil qu’elle avait contemplé mille fois sur des photographies. Son cœur se précipita avant même que sa raison comprenne.
— C’est lui, souffla-t-elle.
Personne ne répondit.
Elle se leva presque malgré elle, agita son chapeau, cria le titre qu’une nation entière répétait jusqu’à l’épuisement.
La voiture de Mussolini ralentit, puis s’arrêta plus loin.
Il aurait pu continuer. Il aurait pu ignorer la jeune femme exaltée sur la route. Mais les dictateurs, comme les acteurs, reconnaissent les regards qui les adorent. Et celui de Clara devait être d’une pureté terrifiante.
Quand elle descendit, ses jambes tremblaient. Mussolini était plus âgé que dans ses rêves, plus massif, plus réel, avec cette présence presque brutale qui occupait l’espace avant même qu’il ne parle. Il avait quarante-huit ans. Elle en avait vingt. La différence aurait dû être un mur. Pour Clara, ce fut au contraire une preuve supplémentaire de grandeur. Un homme ordinaire aurait été jeune. Un homme historique devait avoir l’âge des statues.
Il lui parla. Peu importe ce qu’il dit exactement. Les mots des hommes puissants ont souvent moins d’importance que l’effet qu’ils produisent sur ceux qui attendent d’eux une révélation. Clara entendit une voix qui lui semblait s’adresser uniquement à elle. Il sourit peut-être. Il observa sa beauté. Il nota surtout sa ferveur.
Le soir même, elle n’était plus la même.
Dans les jours qui suivirent, Mussolini la fit rappeler. La relation commença dans le secret, comme commencent les choses qui portent déjà leur propre condamnation. Clara entra dans un monde de portes discrètes, de rendez-vous dissimulés, de voitures qui attendent, de regards qui savent et se taisent. Elle se croyait choisie. Elle ne comprenait pas encore qu’être choisie par un homme habitué à prendre n’était pas la même chose qu’être aimée.
Pour Mussolini, les femmes étaient nombreuses. Elles passaient, revenaient parfois, disparaissaient souvent. Il était marié à Rachele, père de famille, chef de régime, homme public et homme privé saturé de contradictions sordides. Il aimait être admiré. Il aimait posséder. Il aimait sentir qu’il pouvait entrer dans une vie et en déplacer l’axe par un simple appel.
Clara, elle, ne voulait pas être une passade.
Quand il s’éloigna, ce fut comme si on lui arrachait l’air.
Sa famille, inquiète du scandale autant que fascinée par la proximité du pouvoir, poussa le mariage avec Riccardo. Mussolini lui-même, dans une cruauté calme, l’encouragea à maintenir cette union. Il ne lui offrait pas une vie. Il lui demandait de garder une façade.
Clara épousa Riccardo en juin 1934.
La cérémonie fut correcte, élégante, convenable. Les invités virent une mariée belle et pâle. Sa mère sourit. Son père fit ce qu’on attendait de lui. Marcello observa les visages importants. Riccardo crut peut-être, l’espace d’une journée, qu’il pouvait encore obtenir le cœur de sa femme par la patience.
Mais le mariage n’avait pas commencé qu’il portait déjà le poids d’un fantôme.
L’appartement des jeunes époux, près d’un aérodrome, semblait attendre une vie qui ne viendrait jamais. Riccardo rentrait avec ses fatigues d’officier, ses projets, ses questions. Clara répondait poliment. Elle remplissait ses devoirs avec une docilité absente. Parfois, il la surprenait près de la fenêtre, le regard fixé vers une Rome invisible.
— Tu penses encore à lui ? demanda-t-il un soir.
Clara ne répondit pas assez vite.
Riccardo comprit.
— Je suis ton mari.
Elle se retourna.
— Oui.
Il attendit la suite. Elle ne vint pas.
Dans ce seul oui, il y avait tout : le contrat, la société, le nom, la chambre partagée, mais pas l’amour.
Les mois devinrent un supplice discret. Clara ne criait pas. Elle ne fuyait pas. Elle s’éteignait par endroits, puis se rallumait dès qu’un murmure, une rumeur, un événement politique faisait réapparaître l’image de Mussolini. Son mari vivait auprès d’elle comme un homme qui habite une maison dont la pièce principale est fermée à clé.
Giuseppina, elle, observait.
