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Ce que Xerxès a fait aux filles de la Grèce est pire que vous ne le pensez.

Ce que Xerxès a fait aux filles de la Grèce est pire que vous ne le pensez.

Les filles oubliées d’Hellas

La première chose que Cléïs entendit, ce ne fut pas le fracas des armes, ni le cri des mouettes au-dessus de la mer noire de fumée. Ce fut la voix de sa mère.

— Ne la touchez pas ! Prenez-moi, mais ne touchez pas ma fille !

Lysandra hurlait si fort que même les soldats perses, habitués aux supplications, tournèrent la tête. Ses cheveux gris, défaits par la fuite, collaient à ses joues couvertes de cendre. À genoux dans le sable de Phalère, elle serrait la cheville de sa fille comme si toute la Grèce pouvait encore tenir dans cette main crispée.

Cléïs avait seize ans. La veille encore, elle croyait que seize ans signifiait l’âge des promesses, des robes qu’on ajuste devant un miroir de bronze, des regards volés au marché, des chants qu’on apprend pour les fêtes. À présent, cela signifiait seulement qu’elle était assez jeune pour être emmenée, assez belle pour être choisie, assez vivante pour devenir la propriété d’un empire.

Derrière elle, sa tante Myrrhine détourna les yeux.

Ce geste, plus que les lances perses, plus que les tentes où disparaissaient les femmes triées une à une, brisa quelque chose en Cléïs. Myrrhine, la sœur de sa mère, celle qui avait dormi sous leur toit lorsque son mari était mort, celle qui embrassait Cléïs au front en l’appelant « ma seconde fille », venait de murmurer au scribe perse :

— Celle-ci est fille de Nicodème. Son père a pris les armes contre le Grand Roi. Elle est robuste. Prenez-la plutôt que ma Harmonie.

Harmonie, sa cousine, se tenait à quelques pas, tremblante, enveloppée dans un manteau trop grand. Elle pleurait, mais elle ne disait rien. Son silence avait le goût d’une trahison.

Lysandra comprit avant Cléïs. Elle se redressa, le visage déformé par une rage terrible.

— Myrrhine… Qu’as-tu fait ?

La tante répondit d’une voix blanche :

— J’ai sauvé mon enfant.

Alors Lysandra se jeta sur elle.

Il n’y eut qu’un éclair de mouvement, un cri, puis le manche d’une lance s’abattit sur le dos de Lysandra. Elle tomba dans le sable, la bouche ouverte, sans souffle. Cléïs voulut courir vers elle, mais deux mains puissantes la retinrent par les bras. Elle se débattit, mordit, griffa, appela sa mère, son père mort, les dieux, la mer, n’importe qui.

Personne ne vint.

Autour d’elle, des centaines de femmes attendaient leur tour. Des filles d’Athènes, de Corinthe, de Mégare, de Thèbes. Des mères tenant des nourrissons contre leur poitrine. Des veuves aux yeux secs. Des enfants trop épuisés pour pleurer. Elles avaient survécu aux incendies, aux rues remplies de fumée, aux temples pillés, aux hommes tombés devant les portes. Elles avaient cru, naïvement, que survivre était une victoire.

Elles se trompaient.

Au loin, les Grecs célébraient déjà les batailles gagnées. On parlerait de Salamine, de Platées, des généraux, des navires, des dieux qui avaient protégé la patrie. Les poètes chanteraient la gloire des hommes. Les sculpteurs graveraient leurs noms dans le marbre.

Mais ici, sur cette plage où la marée tirait des morceaux de boucliers brûlés, personne ne chantait.

Ici, les filles d’Hellas étaient alignées comme du butin.

Un scribe perse s’approcha de Cléïs. Il ne regarda pas ses larmes. Il regarda ses dents, ses mains, ses épaules, la longueur de ses cheveux. Puis il traça quelques signes sur une tablette d’argile.

— Nom ? demanda-t-il dans un grec raide.

Cléïs voulut répondre, mais sa mère, à terre, remua faiblement. Leurs regards se croisèrent.

Dans celui de Lysandra, il y avait un ordre.

Souviens-toi.

Alors Cléïs releva le menton.

— Cléïs, fille de Nicodème, de Corinthe.

Le scribe nota. Puis un soldat la poussa vers les tentes.

Derrière elle, sa mère cria son nom une dernière fois. Mais déjà le vent emportait ce nom vers la mer, comme s’il appartenait à un monde qui venait de mourir.

Le camp perse s’étendait sur des milles le long de la côte. De loin, il ressemblait à une seconde armée, immobile, faite de toile, de cordes et d’ombres. De près, c’était une gorge ouverte où l’on avalait des familles entières.

Les hommes âgés étaient séparés d’un côté, les enfants de l’autre. Les femmes étaient divisées selon des critères que les captives ne comprenaient pas encore, mais que les Perses appliquaient avec une précision froide. Les très jeunes filles étaient conduites vers des chariots. Les femmes mûres vers des rangées gardées par des soldats aux visages las. Les autres, celles qui n’étaient plus des enfants et pas encore fanées par les deuils, passaient devant des intendants.

Cléïs fut placée parmi elles.

À sa droite, une fille de Thèbes murmura :

— Ils vont nous tuer ?

Personne ne répondit.

À sa gauche, une adolescente aux cheveux noirs, les yeux secs malgré son visage couvert de poussière, dit :

— Non. S’ils avaient voulu nous tuer, ils l’auraient déjà fait.

Cette phrase glaça Cléïs plus que la peur de mourir.

La fille s’appelait Thalia. Elle venait d’un village près d’Athènes. Son frère avait été massacré sur une route, sa mère perdue dans la fuite, son père disparu depuis des semaines. Elle parlait d’une voix calme, presque coupante, comme quelqu’un qui avait décidé de ne plus donner au malheur le plaisir de la voir trembler.

— Et toi ? demanda-t-elle.

— Corinthe.

— Tu as encore quelqu’un ?

Cléïs regarda vers l’endroit où sa mère avait été frappée. Elle ne la voyait plus.

— Je ne sais pas.

Thalia hocha la tête. C’était une réponse qu’elle comprenait.

À l’intérieur de la grande tente où on les conduisit, l’air était étouffant. Des lampes fumaient. Des scribes étaient assis près de tables basses. Un interprète grec, un homme maigre au regard fuyant, répétait les ordres perses.

— Avance. Lève les bras. Tourne-toi. Ouvre la bouche.

Les femmes passaient une à une. On notait leur âge, leur origine, leur état, parfois la profession de leur père ou de leur mari. Celles qui savaient lire étaient marquées d’un signe particulier. Celles qui savaient chanter, tisser, broder, soigner, cuisiner, aussi. Rien de ce qu’elles étaient n’avait de valeur humaine ; tout devenait usage possible.

Quand vint le tour de Cléïs, elle serra les poings.

Le scribe qui la reçut n’était pas vieux. Son visage était plus doux que celui des soldats, mais ses yeux semblaient avoir appris à ne plus voir les personnes. Il posa devant lui une tablette fraîche.

— Nom ?

Elle le répéta.

— Âge ?

— Seize ans.

— Père ?

La gorge de Cléïs se noua.

— Nicodème, marchand d’huile.

— Mort ?

Elle ne répondit pas.

L’interprète leva la main comme pour la gifler, mais le scribe perse l’arrêta d’un geste.

— Mort ? répéta-t-il.

— Oui.

Il nota. Puis il demanda :

— Mère ?

Cette fois, Cléïs eut envie de mentir. Dire que sa mère était morte, pour que les Perses ne puissent pas la retrouver, la blesser encore, l’utiliser contre elle. Mais elle se rappela le regard de Lysandra : souviens-toi.

— Lysandra.

Le scribe leva brièvement les yeux.

— Tu dois apprendre vite, dit-il en grec. Celles qui se souviennent trop fort souffrent plus longtemps.

— Alors je souffrirai longtemps.

L’interprète ricana, mais le scribe ne sourit pas. Il inscrivit quelque chose sur la tablette, puis fit signe qu’on l’emmenât.

Cette nuit-là, Cléïs dormit dans une tente avec quarante autres filles. Dormir était un mot trop généreux. Elles s’effondrèrent plutôt sur le sol, sans couverture, serrées les unes contre les autres comme des bêtes pendant l’orage. Certaines priaient Athéna, d’autres Héra, d’autres des dieux de petites îles que personne ne connaissait. Une fille appela son père jusqu’à l’aube. Une autre répétait son nom, encore et encore, comme si chaque syllabe était un clou planté dans la mémoire.

Thalia, près de Cléïs, murmura :

— Il faut apprendre les noms des autres.

— Pourquoi ?

— Parce qu’eux vont essayer de les effacer.

Alors, dans l’obscurité, elles commencèrent.

— Cléïs, fille de Nicodème.

— Thalia, fille de Ménon.

— Damaris, fille d’Euphron.

— Ianthe, fille de Callias.

— Roxane, fille de Timôn.

Roxane. Elle n’avait pas encore parlé. Elle était assise contre un poteau, les genoux repliés, les yeux fixés sur l’entrée de la tente. Elle avait peut-être dix-sept ans, un visage lumineux malgré la saleté, et cette beauté triste qui attire le danger comme une lampe attire les insectes.

— Roxane ? répéta Thalia. C’est un nom grec ?

— Ma mère aimait les noms étrangers, répondit-elle. Elle disait que le monde était plus vaste que nos peurs.

Personne ne trouva rien à répondre.

Au matin, on leur donna de l’eau tiède et un pain dur. Puis commencèrent les jours du tri.

Les Perses ne criaient presque jamais. C’était ce qui rendait leur cruauté plus étrange. Les Grecs, dans la colère, insultaient, frappaient, juraient par les dieux. Les Perses organisaient. Ils avaient des listes, des sceaux, des tablettes, des cordes colorées autour des poignets, des marques qui décidaient du destin d’une femme plus sûrement qu’une sentence prononcée devant un tribunal.

Une corde rouge signifiait départ vers l’est.

Une corde noire signifiait travail lourd.

Une corde blanche signifiait service domestique.

Une corde bleue, que personne ne comprenait au début, était réservée à celles dont les traits, l’âge ou les compétences intéressaient les maisons nobles.

Cléïs reçut une corde bleue.

Thalia aussi.

Roxane également.

Quand elles sortirent de la tente de tri, un silence étrange les enveloppa. Les femmes aux cordes noires les regardaient avec une pitié qui ressemblait à de la peur. Celles aux cordes rouges pleuraient déjà. Les filles aux cordes bleues, elles, étaient surveillées avec une attention particulière, comme des objets précieux et fragiles.

Précieux, parce qu’on pouvait en faire usage.

Fragiles, parce qu’il ne fallait pas les abîmer avant l’arrivée.

Le troisième jour, Cléïs revit sa tante.

Myrrhine traversait le camp avec Harmonie. Sa fille portait une corde blanche. Service domestique. Un sort moins sombre que celui de la corde bleue, moins dangereux peut-être, plus anonyme. Myrrhine tenait sa main comme une femme vertueuse protégeant son enfant d’un monde brutal. Quand elle vit Cléïs, elle pâlit.

Cléïs marcha vers elle malgré les cris du garde.

— Où est ma mère ?

Myrrhine recula.

— Cléïs…

— Où est ma mère ?

Harmonie se mit à pleurer.

— Je ne sais pas, répondit Myrrhine. Après… après le coup, ils l’ont emmenée avec les femmes âgées.

— Tu l’as donnée.

— J’ai sauvé ma fille.

— Et moi, qu’étais-je pour toi ?

Myrrhine ouvrit la bouche, mais rien ne sortit. Dans ses yeux, Cléïs vit une vérité plus misérable que la haine : sa tante ne s’était pas crue mauvaise. Elle avait simplement choisi que l’enfant sacrifiée serait celle d’une autre.

— Si je reviens un jour, dit Cléïs, je dirai ton nom.

Myrrhine se mit à trembler.

— Ne me maudis pas.

— Je n’ai pas besoin de te maudire. Tu vivras avec ce que tu as fait.

Un soldat arracha Cléïs à cette scène. Mais la phrase resta entre elles, plus tranchante qu’un couteau.

Le départ eut lieu avant l’aube.

Les captives furent conduites vers des navires ancrés près de la côte. La mer, qui avait porté la victoire grecque contre la flotte perse, portait maintenant les filles vaincues vers l’exil. Cléïs monta à bord sans se retourner. Elle avait peur que, si elle regardait la plage, elle y voie sa mère. Ou pire : qu’elle ne la voie pas.

Dans la cale, l’air sentait la corde humide, le vomi et le sel. Les filles étaient assises en rangs serrés. Des gardes passaient entre elles. Au-dessus, sur le pont, les marins criaient des mots perses. Le navire gémit, s’écarta du rivage, et tout ce qui avait été la vie de Cléïs commença à rétrécir.

Thalia ferma les yeux.

— Dis ton nom.

— Cléïs.

— Plus fort.

— Cléïs, fille de Nicodème, de Corinthe.

Roxane reprit :

— Roxane, fille de Timôn, de Thessalie.

Puis d’autres suivirent. Dans le ventre noir du bateau, les noms montèrent un à un, fragiles, entêtés. C’était une rébellion minuscule. Une armée aurait ri de cela. Un roi n’en aurait jamais entendu parler. Pourtant, pour ces filles, répéter leurs noms était déjà refuser la disparition.

Le voyage dura des jours. Peut-être des semaines. Le temps se déforma. Il y eut des escales, des cris dans des ports inconnus, des visages d’hommes qui les regardaient comme on regarde une cargaison rare. À Sardes, on les fit descendre.

La ville était immense, plus ordonnée que les villes grecques, plus riche aussi, avec ses routes, ses entrepôts, ses cours où l’on parlait mille langues. Cléïs n’avait jamais imaginé qu’un empire pût être autre chose qu’une armée. À Sardes, elle comprit que la vraie force perse n’était pas seulement dans ses lances, mais dans ses registres. Tout y était compté, pesé, classé, déplacé. Les grains, les chevaux, les esclaves, les artisans, les prisonniers, les femmes.

Elles furent installées dans un bâtiment de pierre, à l’écart du marché. Ce n’était pas une prison au sens grec du terme. Il n’y avait pas de chaînes aux murs. Les portes étaient gardées, les cours hautes, les sorties impossibles. Mais on leur donna de l’eau propre, des vêtements simples, parfois même des fruits. Cette apparente douceur rendait l’endroit plus dangereux encore. On ne voulait pas seulement les retenir. On voulait les transformer.

Le premier matin, une femme perse entra. Elle était grande, vêtue de lin clair, le visage fermé. Derrière elle marchait un interprète.

— Vous apprendrez la langue, dit-il. Vous apprendrez les gestes convenables. Vous oublierez vos coutumes. Celles qui obéissent vivront mieux. Celles qui résistent souffriront sans utilité.

Thalia cracha au sol.

La femme perse la regarda comme on regarde une enfant qui ne comprend pas le feu.

— Ton courage ne te rendra pas libre, dit-elle par l’interprète. Il te rendra seulement plus facile à briser.

Thalia sourit.

— Alors il faudra beaucoup de temps.

Les semaines à Sardes furent une lente guerre contre elles-mêmes.

On leur apprit à se lever au son d’un bâton frappé contre une porte. À manger en silence. À répondre à des mots perses. À baisser les yeux devant certains hommes, à incliner la tête devant certaines femmes. On corrigeait leur posture, leur façon de marcher, leur manière de nouer leurs cheveux. On leur retirait les bijoux grecs, les fibules, les fragments de vie qu’elles avaient réussi à cacher. Une fille fut battue pour avoir gardé une petite statuette d’Artémis dans sa sandale. Une autre passa trois jours sans pain pour avoir chanté une prière d’Héra.