Beaucoup de mères auraient tenté d’éloigner leur fille de la catastrophe. Giuseppina pensa autrement. Si Clara ne pouvait être sauvée de son obsession, peut-être fallait-il transformer cette obsession en avantage. Elle acheta une villa proche de la résidence de Mussolini. Officiellement, c’était une décision familiale. Officieusement, c’était un pont jeté au-dessus du scandale.
La mère de Clara ne se contenta pas d’attendre. Elle chercha à provoquer le destin. Une rencontre privée eut lieu au Palazzo Venezia. Nul ne sut exactement ce qui s’y dit. Peut-être Giuseppina parla-t-elle en mère inquiète. Peut-être en femme ambitieuse. Peut-être les deux à la fois, ce qui est souvent plus dangereux qu’une seule vérité.
Peu après, Riccardo fut envoyé à Tokyo comme attaché militaire.
Le transfert fut rapide, presque brutal. Il n’eut guère le temps de dire adieu à sa femme. Clara aurait dû pleurer. Elle ne le fit pas. Lorsqu’on lui annonça que son mari partait si loin, elle éprouva d’abord une honteuse sensation de délivrance. Riccardo quittait la scène. Le fantôme pouvait redevenir corps.
En 1936, la relation avec Mussolini reprit.
Cette fois, Clara ne fut pas seulement une jeune femme séduite. Elle devint une présence régulière, installée dans le périmètre intime du pouvoir. On lui donna des gardes, un chauffeur, des privilèges qui la distinguaient des autres femmes. Elle accéda à des lieux où d’autres n’entraient qu’en tremblant. Elle fut reçue au Palazzo Venezia. Elle attendit dans des pièces chargées d’ombre, entendit des pas, des voix, des ordres. Elle vit le pouvoir non depuis les places publiques, mais depuis les coulisses.
Et les coulisses sentent toujours plus mauvais que la scène.
Mussolini l’appelait. Souvent. Tous les jours parfois. Il lui parlait de ses journées, de ses colères, de ses ennemis, de ses admirations, de ses certitudes. Clara écoutait comme une prêtresse écoute un dieu, sauf que le dieu vieillissait, transpirait, mentait, se contredisait, recevait d’autres femmes et exigeait pourtant d’être adoré sans partage.
Elle tenait un journal.
C’était son acte de possession. Puisqu’elle ne pouvait pas l’avoir entièrement, elle l’écrivait. Elle notait les paroles, les gestes, les humeurs, les confidences. Lui lui demandait de ne pas tout consigner. Elle continuait. Ce qu’elle appelait mémoire était aussi une forme de revanche. Les autres femmes pouvaient recevoir son corps, ses compliments, ses caprices. Elle, Clara, garderait les traces. Elle se voulait témoin. Elle ne savait pas encore que les témoins finissent parfois condamnés avec ceux qu’ils ont observés de trop près.
La jalousie la dévorait.
Mussolini ne renonça pas aux autres. Pourquoi l’aurait-il fait ? Le monde entier semblait lui avoir appris qu’il n’avait pas à renoncer. Clara souffrait, protestait, pleurait, revenait. Il l’apaisait par des mots, par des gestes, par cette autorité qui faisait d’elle tour à tour une maîtresse privilégiée et une enfant grondée. Chaque blessure la liait davantage. C’est là l’une des cruautés des amours déséquilibrées : ce qui devrait libérer enchaîne plus fort.
Dans la famille Petacci, la liaison changea tout.
Francesco vieillissait derrière sa dignité. Il voyait bien que sa maison n’était plus seulement une maison. On y venait avec des demandes, des sous-entendus, des sourires intéressés. Giuseppina s’habituait trop vite aux avantages. Elle parlait de prudence, mais ses yeux brillaient lorsqu’un nom important était prononcé. Marcello, lui, comprit plus clairement que tous les autres la valeur marchande de cette proximité. Là où Clara voyait un amour, lui voyait un réseau.
Une organisation caritative fut créée pour les femmes pauvres. Sur le papier, elle était noble. Dans les faits, l’argent suivait des chemins plus troubles. La générosité, lorsqu’elle passe entre les mains de familles ambitieuses, peut devenir un décor. Clara, présentée comme figure bienveillante, ne voulut peut-être pas tout voir. Ou bien elle vit et détourna les yeux. L’amour qu’elle portait à Mussolini exigeait déjà tant d’aveuglements qu’un de plus ne pesait presque rien.
Marcello prospéra dans les marges. Il se rendit utile. Il apprit à parler aux bonnes personnes, à rendre des services, à réclamer sans demander. Il admirait moins le Duce qu’il n’admirait la mécanique du pouvoir. Et cette mécanique, à l’époque, semblait indestructible.
Mais rien ne l’était.
L’Europe s’assombrissait.
En 1938, Mussolini revint de Munich avec une admiration renforcée pour Hitler. Clara l’écouta parler du dirigeant allemand avec une émotion qui aurait dû l’effrayer. Elle entendit dans sa voix non seulement la stratégie politique, mais une fascination dangereuse pour un autre homme de fer. Les alliances entre monstres commencent souvent par des compliments.
L’année suivante, la guerre éclata.
Au début, beaucoup parlèrent encore de grandeur, de destin, de victoire. Les discours savent très bien couvrir le bruit des cercueils quand les cercueils sont encore loin. Mais peu à peu, la réalité se rapprocha. Les campagnes militaires italiennes apportèrent davantage de défaites que de gloire. Les soldats manquaient de matériel, de nourriture, d’espoir. Les familles reçurent des nouvelles incomplètes, puis plus de nouvelles du tout. Les villes connurent les pénuries, les bombardements, la fatigue. Le peuple, qu’on avait abreuvé de slogans, commença à sentir le goût amer de la vérité.
Clara voyait Mussolini changer.
Il restait capable de colère, de théâtre, d’orgueil. Mais derrière le masque se glissaient des instants d’abattement. Son corps lui-même trahissait le temps. Il parlait encore comme un homme qui commande à l’histoire, mais l’histoire ne l’écoutait plus avec la même docilité. Les cartes militaires devenaient des miroirs de défaite. Les alliés allemands, autrefois admirés, pesaient désormais comme des geôliers. L’Italie n’était plus un empire en marche, mais un pays épuisé, pris entre le feu des ennemis et les exigences d’un ami trop puissant.
Clara aurait pu fuir à ce moment-là.
Elle avait encore des robes, des bijoux, des contacts, une famille. Elle pouvait se retirer, prétendre avoir été trompée, jouer à la femme égarée par passion, chercher refuge dans un autre pays, dans une autre identité. Beaucoup, autour du régime, préparaient déjà leur version de l’avenir. On rangeait les portraits, on brûlait des papiers, on transformait des convictions ardentes en simples erreurs de jeunesse.
Mais Clara ne savait pas se détacher.
Pour elle, abandonner Mussolini aurait signifié s’abandonner elle-même. Toute sa vie d’adulte s’était organisée autour de lui. Ses mensonges, ses attentes, ses humiliations, ses triomphes indirects, ses accès au palais, ses larmes dans les chambres fermées : tout portait son nom. Que resterait-il d’elle si elle cessait d’être celle qui l’aimait ?
Le 25 juillet 1943, le monde qu’elle connaissait se fissura.
Après le débarquement allié en Sicile, le régime vacilla. Mussolini fut destitué sur ordre du roi et arrêté. La nouvelle traversa l’Italie comme une décharge électrique. Certains se turent par peur. D’autres respirèrent. D’autres encore comprirent que la chute d’un homme peut entraîner celle de tous ceux qui ont bâti leur vie dans son ombre.
Chez les Petacci, ce fut la panique.
Giuseppina ne contrôlait plus rien. Les salons où elle avait manœuvré devenaient dangereux. Les amis hésitaient à décrocher le téléphone. Les domestiques parlaient moins bas, signe terrifiant que la peur changeait de camp. Marcello, qui avait cru monter avec le pouvoir, sentit pour la première fois la possibilité de descendre avec lui.
Clara, elle, fut frappée au centre.
Mussolini arrêté n’était plus le Duce invincible. Il était un homme vulnérable, enfermé, livré aux décisions d’autres hommes. Pour beaucoup, cela détruisait le mythe. Pour Clara, cela le rendit plus nécessaire encore. La statue se fendait ; elle voulut poser ses mains sur les fissures.
Puis les Allemands le libérèrent.
L’opération spectaculaire qui l’arracha à sa prison sembla, pour les derniers fidèles, un miracle. Mais ce miracle avait le goût d’une chaîne. Mussolini fut installé à la tête d’un État fasciste dans le nord de l’Italie, dépendant des forces allemandes. La République sociale italienne n’était qu’une survivance, un théâtre sinistre où l’on rejouait la grandeur avec des décors en ruine. Le pouvoir avait encore des uniformes, des ordres, des fusils. Il n’avait plus d’avenir.