Cléïs découvrit qu’il existe une fatigue qui ne vient pas du corps, mais du fait de se défendre à chaque seconde contre l’effacement. On peut vous voler votre sommeil, votre nourriture, votre liberté. Mais quand on commence à vous voler vos gestes, votre langue, votre manière d’appeler la lumière du matin, alors la bataille devient invisible.

Roxane apprenait vite. Trop vite au goût de Thalia.

— Tu te plies, lui lança-t-elle un soir.

Roxane, assise près de la fenêtre haute, répondit sans colère :

— Je survis.

— Ce n’est pas toujours différent de trahir.

Roxane se leva.

— Ma mère disait qu’un roseau qui plie voit encore le soleil après la tempête. Un chêne brisé ne voit plus rien.

— Et quand tu parleras leur langue mieux que la tienne ? Quand tu porteras leurs vêtements ? Quand tu ne sauras plus prier sans chercher les mots ?

Le visage de Roxane se ferma.

— Alors tu me rappelleras mon nom.

Cette réponse désarma Thalia.

Cléïs, elle, comprenait les deux. Elle admirait la résistance brûlante de Thalia, mais elle voyait aussi ce que cette résistance lui coûtait. Thalia recevait moins de nourriture. On l’isolait pendant des heures. On la forçait à refaire les mêmes gestes jusqu’à l’épuisement. Sa maigreur devenait inquiétante, mais ses yeux restaient durs.

Un soir, le scribe de Phalère réapparut.

Cléïs le reconnut aussitôt. Il entra dans la salle où elles apprenaient les mots perses des objets domestiques. Il parlait avec la femme responsable du bâtiment, puis son regard tomba sur Cléïs.

Après la leçon, il la fit appeler.

Elle le rejoignit dans une petite pièce où s’empilaient des tablettes.

— Tu te souviens de moi ? demanda-t-il.

— Oui.

— Je m’appelle Vahuka.

— Je ne t’ai pas demandé ton nom.

— Non. Mais je te le donne.

Cléïs se méfia. Les bourreaux polis sont parfois les pires.

— Pourquoi ?

Vahuka posa devant lui une tablette.

— Parce qu’un nom donné oblige celui qui le reçoit à voir une personne.

— Tu t’en souviens seulement maintenant ?

Il ne répondit pas tout de suite.

— J’ai noté ton nom à Phalère. Cléïs, fille de Nicodème. Beaucoup d’autres scribes ne notent que la ville et l’âge. Moi, je note les noms quand je peux.

— Pour mieux nous envoyer où il faut ?

— Pour qu’il reste quelque chose.

Elle eut envie de le haïr plus encore parce qu’il semblait presque sincère.

— Tu écris sur l’argile de ton roi. Ce n’est pas de la mémoire. C’est une cage.

— Peut-être. Mais une cage peut survivre à ceux qui l’ont construite.

Ces mots, Cléïs ne les comprit pas alors. Plus tard, ils reviendraient la hanter.

Vahuka lui apprit qu’un convoi partirait bientôt pour Suse. Les filles aux cordes bleues seraient emmenées plus loin encore, au cœur de l’empire. Certaines entreraient dans les maisons de nobles, d’autres dans les ateliers du palais, d’autres dans le système réservé aux femmes captives de haute valeur. Il n’employa pas les mots que Cléïs redoutait. Il n’en eut pas besoin.

— Pourquoi me dire cela ?

— Parce qu’à Suse, celles qui ne comprennent rien meurent vite.

— Et toi, tu veux que je vive ?

— Je veux que ton nom ne soit pas seulement une ligne.

Cléïs le fixa.

— Alors écris aussi celui de ma mère. Lysandra, fille d’Euboulos. Elle n’était pas du butin. Elle était une femme libre.

Vahuka prit une tablette fraîche et grava le nom.

Ce fut la première fois depuis la plage que Cléïs pleura.

Pas devant lui. Jamais devant lui.

Mais plus tard, dans l’obscurité, entre Thalia qui respirait difficilement et Roxane qui murmurait des verbes perses pour ne pas les oublier au matin, Cléïs pleura en silence. Elle ne pleurait pas seulement sa mère, ni sa maison, ni son enfance. Elle pleurait la découverte terrible que, même chez l’ennemi, il pouvait exister des hommes capables d’un geste presque humain. Cela compliquait la haine. Et dans un monde effondré, même la haine simple est un refuge.

Le voyage vers Suse fut plus long encore.

Elles traversèrent des plaines, des montagnes, des villes dont les noms n’avaient aucune racine dans la langue de Cléïs. Partout, l’empire se déployait comme une toile. Des relais, des routes, des gardes, des intendants, des messagers à cheval. Les Perses n’avaient pas seulement conquis des territoires ; ils avaient appris à faire circuler la volonté du roi plus vite que la douleur de ceux qu’il dominait.

À mesure qu’elles avançaient vers l’est, les filles grecques se taisaient davantage. Au début, elles avaient raconté leurs souvenirs pour se tenir éveillées : les marchés d’Athènes, les potiers de Corinthe, les vignes de Thèbes, les fêtes au bord de la mer. Puis les souvenirs étaient devenus des blessures trop ouvertes. On ne peut pas toucher chaque jour ce qu’on a perdu sans finir par craindre sa propre mémoire.

Thalia, pourtant, continuait.

— Dis-moi l’odeur de ta maison, ordonnait-elle parfois à Cléïs.

— L’huile d’olive, le pain chaud, la laine mouillée quand il pleuvait.

— Le visage de ta mère ?

— Des yeux gris. Une cicatrice près du poignet. Elle chantait faux quand elle était heureuse.

— Ton père ?

Cléïs hésitait toujours.

— Il riait avant de finir ses phrases.

Thalia hochait la tête.

— Garde ça. Ils ne savent pas le prendre si tu ne le lâches pas.

Mais Thalia s’affaiblissait. À Sardes, on lui avait retiré une partie de ses rations. Pendant le voyage, sa fièvre monta. Roxane tenta de lui donner la moitié de son eau. Thalia refusa d’abord, puis accepta en jurant qu’elle rembourserait ce geste dans une autre vie.

Quand Suse apparut enfin, Cléïs crut voir une ville sortie d’un rêve étranger.

Les murs semblaient brûler dans la lumière. Des colonnes immenses soutenaient des salles où l’air circulait comme dans des temples ouverts au ciel. Des jardins répandaient des parfums inconnus. Des hommes de toutes les couleurs de peau, de toutes les langues, portaient des marchandises, des documents, des armes, des tissus. Suse n’était pas seulement une capitale. C’était une bouche par laquelle le monde entier semblait entrer pour ressortir sous forme d’ordre impérial.

Les Grecques furent conduites dans une aile du complexe palatial. Les portes se refermèrent derrière elles.

Là, on leur donna de nouveaux vêtements.

Puis de nouveaux noms.

Ce ne fut pas une cérémonie. Il n’y eut ni prêtre ni autel. Seulement une femme âgée assise derrière une table, entourée de servantes, avec une liste devant elle.

— Cléïs deviendra Artaïna.

— Non, dit Cléïs.

La servante qui traduisait ne leva même pas les yeux.

— Ici, tu répondras à Artaïna.

— Mon nom est Cléïs.

La femme âgée la regarda enfin. Elle avait des rides profondes et des yeux durs comme des pierres de rivière.

— Ton nom grec restera peut-être dans ta tête. Mais ta bouche servira la maison. Et dans cette maison, on t’appellera Artaïna.

Cléïs sentit la colère monter. Elle pensa à sa mère dans le sable. À la voix de Thalia dans la cale. À la tablette où Vahuka avait écrit Lysandra.

— Vous pouvez appeler une pierre oiseau. Elle ne volera pas.

La femme âgée sourit à peine.

— On ne demande pas à une pierre de voler. On lui demande de tenir le mur.

Ainsi commença la vie de Cléïs à Suse.

Elle entra d’abord dans les ateliers de tissage du palais. Les salles étaient longues, éclairées par des ouvertures hautes. Des dizaines de femmes y travaillaient : Perses pauvres, Lydiennes, Babyloniennes, Égyptiennes, filles venues de peuples que Cléïs ne savait même pas situer sur une carte. Certaines étaient captives, d’autres nées dans le palais, d’autres vendues par leurs familles. Toutes avaient appris à se taire dans une langue commune : celle des mains occupées et des regards prudents.