Clara suivit.
La famille Petacci se déplaça vers le nord. Les routes n’étaient plus des routes de vacances, mais des lignes de fuite. Les gares étaient pleines de soldats, de civils, de valises, de regards traqués. Les conversations se coupaient dès qu’un inconnu approchait. Dans les hôtels, on demandait des chambres sans poser trop de questions. Le pays entier semblait retenir son souffle en attendant de savoir qui aurait le droit de survivre à la fin.
Clara vivait parfois à Merano. Mussolini, lui, se trouvait près du lac de Garde. Ils continuaient de se voir dès qu’ils le pouvaient. Ces rencontres avaient perdu le parfum du secret amoureux pour prendre celui du désastre. Le luxe s’effritait. Les voitures roulaient dans un paysage d’occupation et de débâcle. Les hommes qui ouvraient les portes avaient des visages fermés. Les conversations se faisaient plus lourdes.
Un jour, Mussolini lui parla de l’Espagne.
— Tu pourrais partir, dit-il.
Clara le regarda comme s’il venait de l’insulter.
— Sans toi ?
— Il y a encore des moyens. L’Espagne est neutre. Tu pourrais y être protégée.
Elle eut un sourire triste.
— Protégée de quoi ? De l’histoire ? De toi ? De moi-même ?
Il détourna les yeux.
— Clara, tu ne comprends pas.
Elle s’approcha.
— Non. C’est toi qui ne comprends pas. Depuis le premier jour, tu as cru que je voulais seulement être près du pouvoir. Tu as cru que j’aimais les voitures, les gardes, les portes ouvertes, les femmes qui me jalousent. Tu n’as jamais compris que je voulais être là quand il ne resterait plus rien.
Il la fixa avec une fatigue étrange.
— Il ne restera peut-être vraiment rien.
— Alors je resterai avec rien.
Cette phrase aurait pu être sublime si elle n’avait pas été tragiquement insensée. Clara confondait fidélité et disparition. Elle croyait prouver son amour en refusant de se sauver. Mais l’amour qui exige la destruction n’est peut-être déjà plus de l’amour. C’est une foi noire, une obsession qui a pris la place de l’âme.
Au printemps 1945, tout s’accéléra.
Les Alliés avançaient. Les Allemands reculaient. Les partisans contrôlaient des routes, des villages, des passages. Les dignitaires fascistes cherchaient des issues. Certains parlaient de négocier. D’autres de franchir la frontière suisse. D’autres encore espéraient se glisser sous protection allemande jusqu’en Autriche. Chaque plan semblait déjà trop tardif au moment où il était formulé.
Mussolini partit vers Milan.
La ville n’était plus une capitale du pouvoir, mais une chambre d’attente avant la chute. Les visages y étaient tendus. Les couloirs sentaient le tabac froid, la sueur, les papiers brûlés. On entendait des pas pressés à toute heure. Des hommes qui avaient longtemps parlé de sacrifice cherchaient maintenant des voitures pour fuir.
Clara arriva auprès de lui.
Elle aurait pu rester à distance, attendre de savoir. Elle choisit le centre de la tempête. Dans les derniers jours, elle n’était plus une maîtresse décorative, ni une jeune femme fascinée par un chef, ni la fille ambitieuse d’une famille romaine. Elle était devenue la compagne obstinée d’un homme que le monde rejetait et que l’histoire s’apprêtait à condamner.
Le convoi se forma dans la confusion.
Des véhicules chargés, des hommes armés, des documents, des valises, des visages gris. Direction le nord, vers le lac de Côme, puis peut-être la Suisse. Mussolini tenta de se fondre avec des soldats allemands. L’homme qui avait voulu incarner l’Italie se cacha sous un uniforme étranger. Cette image, à elle seule, disait la fin mieux que tous les discours.
Clara le regardait.
Vit-elle le ridicule ? Vit-elle la peur ? Compris-elle, à cet instant, que le Duce de ses quatorze ans n’existait plus, peut-être n’avait jamais existé ? Ou bien son amour transforma-t-il encore cette fuite en martyre, cette lâcheté en souffrance noble, cette défaite en dernière épreuve ?
On ne saura jamais exactement ce qui passa dans son cœur.
Le convoi fut arrêté près de Dongo par des partisans italiens.
Les Allemands purent continuer. Les Italiens furent séparés. Les recherches commencèrent. Les regards passèrent d’un visage à l’autre. L’uniforme allemand ne suffit pas. Mussolini fut reconnu.
Alors, le temps se referma.
Clara ne cria pas d’abord. Elle voulut le rejoindre. On tenta de la retenir. Elle insista. Tout autour, des hommes parlaient vite, donnaient des ordres, échangeaient des regards lourds. Le sort de Mussolini n’était plus entre ses mains. Il n’était même plus vraiment un prisonnier politique en attente d’un procès. Il était un symbole dont beaucoup voulaient finir la légende sur place, sans tribune, sans défense, sans dernière mise en scène.
Clara, jusqu’au bout, refusa la distance.
Le 28 avril 1945, on les emmena à Giulino di Mezzegra.
Le village avait cette simplicité terrible des lieux qui ne savent pas encore qu’ils vont entrer dans l’histoire. Une route, des murs, des maisons, un air de fin de saison. Rien ne semblait préparé pour une tragédie mondiale. Et pourtant, c’est souvent ainsi que l’histoire tue : non dans des décors grandioses, mais près d’un portail, d’un mur, sous un ciel presque ordinaire.
Mussolini avait soixante et un ans. Clara trente-trois.
Trente-trois ans : l’âge où elle aurait pu commencer une autre vie si elle avait eu le courage de survivre à ses illusions. Elle aurait pu disparaître sous un autre nom, écrire ses souvenirs, vieillir dans une maison étrangère, mentir à des enfants, prier pour que personne ne reconnaisse son visage. Mais Clara avait brûlé les ponts un à un. Derrière elle, il n’y avait plus Rome, plus l’enfance, plus le mariage, plus la famille intacte, plus l’avenir. Il n’y avait que le chemin qui l’avait conduite là.
Les versions divergent sur ses derniers gestes. Certains dirent qu’elle tenta de protéger Mussolini. D’autres que la confusion fut trop grande pour distinguer l’élan du hasard. Mais la vérité intime importe peut-être moins que ce fait brutal : elle mourut avec lui.
Une rafale mit fin à l’homme qui avait voulu façonner l’Italie par la force, et à la femme qui avait lié son destin au sien avec une fidélité proche du fanatisme.
Le lendemain, les corps furent transportés à Milan, sur la Piazzale Loreto.
Là, la colère populaire se déchaîna. Les cadavres de Mussolini, de Clara, de Marcello et d’autres fascistes furent exposés, insultés, frappés, suspendus. La foule venait regarder la chute rendue visible. Pendant des années, le régime avait utilisé les corps, les images, les cérémonies, les places publiques pour imposer sa puissance. Maintenant, la place publique rendait à la dictature une image inversée : non plus le chef sur un balcon, mais le chef sans vie, livré à ceux qui l’avaient haï, craint ou suivi trop longtemps.
Clara, même morte, ne fut pas épargnée.
La foule ne voyait pas seulement une femme. Elle voyait la maîtresse, le privilège, la famille enrichie, les portes ouvertes pendant que d’autres enterraient leurs fils, la beauté protégée au cœur d’un pays humilié. Certains la méprisèrent. D’autres la regardèrent avec une curiosité obscène. Son corps devint, comme sa vie, un écran sur lequel chacun projetait sa propre colère.
Pourtant, si l’on revient en arrière, loin de cette place et de cette fin, on retrouve une jeune fille de quatorze ans écrivant dans son journal avec une ferveur folle. On retrouve une famille qui joua trop près du feu. Une mère qui crut pouvoir transformer la passion de sa fille en ascension sociale. Un frère qui prit les avantages sans mesurer la dette. Un père qui se tut trop souvent. Un mari envoyé au loin. Une nation qui applaudit un homme jusqu’à ne plus pouvoir prétendre qu’elle ignorait tout.
Clara fut-elle coupable ? Oui, à sa manière. Elle ne fut pas seulement une victime romantique emportée par le destin. Elle profita d’un régime, accepta ses privilèges, ferma les yeux sur ses brutalités, lia son orgueil à celui d’un dictateur. Elle écrivit, observa, resta, même quand rester devenait un choix moral. Sa fidélité ne l’innocente pas.
Mais fut-elle seulement calculatrice ? Non plus.