On faisait lever Cléïs avant l’aube. Elle filait, nouait, tissait, défaisait ce qui était mal fait. Les motifs perses étaient complexes, répétitifs, pleins de lions, de lotus, de créatures ailées. Au début, elle les haïssait. Puis ses doigts les apprirent malgré elle. Le corps, pour survivre, obéit parfois avant l’âme.

Thalia fut placée dans le même atelier. Mais elle refusait tout ce qu’on voulait lui enseigner. Elle travaillait trop lentement, chantait des airs grecs sous son souffle, répondait au nom de Thalia et jamais au nom perse qu’on lui avait donné. Elle devint un exemple. On la punissait devant les autres non pour la détruire seulement, mais pour leur apprendre le prix de la mémoire.

Un soir, Cléïs la trouva dans un coin de la cour, les mains tremblantes.

— Tu dois manger, dit-elle.

Thalia eut un rire sec.

— Voilà que tu parles comme elles.

— Je parle comme quelqu’un qui veut te garder vivante.

— Vivante pour quoi ? Pour porter leurs robes ? Tisser leurs palais ? Oublier ma mère ?

Cléïs s’agenouilla devant elle.

— Vivante pour dire ton nom demain.

Thalia ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, la dureté avait cédé la place à une fatigue immense.

— J’ai peur, Cléïs.

C’était la première fois qu’elle le disait.

Cléïs lui prit la main.

— Moi aussi.

— Non. Toi, tu as encore une flamme qui sait se cacher. La mienne brûle trop haut. Ils la voient. Ils viendront l’éteindre.

— Alors donne-m’en une partie.

Thalia posa son front contre celui de Cléïs.

— Si je meurs, tu diras que j’étais Thalia, fille de Ménon. Que je venais d’Attique. Que je savais courir plus vite que mes frères. Que je voulais voir Delphes.

— Tu le verras.

— Ne mens pas.

Cléïs ne répondit pas.

Quelques mois plus tard, Thalia s’effondra devant son métier à tisser. Elle n’avait pas vingt ans. On l’emporta avant que les autres femmes puissent la toucher. Le soir, la surveillante annonça simplement que la travailleuse grecque assignée au rang sept avait été retirée pour faiblesse définitive.

Faiblesse définitive.

Ce fut ainsi que l’empire appelait la mort d’une fille qui avait résisté jusqu’à l’épuisement.

Cette nuit-là, Cléïs ne dormit pas. Elle répéta cent fois :

— Thalia, fille de Ménon, d’Attique. Elle courait plus vite que ses frères. Elle voulait voir Delphes.

Roxane pleurait à côté d’elle.

— Je ne veux pas finir comme elle, murmura-t-elle.

Cléïs ne la jugea pas. La mort de Thalia avait laissé dans l’air une question que chacune entendait : que vaut une résistance qui ne laisse personne vivant pour raconter ?

Roxane choisit une autre voie.

Elle apprit le perse avec une rapidité remarquable. Elle comprit les usages de la cour, les hiérarchies invisibles, les mots qu’il fallait éviter, les silences utiles. Sa beauté, son intelligence, sa capacité à écouter sans paraître soumise attirèrent l’attention d’un intendant noble nommé Artaphernès. Il n’était pas cruel au sens ordinaire. Il ne criait pas, ne frappait pas. Il était pire peut-être : il croyait sincèrement faire honneur à Roxane en l’intégrant à sa maison.

Elle quitta l’atelier un matin.

Avant de partir, elle serra Cléïs dans ses bras.

— Ne me hais pas.

— Je ne te hais pas.

— Je vais porter leurs tissus. Manger à leur table. Peut-être avoir leurs enfants.

Cléïs sentit son cœur se contracter.

— Alors apprends-leur que tu avais un nom avant eux.

Roxane baissa les yeux.

— J’essaierai.

— Non. Promets-le.

— Je te le promets.

Elles se séparèrent.

Les années commencèrent à passer.

Au début, Cléïs les comptait selon les fêtes grecques qu’elle imaginait au loin. Les Panathénées. Les récoltes. Les mois où sa mère préparait certaines galettes. Puis ces repères devinrent flous. Elle se surprit un jour à chercher le mot grec d’un outil qu’elle utilisait chaque matin. Elle le retrouva après quelques instants, mais la peur fut si violente qu’elle en eut la nausée.

Oublier ne faisait pas de bruit. C’était cela le plus terrible. Ce n’était pas une porte qui claque. C’était une lampe qui baisse imperceptiblement, soir après soir, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’on vit dans l’ombre.

Alors Cléïs inventa des rituels.

Chaque matin, avant de se lever, elle récitait en silence son nom, celui de ses parents, celui de Thalia, celui des filles de la tente. Chaque soir, elle brodait un signe minuscule au revers des tissus qu’on lui confiait : une lettre grecque cachée dans un motif perse, un alpha dans la courbe d’une feuille, un lambda dans la patte d’un lion, un thêta au centre d’une fleur. Personne ne le voyait. Ou peut-être quelqu’un le vit et se tut.

Avec le temps, elle devint l’une des meilleures tisseuses de l’atelier. Cela lui donna un privilège dangereux : on la remarqua. On lui confia des pièces destinées aux maisons nobles. Elle entra parfois dans des salles où les captives ordinaires ne mettaient jamais les pieds. Elle y vit des femmes grecques transformées par les années, certaines couvertes de bijoux, d’autres tenant des enfants aux boucles noires. Elles ne parlaient pas toujours grec entre elles. Parfois, elles semblaient même éviter cette langue comme une douleur honteuse.

Un jour, dans une cour intérieure, Cléïs entendit une voix l’appeler très doucement :

— Cléïs ?

Elle se retourna.

Roxane se tenait près d’un bassin. Elle portait une robe perse brodée d’or. Ses cheveux étaient parfumés, ses poignets ornés de bracelets fins. À côté d’elle, un petit garçon de quatre ou cinq ans jouait avec une figurine de cheval.

Pendant un instant, Cléïs vit deux femmes à la fois : l’adolescente de la cale, jurant de ne pas oublier, et cette épouse secondaire d’un intendant impérial, droite, élégante, presque étrangère.

— Roxane.

Le visage de Roxane trembla.

— On ne m’appelle plus ainsi.

— Moi, si.

Le petit garçon leva les yeux.

— Mère, qui est-ce ?

Il parlait perse.

Roxane posa une main sur son épaule.

— Une ancienne amie.

— Elle parle bizarrement.

Cléïs sourit malgré la douleur.

— Et toi, comment t’appelles-tu ?

— Mithradatès.

Un nom perse. Un nom de l’empire.

Roxane détourna le regard.

Quand l’enfant s’éloigna, elle murmura :

— Il ne sait pas.

— Quoi ?

— La Grèce. Ma langue. Ma mère. Rien.

Cléïs sentit monter une colère triste.

— Tu avais promis.

— Je sais.

— Alors pourquoi ?

Roxane serra les poings.

— Parce que son père surveille tout. Parce qu’ici, un enfant doit appartenir clairement à une maison, à une lignée, à une loyauté. Parce que s’il est trop grec, il sera méprisé. Parce que si je lui donne mon passé, je lui donne une blessure dont il n’a pas besoin.

— Ou une racine.

— Les racines peuvent étrangler quand elles poussent dans la mauvaise terre.

Cléïs voulut répondre durement. Puis elle vit les yeux de Roxane. Derrière les bijoux, derrière la soie, il y avait une prison différente, plus douce, plus profonde. Roxane n’avait pas trahi par légèreté. Elle avait survécu au prix d’une partie d’elle-même, et ce prix la dévorait.

— Apprends-lui au moins une chanson, dit Cléïs.

— Je ne me souviens plus des paroles.

Ce fut pire qu’un cri.

Cléïs resta immobile. Roxane, la fille dont la mère disait que le monde était plus vaste que les peurs, avait oublié les paroles des chansons de son enfance.

Alors Cléïs chanta très bas.

Une berceuse corinthienne que Lysandra chantait faux quand elle était heureuse. Une mélodie simple, presque ridicule, avec des mots sur la lune qui lave les seuils et les enfants qui dorment sous la protection des oliviers.

Roxane porta une main à sa bouche.

— Continue.

Cléïs continua.

Le petit Mithradatès revint en courant, attiré par l’air inconnu.

— Qu’est-ce que c’est ?

Roxane s’agenouilla devant lui. Sa voix se brisa.

— C’est une chanson de ma mère.

— Je peux l’apprendre ?

Roxane regarda Cléïs. Dans ce regard, il y avait honte, gratitude et terreur.

— Oui, répondit-elle enfin. Tu peux.

À partir de ce jour, Cléïs sut que la mémoire pouvait passer par des fissures minuscules. Un chant. Une lettre cachée. Un nom murmuré à un enfant. L’empire avait des routes, des armées, des registres. Mais la mémoire avait la patience de l’eau.

Pendant que Cléïs survivait à Suse, Lysandra survivait en Grèce.

Elle n’était pas morte sur la plage de Phalère. On l’avait jetée parmi les femmes trop âgées pour les maisons nobles, mais encore assez fortes pour le travail. Pendant des semaines, elle avait transporté de l’eau, lavé des linges, servi des soldats qui ne voyaient en elle qu’une vieille captive. Puis, lors du désordre d’un départ, elle s’était enfuie avec deux autres femmes.

Elle avait marché la nuit, mangé des herbes, dormi dans des fossés. Une des femmes mourut de fièvre. L’autre retourna vers sa ville. Lysandra, elle, retourna à Corinthe avec une seule idée : retrouver sa fille.

Mais la Grèce victorieuse n’avait pas de place pour les mères des captives.

Quand elle arriva, amaigrie, le visage creusé, les hommes parlaient déjà de gloire. Sur l’agora, on discutait des batailles, des alliances, des offrandes à faire aux dieux. Les citoyens évoquaient la résistance héroïque, les navires, les sacrifices des soldats. Lorsqu’elle demanda qui s’occupait des femmes emmenées vers l’est, on lui répondit d’abord par le silence.

Puis un magistrat soupira :

— Femme, nous avons tous perdu quelqu’un.

— Ma fille n’est pas morte.

— Alors priez les dieux.

— Les dieux ne savent pas où les Perses l’ont envoyée. Les hommes, peut-être, le savent.

On la chassa.

Lysandra vendit ce qui restait de la maison. Elle interrogea des marchands, des marins, des prisonniers libérés. Elle apprit des noms de villes : Sardes, Suse, Persépolis. Des noms qui semblaient appartenir au bout du monde. Elle économisa chaque pièce pour payer un messager, puis un autre. La plupart revinrent sans réponse. Certains ne revinrent jamais.

Myrrhine, sa sœur, tenta une fois de lui parler.

Elle vint au crépuscule, vêtue de deuil, Harmonie derrière elle. La jeune fille avait survécu. Elle travaillait dans une maison grecque revenue de l’exil, protégée par le statut de son futur mari. Elle n’avait plus l’air d’une enfant. Elle avait le regard de quelqu’un qui a compris trop tard que sa vie avait été achetée avec celle d’une autre.

— Lysandra, dit Myrrhine. Je viens demander pardon.

Lysandra ne la fit pas entrer.

— Le pardon ne retrouve pas les filles.

— Je n’avais qu’un instant pour choisir.

— Et tu as choisi.

— J’étais folle de peur.

— Moi aussi.

Myrrhine éclata en sanglots.

— Harmonie était mon enfant.

Lysandra répondit d’une voix si calme que Myrrhine recula.

— Cléïs aussi était l’enfant de quelqu’un.

La porte se referma.

À partir de ce jour, Lysandra ne parla plus à sa sœur. Mais Harmonie revint seule, plusieurs mois plus tard. Elle déposa devant la maison un petit sac de pièces.

— Pour chercher Cléïs, murmura-t-elle.

Lysandra ouvrit la porte.

La jeune fille tremblait.

— Je n’ai rien dit ce jour-là. Je l’ai laissée partir à ma place.

Lysandra regarda cette enfant sauvée par lâcheté et sacrifice. Elle aurait voulu la haïr. Elle n’y parvint pas complètement. Harmonie était coupable, oui, mais elle était aussi une fille terrorisée par un monde construit par les décisions des adultes.

— Entre, dit Lysandra.

Ce ne fut pas un pardon. Pas encore. Mais ce fut une fissure dans la pierre.

Les années passèrent ainsi, tendues entre Suse et Corinthe, entre la mère qui cherchait et la fille qui résistait à l’oubli.

À Suse, Cléïs devint une femme.

Son visage perdit la rondeur de l’adolescence. Ses mains se couvrirent de petites cicatrices laissées par les fils, les aiguilles, les métiers. Elle parlait désormais le perse couramment. Elle savait reconnaître les accents des provinces. Elle comprenait les ordres avant qu’on les traduise. Cette compétence la dégoûtait parfois. Elle avait l’impression que l’empire avait planté sa langue en elle comme on plante un drapeau sur une citadelle.

Mais cette langue devint aussi une arme.

Parce qu’elle comprenait, elle entendait. Parce qu’elle entendait, elle savait. Elle apprit quels marchands grecs venaient à Suse, quels prisonniers étaient libérés, quelles familles cherchaient des captives. Elle glissa parfois un nom dans la bouche d’un voyageur, un message dans le doublage d’un tissu, une lettre minuscule confiée à quelqu’un qui peut-être la livrerait, peut-être la vendrait, peut-être l’oublierait.

Un jour, Vahuka revint.

Il avait vieilli. Quelques fils blancs apparaissaient dans sa barbe. Il la trouva dans l’atelier, penchée sur une pièce destinée à une maison satrapique.

— Cléïs, dit-il.

Elle ne leva pas tout de suite les yeux.

— Ici, on m’appelle Artaïna, non ?

— Moi, j’ai écrit Cléïs.

Elle posa son ouvrage.

— Pourquoi es-tu là ?

— Des listes doivent être vérifiées. Des captives grecques ont été déplacées. Certaines peuvent être rachetées.

Le cœur de Cléïs frappa si fort qu’elle eut mal.

— Rachetées par qui ?

— Des familles. Des sanctuaires. Des cités parfois, quand cela sert leur prestige.

— La Grèce se souvient donc que nous existons ?

Vahuka ne répondit pas. Son silence suffisait.

Il lui apprit qu’un marchand corinthien avait porté plusieurs fois le nom de Cléïs, fille de Nicodème. Une femme nommée Lysandra payait depuis des années pour obtenir des nouvelles. Les messages s’étaient perdus, retenus, confondus. Mais le nom avait survécu dans plusieurs registres.

Cléïs dut s’asseoir.

Sa mère vivait. Ou avait vécu assez longtemps pour la chercher.

— Elle est venue jusqu’ici ?

— Non. Mais son argent, ses questions, son nom, oui.

Cléïs rit et pleura en même temps. Pendant des années, elle avait cru que sa mémoire marchait seule dans le désert. Or, de l’autre côté du monde, une autre mémoire avançait vers elle.

— Puis-je partir ?

Vahuka baissa les yeux.

— Pas encore. Ton statut dépend de la maison royale. Mais il existe des demandes. Des arrangements. L’empire vend parfois ce qu’il ne juge plus utile.

— Je suis donc devenue assez vieille pour être rendue ?

— Tu es devenue assez précieuse pour qu’on négocie.

Elle éclata d’un rire amer.

— Quelle faveur.

— Je ne te demande pas de gratitude.

— Tant mieux.

Il sortit alors une petite tablette enveloppée de tissu.

— Ce n’est pas officiel.

Cléïs la prit.

Elle y vit des noms. Des dizaines de noms grecs. Ceux des femmes passées par Phalère, par Sardes, par Suse. Certaines marquées mortes. D’autres déplacées. D’autres sans indication.