Il y avait en elle quelque chose de plus désespéré, de plus humain, donc de plus inquiétant. Elle avait besoin que son amour signifie quelque chose. Plus Mussolini devenait monstrueux aux yeux du monde, plus elle devait le voir comme un homme incompris, blessé, abandonné. Sinon, toute sa vie s’effondrait. Les années perdues, le mariage sacrifié, les humiliations supportées, les larmes de jalousie, les compromis de sa famille, tout cela n’aurait été qu’une marche vers le vide.
Alors elle préféra donner un sens au vide.
C’est peut-être cela, la véritable horreur de son histoire : Clara ne suivit pas Mussolini parce qu’elle ignorait entièrement ce qu’il était. Elle le suivit parce qu’elle avait construit son identité autour de l’idée qu’elle seule pouvait l’aimer jusqu’au bout. Elle transforma la lucidité en trahison possible. Elle fit de la fuite une lâcheté. Elle appela destin ce qui était peut-être seulement enfermement.
Après la guerre, les survivants arrangèrent leurs récits.
Ceux qui avaient applaudi dirent qu’ils avaient toujours douté. Ceux qui avaient profité dirent qu’ils avaient été contraints. Ceux qui avaient servi dirent qu’ils n’avaient fait qu’obéir. Les morts, eux, ne pouvaient plus corriger personne. Clara resta figée dans quelques images : la jeune maîtresse, la fidèle, la fanatique, la femme suspendue dans la honte publique. On oublia la petite fille qui dessinait. On oublia les salons familiaux, les lettres cachées, les disputes, les premiers mensonges, les avertissements ignorés.
Mais une histoire ne commence jamais au moment où le monde la remarque.
Elle commence dans une maison, un soir, avec une mère qui découvre des lettres. Elle commence dans le regard d’une adolescente sur une affiche. Elle commence dans le silence d’un père qui ne sait pas dire non, dans l’ambition d’un frère, dans une voiture arrêtée sur la route d’Ostie, dans une jeune femme qui confond l’attention d’un homme puissant avec une élection sacrée.
Et elle finit près d’un mur.
Des années plus tard, imaginons une femme âgée qui aurait connu Clara à l’école. Elle ouvre un journal, voit une photographie de la Piazzale Loreto, puis referme aussitôt la page. Elle se souvient d’une jeune fille aux doigts tachés d’encre, d’un rire clair, d’une voix qui parlait de peinture, de robes, de théâtre. Elle murmure :
— Elle aurait pu vivre autrement.
Cette phrase est peut-être l’épitaphe la plus juste.
Clara Petacci aurait pu vivre autrement. Elle aurait pu aimer un homme ordinaire, se tromper moins gravement, vieillir loin des foules, connaître les déceptions banales qui ne finissent pas dans les livres d’histoire. Mais elle voulut que sa vie touche le pouvoir, puis que son amour défie la chute, puis que sa présence au dernier moment prouve quelque chose que personne ne lui demandait plus de prouver.
Au bout du compte, elle ne sauva pas Mussolini. Elle ne sauva pas sa famille. Elle ne sauva pas son nom. Elle ne sauva même pas l’image qu’elle avait de lui.
Elle ne fit qu’accompagner jusqu’au sol l’idole qu’elle avait elle-même aidé à garder debout dans son cœur.
Et lorsque le bruit des armes se tut, lorsque la foule se dispersa, lorsque les places furent nettoyées, lorsque l’Italie commença lentement à regarder ses ruines, il resta cette question, lourde et insoluble : que devient une femme lorsqu’elle offre toute son âme à un homme qui n’en méritait aucune part ?
La réponse se trouve peut-être dans le dernier choix de Clara.
Elle avait reçu une porte de sortie. Elle ne l’a pas prise.
Elle avait vu le masque tomber. Elle a regardé le visage quand même.
Elle avait compris que l’histoire ne pardonnerait pas. Elle a avancé.
Alors son destin ne ressemble ni à une simple romance, ni à une simple chute politique. Il ressemble à un avertissement. Les monstres ne règnent jamais seuls. Autour d’eux gravitent des ambitieux, des lâches, des croyants, des amoureux, des familles entières qui pensent pouvoir toucher le pouvoir sans être contaminées par lui. Et parfois, parmi eux, il y a une jeune femme qui se persuade qu’elle n’est pas complice parce qu’elle aime.
Mais l’amour, lorsqu’il s’agenouille devant la violence, ne devient pas innocent. Il devient une chaîne.
Clara Petacci porta cette chaîne avec orgueil, avec douleur, avec aveuglement.
Puis elle tomba avec elle.
Récit inspiré du document fourni.