— Pourquoi me donner cela ?

— Parce que je ne vivrai pas éternellement. Et parce que les archives du roi gardent les choses pour le roi. Pas pour les mères.

Cléïs referma ses doigts sur la tablette.

— Tu as participé à ce système.

— Oui.

— Tu as noté nos corps, nos âges, nos états comme du bétail.

— Oui.

— Et maintenant tu voudrais sauver ton âme avec des noms ?

Vahuka accepta l’accusation sans se défendre.

— Peut-être. Ou peut-être ai-je compris trop tard que l’argile se souvient mieux que les hommes.

Cléïs le regarda longtemps.

— Je ne te pardonne pas.

— Je ne te l’ai pas demandé.

— Mais je prendrai les noms.

Ce soir-là, elle copia la liste sur un tissu qu’elle doubla d’une broderie complexe. Elle y ajouta celles dont elle se souvenait. Thalia. Damaris. Ianthe. Roxane. Des filles sans tombe, sans cité, sans hymne. Elle cousit leurs noms dans un manteau destiné à un marchand grec. Si les dieux avaient encore un peu de goût pour la justice, ce manteau retournerait vers l’ouest.

Les dieux, cette fois, ne furent pas totalement sourds.

Deux ans plus tard, Cléïs fut appelée devant un intendant. On lui annonça sa libération partielle. Le terme était étrange. Elle n’était pas libre comme une citoyenne grecque l’aurait été. Mais elle était autorisée à quitter Suse sous la protection d’un marchand, contre paiement, avec interdiction de réclamer compensation ou statut. Elle n’emporterait presque rien.

Elle avait alors trente-deux ans.

Seize ans avaient passé depuis Phalère.

Avant son départ, elle demanda à voir Roxane.

Son amie arriva voilée, plus grave qu’autrefois. Mithradatès, désormais adolescent, l’accompagnait. Il salua Cléïs en perse, puis, avec hésitation, ajouta en grec :

— Que les dieux de ta mère te gardent.

Cléïs sentit sa gorge se serrer.

— Elle t’a appris.

Le garçon sourit.

— Seulement des chansons. Et quelques noms.

Roxane prit les mains de Cléïs.

— Je ne peux pas partir.

— Je sais.

— Parfois, je rêve de ma maison. Mais dans le rêve, je ne trouve plus la porte.

— Alors je la décrirai pour toi.

Roxane pleura sans bruit.

— Dis-leur que j’ai existé.

— Je dirai que Roxane, fille de Timôn, avait une voix douce, un fils aux yeux grecs, et qu’elle a sauvé une chanson.

— Ce n’est pas assez.

— C’est plus que ce qu’ils voulaient nous laisser.

Mithradatès s’approcha. Il tenait une petite amulette de bois.

— Ma mère dit que cela vient de Grèce.

Cléïs reconnut un fragment d’olivier sculpté, peut-être ramassé par Roxane avant sa capture, gardé toutes ces années comme une braise sous la cendre.

— Garde-le, dit-elle.

— Mère veut que vous l’emportiez.

Roxane secoua la tête.

— Non. C’est à lui maintenant. Qu’il sache qu’un arbre peut pousser dans une terre lointaine sans cesser d’être un olivier.

Cléïs embrassa Roxane.

Elles ne se revirent jamais.

Le retour fut plus douloureux que l’exil.

À l’aller, Cléïs avait été arrachée au monde. Au retour, elle découvrit que le monde avait continué sans elle. Les ports avaient changé. Des enfants nés après la guerre couraient dans les rues en jouant aux batailles contre les Perses. Ils criaient des noms de généraux, imitaient les navires, riaient en mourant pour rire. Aucun ne jouait aux filles emmenées vers Suse.

À Corinthe, elle s’arrêta devant sa maison.

Elle n’appartenait plus à sa famille. Un marchand de vin l’avait achetée. Le seuil avait été refait. L’olivier de la cour avait disparu. Cléïs posa la main sur le mur extérieur et ne sentit rien. Pas de miracle, pas de voix des morts. La pierre ne reconnaît pas toujours ceux qui reviennent.

Elle demanda Lysandra.

On la regarda avec méfiance. Son accent avait changé. Ses vêtements, même simples, portaient une coupe orientale. Ses manières étaient trop calmes, trop étrangères. Enfin, une vieille voisine la reconnut.

— Par les dieux… Cléïs ?

La femme s’appelait Philoné. Elle avait vendu des figues près de chez eux autrefois. Elle porta les mains à son visage.

— Ta mère t’a cherchée jusqu’à ce que ses jambes ne la portent plus.

— Elle vit ?

La question sortit comme une prière.

Philoné baissa les yeux.

— Elle est morte l’hiver dernier.

Le monde ne s’effondra pas. C’était cela, l’horreur. Le monde resta debout. Des hommes passèrent dans la rue. Un âne secoua ses oreilles. Une femme cria le prix du poisson. Et Cléïs, qui avait survécu à l’empire pour retrouver sa mère, arriva une saison trop tard.

Philoné la conduisit jusqu’à une petite tombe hors de la ville.

Lysandra n’avait pas eu de monument riche. Mais sur la pierre, quelqu’un avait gravé :

Ici repose Lysandra, qui n’oublia jamais.

Cléïs tomba à genoux.

Elle resta longtemps sans parler. Puis elle sortit la tablette de Vahuka, le tissu brodé de noms, l’amulette qu’elle portait depuis Suse, et les posa contre la pierre.

— Mère, dit-elle enfin. Je suis revenue.

Le vent passa dans les herbes sèches.

— Je m’appelais Cléïs chaque matin. Comme tu me l’avais ordonné. J’ai gardé ton nom. J’ai gardé celui de père. J’ai gardé ceux des filles. Mais je n’ai pas pu revenir plus tôt.

Elle attendit un reproche impossible. Il ne vint pas.

Alors elle pleura comme l’enfant qu’elle n’avait jamais eu le droit de rester.

Le lendemain, Harmonie vint la voir.

Elle avait le visage d’une femme de trente ans, mariée, mère déjà. Quand elle aperçut Cléïs, elle chancela.

— Tu es vivante.

— Oui.

Harmonie se mit à genoux.

— Je n’ai pas le droit de te demander pardon.

— Non.

La franchise fit trembler Harmonie.

— J’ai pensé à toi chaque jour.

— Cela ne m’a pas ramenée.

— Je sais.

Cléïs la regarda. Elle avait longtemps imaginé cette scène. Dans ses nuits à Suse, elle avait rêvé de gifler Harmonie, de maudire Myrrhine, de faire entrer dans leur maison toute la honte qu’elles avaient laissée sur la plage. Mais devant cette femme rongée par une culpabilité ancienne, la vengeance lui parut soudain trop petite pour contenir seize années.

— Ta mère vit ?

Harmonie secoua la tête.

— Elle est morte il y a cinq ans. Elle parlait de toi à la fin. Elle voyait ton visage dans tous les coins de la pièce.

Cléïs ferma les yeux.

— La peur a fait de vous des voleuses.

— Oui.

— Elle m’a volé ma vie. Elle a volé la paix de ma mère. Elle t’a volé ton innocence. Elle a volé l’âme de ta mère avant sa mort.

Harmonie sanglotait.

— Que puis-je faire ?

Cléïs pensa aux noms cousus dans le tissu, aux femmes revenues et rejetées, aux enfants nés dans l’exil, aux cités qui préféraient les statues des hommes aux tombes des femmes.

— Tu peux parler.

Harmonie leva la tête.

— De quoi ?

— De ce jour. De ce que ta mère a fait. De ce que les Perses ont fait. De ce que les Grecs ont préféré oublier. Tu peux dire aux autres femmes que je suis revenue. Et que je ne suis pas impure. Je suis survivante.

Harmonie pâlit.

— Les hommes ne voudront pas entendre.

— Alors commence par les femmes.

Ce fut ainsi que la seconde vie de Cléïs commença.

Elle découvrit très vite que revenir ne signifiait pas rentrer.

Certaines familles lui fermèrent la porte. On l’invita rarement à s’asseoir dans les maisons respectables. Des hommes parlaient d’elle à voix basse, comme si l’exil avait laissé sur sa peau une tache contagieuse. On lui demanda si elle avait oublié les dieux grecs. Si elle mangeait comme les Perses. Si elle avait eu des enfants là-bas. Si elle était encore vraiment corinthienne.

À chaque question, elle répondait :

— Je suis Cléïs, fille de Nicodème et de Lysandra. J’ai été emmenée. Je suis revenue. Cela suffit.

Mais pour beaucoup, cela ne suffisait pas.

La Grèce aimait ses morts plus que ses survivantes. Les morts étaient simples. On pouvait les honorer sans les écouter. Les survivantes, elles, posaient des questions. Pourquoi n’êtes-vous pas venus ? Pourquoi nos noms ne sont-ils pas sur vos stèles ? Pourquoi vos victoires ont-elles besoin de notre silence ?

Des femmes commencèrent pourtant à venir.

D’abord une veuve dont la sœur n’était jamais revenue. Puis une mère qui cherchait le nom de sa fille. Puis une ancienne captive de Chios, revenue depuis trois ans et traitée comme une ombre par sa propre famille. Elle s’appelait Damaris. Cléïs mit un moment à la reconnaître. La petite fille de la tente était devenue une femme sèche, nerveuse, qui sursautait au moindre bruit de pas.

Elles se tinrent longtemps face à face.

— Damaris, fille d’Euphron, dit Cléïs.

Damaris porta les mains à sa bouche.

— Tu te souviens ?

— Oui.

Damaris s’effondra contre elle.

Après Damaris vinrent d’autres « silencieuses ». C’est ainsi qu’on les appelait parfois, non parce qu’elles n’avaient rien à dire, mais parce que personne ne voulait entendre. Elles se retrouvaient près de la tombe de Lysandra, puis dans une petite maison qu’Harmonie mit à leur disposition en secret. Elles apportaient des fragments : un nom, une ville, une date approximative, une chanson à moitié oubliée, le souvenir d’une amie morte dans un atelier, d’une fille emmenée dans une maison noble, d’un enfant laissé derrière à Suse.

Cléïs écrivait tout.

Elle avait appris de l’empire l’art terrible des listes. Elle décida de lui voler cette arme. Si les Perses avaient classé les femmes pour les posséder, elle les classerait pour les rendre au monde.

Les noms s’accumulèrent.

Thalia, fille de Ménon, d’Attique.

Roxane, fille de Timôn, de Thessalie.

Ianthe, fille de Callias, de Mégare.

Damaris, fille d’Euphron, de Chios.

Myrto, fille d’Alcée, de Thèbes.

Phila, fille inconnue, morte sur la route de Sardes.

Une enfant sans nom, qui chantait pour ne pas pleurer.

Une mère de Naxos, qui avait caché trois filles dans un puits.

Une tisseuse d’Athènes, devenue servante à Suse.

Une femme revenue avec un fils que sa cité refusa de reconnaître.

À mesure que la liste grandissait, la colère grandissait aussi.

Un jour, Cléïs se présenta devant le conseil local. Harmonie voulut l’accompagner. Damaris aussi. Finalement, vingt femmes marchèrent derrière elle. Elles ne portaient pas d’armes. Seulement des tablettes, des tissus brodés, des fragments de mémoire.

Les hommes du conseil les reçurent avec irritation.

— Que demandez-vous ? dit l’un d’eux.

Cléïs répondit :

— Une stèle.

— Pour qui ?

— Pour les femmes emmenées pendant la guerre.

Un murmure parcourut la salle.

— Les morts de la guerre ont déjà leurs honneurs.

— Pas celles-ci.

— Beaucoup ne sont peut-être pas mortes.

— C’est précisément pourquoi elles ont besoin d’un nom.

Un homme plus jeune, vêtu avec soin, prit la parole :

— Femme, nous comprenons ta douleur. Mais exposer ces choses publiquement risque de salir la mémoire de nos cités. Les Perses nous ont vaincus par moments, mais nous les avons repoussés. Il faut transmettre aux enfants la force, non la honte.

Cléïs le fixa.

— La honte n’est pas d’avoir été emmenées. La honte est de nous effacer pour protéger l’orgueil des hommes.

Le silence tomba.

Un vieillard tapa du poing.

— Tu parles avec insolence.

— J’ai appris l’insolence dans les ateliers de Suse. Elle m’a tenue debout.

On les chassa sans réponse.

Mais l’affaire ne s’arrêta pas.

Les femmes racontèrent. Dans les marchés, près des fontaines, aux enterrements, pendant les fêtes. Harmonie, qui avait longtemps vécu dans la culpabilité muette, parla la première devant d’autres épouses. Elle raconta Phalère. Elle dit le choix de sa mère, sa propre lâcheté, la corde blanche à son poignet, la corde bleue à celui de Cléïs. Certaines l’insultèrent. D’autres pleurèrent. Mais personne ne put dire qu’elle mentait.

Damaris parla des camps.

Une femme de Thèbes parla de sa fille rejetée à son retour avec un enfant métis.

Philoné, la vieille marchande de figues, parla de Lysandra, qui avait vendu sa maison pour poursuivre un nom jusqu’aux limites du monde connu.

Bientôt, il devint plus difficile de les faire taire que de leur accorder une pierre.

La stèle fut d’abord modeste. Placée hors des murs, près d’un chemin secondaire, comme si la cité voulait encore cacher ce qu’elle concédait. Mais Cléïs s’en contenta, parce qu’une pierre commence toujours par être seule avant de devenir un lieu.

On y grava :

Aux filles d’Hellas emmenées vers l’est,
à celles qui moururent sans tombe,
à celles qui revinrent sans maison,
à celles dont les enfants ne connurent pas leur nom,
que cette pierre se souvienne lorsque les hommes oublient.

Puis, en dessous, on grava les premiers noms.

Cléïs demanda que celui de Thalia soit parmi les tout premiers.

Le jour de l’inauguration, peu d’hommes vinrent. Beaucoup de femmes, en revanche, se tinrent devant la stèle. Certaines avaient perdu une fille, une sœur, une mère. D’autres n’avaient perdu personne, mais comprenaient enfin que la victoire qu’on leur avait racontée était incomplète.

Cléïs ne fit pas de grand discours. Elle n’était pas poète. Elle dit seulement :

— On nous a prises pour nous changer. On a changé nos noms, nos vêtements, parfois notre langue. Certaines d’entre nous ont oublié des chansons. Certaines ont eu des enfants qui ne sauront jamais où leurs mères sont nées. Certaines sont mortes en regardant vers l’ouest. Nous ne pouvons pas toutes les ramener. Mais nous pouvons empêcher qu’elles meurent une seconde fois.

Puis elle chanta la berceuse de Lysandra.

Au début, sa voix trembla. Puis Damaris la rejoignit. Puis Harmonie. Puis d’autres femmes, qui ne connaissaient pas les paroles, répétèrent le refrain. Ce n’était pas un chant parfait. Les voix étaient cassées, vieillies, inégales. Mais Cléïs pensa que sa mère aurait aimé cela. Une chanson fausse, peut-être. Mais vivante.

Les années suivantes, la stèle devint un passage obligé pour certaines femmes. Des noms furent ajoutés. Des voyageurs apportèrent des nouvelles. Une captive revenue de Sardes reconnut trois noms. Un marchand affirma avoir entendu parler de Roxane, devenue mère d’un second fils. Un soldat grec revenu de l’est raconta qu’un jeune administrateur perse, aux yeux étonnamment clairs, connaissait une chanson grecque sur la lune et les oliviers.

Cléïs sut alors que Mithradatès n’avait pas oublié.

Cette pensée lui donna une paix étrange.

Elle ne se maria jamais. Non parce qu’elle méprisait l’amour, mais parce que sa vie avait pris une autre forme. Elle devint celle que l’on venait voir quand une famille recevait une rumeur, quand une femme revenait sans savoir où aller, quand un enfant né de l’exil était repoussé par les siens. Elle ne sauvait pas tout le monde. Personne ne le peut. Certaines douleurs restaient fermées. Certaines femmes repartaient sans parler. Certaines cités continuaient de préférer la pureté de leurs mythes à la vérité des corps revenus.

Mais Cléïs avait appris la patience.

Un empire n’efface pas en un jour. La mémoire ne reconstruit pas en un jour non plus.

Harmonie resta près d’elle jusqu’à la fin. Leur relation ne devint jamais simple. Il y avait entre elles une plage, une corde bleue, une mère frappée, une tante coupable. Mais il y avait aussi les années de réparation. Harmonie utilisa son rang, son argent, sa maison pour accueillir les silencieuses. Un jour, alors qu’elles étaient toutes deux assises près de la stèle, elle demanda :

— M’as-tu pardonné ?

Cléïs regarda les noms gravés.

— Je ne sais pas.

Harmonie baissa la tête.

— Je comprends.

— Mais je ne veux plus que ta faute soit le centre de ma vie.

C’était peut-être plus précieux qu’un pardon.

Quand Cléïs atteignit la vieillesse, ses cheveux devinrent blancs comme le sel séché sur les coques des navires. Ses mains tremblaient, mais elle continuait de tracer des noms lorsque quelqu’un lui en apportait. Les enfants du voisinage la connaissaient comme une vieille femme étrange qui parlait parfois perse aux marchands et chantait des chansons très anciennes. Certains l’appelaient grand-mère, même si elle n’avait pas d’enfants.

Un soir de printemps, un jeune homme arriva à Corinthe.

Il venait de loin. Ses vêtements étaient de coupe perse, mais il parlait grec avec une application émouvante, comme quelqu’un qui a appris chaque mot en le recevant comme un trésor. Il demanda la maison de Cléïs.

On le conduisit à elle.

Elle était assise dans la cour, enveloppée d’un manteau léger. Lorsqu’elle leva les yeux, elle reconnut quelque chose dans son visage. Les années tombèrent.

— Mithradatès ?

Le jeune homme s’inclina.

— Je suis son fils.

Cléïs porta une main à son cœur.

— Le fils de Mithradatès ?

— Oui. Mon père m’a envoyé. Ma grand-mère Roxane est morte l’an dernier. Avant de mourir, elle m’a donné votre nom. Elle a dit : « Va vers l’ouest. Trouve Cléïs si elle vit encore. Sinon, trouve la pierre. Dis-lui que je n’ai pas tout oublié. »

Cléïs ferma les yeux.

Le jeune homme sortit de son sac un petit morceau de tissu, très ancien, fragile, soigneusement plié. Cléïs le déplia. Au revers, presque effacée, une lettre grecque était brodée dans le motif d’une fleur perse.

Un alpha.

L’un de ses signes.

— Elle l’a gardé, murmura-t-elle.

— Elle gardait aussi la chanson.

Le jeune homme, d’une voix hésitante, chanta la berceuse de Lysandra.

Les mots avaient changé. Le rythme aussi. Il y avait dans sa prononciation des traces de plusieurs terres, plusieurs générations, plusieurs exils. Mais la mélodie était là. La lune, le seuil, les oliviers, l’enfant qui dort.

Cléïs pleura sans honte.

Le lendemain, elle le conduisit à la stèle.

— Voici les femmes dont tu descends aussi, dit-elle.

— Même si je suis perse ?

— Tu es ce que l’histoire a fait de toi. Mais tu peux choisir ce que tu portes avec honneur.

Il lut les noms lentement. Quand il arriva à Roxane, fille de Timôn, de Thessalie, il posa ses doigts sur la gravure.

— Mon père ne savait pas qu’elle avait une ville.

— Maintenant, toi, tu le sais.

Il resta longtemps silencieux.

— Puis-je ajouter le nom de mon père ?

Cléïs réfléchit. Certains auraient protesté. Un fils de Perse sur la stèle des filles grecques ? Mais elle pensa à Roxane, à la promesse brisée puis réparée, à l’enfant qui avait appris une chanson interdite, au petit-fils venu de l’est pour rendre un nom à une morte.

— Oui, dit-elle. Mais pas comme maître, ni comme conquérant. Comme témoin.

On grava alors :

Mithradatès, fils de Roxane, qui porta la chanson plus loin que l’empire.

Ce fut la dernière inscription que Cléïs vit achevée.

Elle mourut quelques mois plus tard, au lever du jour.

Harmonie était près d’elle. Damaris aussi, très vieille, presque aveugle. Le petit-fils de Roxane, qui avait décidé de rester quelque temps en Grèce, se tenait dans la cour. Sur la table reposaient les tablettes, les tissus, les listes copiées et recopiées, toute cette fragile administration de la mémoire qu’une ancienne captive avait opposée à l’administration de l’effacement.

Avant de mourir, Cléïs demanda qu’on ouvre la porte.

— Je veux entendre la rue.

On obéit.

Des bruits ordinaires entrèrent : un marchand qui appelait, une roue sur la pierre, une femme qui riait, un enfant qui pleurait parce qu’on lui refusait une figue. La vie, indifférente et magnifique.

Harmonie prit sa main.

— Que veux-tu que nous disions de toi ?

Cléïs sourit faiblement.

— Mon nom.

— Cléïs, fille de Nicodème et de Lysandra.

— Et celui de Thalia.

Damaris, d’une voix cassée, répondit :

— Thalia, fille de Ménon, d’Attique. Elle courait plus vite que ses frères. Elle voulait voir Delphes.

Cléïs ferma les yeux. Elle sembla écouter quelque chose que les autres n’entendaient pas : peut-être la mer de Phalère, peut-être la voix fausse de sa mère, peut-être les filles dans la cale répétant leurs noms contre la nuit.

Son dernier mot fut :

— Souvenez-vous.

On l’enterra près de Lysandra, non loin de la stèle.

Sur sa pierre, Harmonie fit graver :

Ici repose Cléïs, fille de Nicodème et de Lysandra.
On voulut lui prendre son nom.
Elle revint avec ceux des autres.

Des années plus tard, les enfants apprirent à lire en passant le doigt sur ces lettres. Certains demandaient pourquoi il y avait tant de noms de femmes sur une pierre hors des murs. Alors les mères racontaient. Pas toujours toute l’histoire. Les histoires trop lourdes doivent être données avec mesure aux jeunes cœurs. Mais elles disaient assez pour que le silence ne revienne pas entièrement.

Elles disaient qu’une guerre ne se termine pas quand les soldats rentrent.

Elles disaient que la victoire peut avoir des ombres.

Elles disaient que des filles avaient été emmenées vers l’est, qu’on avait tenté de changer leurs noms, leurs langues, leurs enfants, mais que certaines avaient gardé une braise sous la cendre.

Elles disaient qu’une mère avait cherché sa fille jusqu’à son dernier hiver.

Elles disaient qu’une survivante était revenue trop tard pour embrasser cette mère, mais pas trop tard pour sauver la mémoire des autres.

Et parfois, au crépuscule, devant la stèle, une voix chantait encore la vieille berceuse de Corinthe. La chanson avait traversé les cales, les ateliers, les palais, les mariages forcés, les enfants partagés entre deux peuples, les hontes des cités et l’orgueil des hommes. Elle était revenue transformée, mais vivante.

C’était peu face à l’immensité du mal.

Mais c’était assez pour que les filles d’Hellas ne disparaissent pas tout à fait.

Car il existe une mort plus profonde que celle du corps : être effacé de la mémoire des vivants. Et il existe une victoire plus discrète que celle des armées : obliger le monde, même tard, même à voix basse, à prononcer le nom de celles qu’il voulait oublier.

Cléïs avait perdu sa jeunesse, sa maison, sa mère, une partie de sa langue et presque tout ce que les hommes appellent une destinée heureuse.

Mais elle avait gardé les noms.

Et parfois, dans l’histoire, garder les noms suffit à faire trembler les empires.