Ce que Khosro II a fait à 10 000 religieuses chrétiennes de Jérusalem après 614 était pire que la mort
Le soir où sa famille la renia, Théodora comprit que Jérusalem ne tomberait pas d’abord sous les béliers perses, mais sous le poids des secrets gardés dans les maisons.
La pluie n’était pas tombée depuis des semaines. La poussière collait aux sandales, aux murs, aux paupières des vieillards. Pourtant, dans la maison des Léontès, près de la porte de Sion, l’air était plus lourd encore qu’au-dehors. On avait fermé les volets bien avant le coucher du soleil. On avait placé une lampe au centre de la table. Autour d’elle, les visages semblaient sculptés dans la cire : pâles, tendus, presque étrangers les uns aux autres.
Théodora, encore vêtue de la robe sombre du monastère Sainte-Marie-des-Oliviers, se tenait debout, les mains croisées sur sa poitrine. Elle était venue parce que son père l’avait fait appeler d’urgence. Il avait envoyé un petit serviteur jusqu’au couvent avec un seul mot : Reviens.
Elle avait cru à une maladie, à une dernière bénédiction, à une peur de vieillard devant l’armée perse qui avançait. Elle n’avait pas imaginé trouver sa mère en larmes, son frère Matthaios debout contre le mur, le regard chargé d’une haine si froide qu’elle aurait préféré une gifle.
Sur la table reposait un coffre ouvert.
À l’intérieur, il n’y avait ni bijoux ni reliques, mais des actes, des sceaux, des pièces d’or et une petite clé de bronze.
— Dis-lui, père, cracha Matthaios. Dis à ta fille sainte ce que tu as fait pendant que nous mourions de faim.
Le vieux Léontès ne répondit pas. Ses mains tremblaient. Il avait été tailleur de pierre pour les églises de Jérusalem, un homme fier, robuste, capable autrefois de soulever un bloc que deux jeunes hommes peinaient à déplacer. Ce soir-là, il paraissait déjà enterré.
— Matthaios, murmura Théodora, que se passe-t-il ?
Son frère rit. Un rire bref, laid, sans joie.
— Ce qui se passe ? Tu veux vraiment l’entendre avec tes oreilles de moniale ? Très bien. Notre père a donné la moitié de la maison au monastère. La moitié des terres aussi. Il a caché l’or de notre mère dans les caves de Sainte-Marie. Et cette clé… cette clé ouvre le passage secret qui mène sous vos murs.
La mère poussa un cri étouffé.
Théodora sentit son ventre se nouer.
— Père ?
Léontès leva enfin les yeux. Dans son regard, il y avait une supplication plus terrible que l’aveu lui-même.
— Je croyais protéger ce qui restait de nous.
— Nous ? hurla Matthaios. Tu l’as protégée, elle ! Ta fille préférée ! Celle qui t’a tourné le dos pour aller chanter des psaumes derrière des murs pendant que moi je travaillais, pendant que mère vendait ses bracelets, pendant que les rumeurs de guerre dévoraient chaque marché !
Théodora recula comme si les mots l’avaient frappée au visage.
Elle avait quitté cette maison sept ans plus tôt, non par mépris des siens, mais parce qu’elle avait senti, depuis l’enfance, un appel plus fort que la peur, plus profond que les promesses de mariage. Sa mère l’avait pleurée trois mois. Son frère, lui, ne l’avait jamais pardonnée.
Mais ce soir, la rancœur ancienne avait pris une forme nouvelle : celle de la trahison.
— Les Perses sont à trois jours, dit Matthaios d’une voix soudain basse. Quand ils arriveront, les murs tomberont. Les soldats chercheront l’or, les vivres, les femmes cachées. Et toi, ma sœur, tu es assise sur notre seule chance de survie.
Théodora regarda la clé de bronze.
— Que veux-tu de moi ?
Matthaios s’approcha. Ses yeux brillaient.
— Que tu ouvres le passage. Que tu nous fasses entrer au monastère cette nuit. Que tu nous caches parmi tes saintes femmes. Que tu rendes enfin à cette famille ce que tu lui as pris.
Le silence devint immense.
Dehors, au loin, une clameur monta depuis les remparts. Quelqu’un criait que les premiers feux perses avaient été aperçus sur les collines.
La mère de Théodora tomba à genoux.
— Ma fille, supplia-t-elle. Si tu nous refuses cela, nous sommes morts.
Théodora ferma les yeux. Le monastère n’était pas une forteresse privée. Il abritait des femmes âgées, des novices, des veuves, des pèlerines venues de Syrie, de Cappadoce, d’Égypte. Y introduire une famille entière par un passage oublié, c’était mettre toutes les autres en danger. Et pourtant, comment refuser à sa mère ? Comment laisser son père, son propre père, attendre la mort derrière une porte close ?
Matthaios lut l’hésitation sur son visage et sourit.
— Tu vois ? Même ta foi ne sait pas quoi faire.
Alors Théodora comprit que le pire siège ne serait pas celui des Perses autour de Jérusalem, mais celui que le sang, la peur et l’amour livraient déjà dans son cœur.
Elle prit la clé.
Et, dans ce simple geste, commença la longue nuit dont aucun d’eux ne sortirait indemne.
I. La ville qui priait trop fort
Jérusalem, en l’an 614, n’était pas seulement une ville. Elle était un souffle suspendu entre la terre et le ciel. Ses pierres portaient les pas des prophètes, ses ruelles retenaient les murmures des pèlerins, ses églises recueillaient chaque larme comme une offrande. On disait que même les ombres y avaient une mémoire.
Mais cette année-là, la mémoire devint un poids.
Depuis des mois, des réfugiés arrivaient par les routes du nord. Ils venaient de Damas, d’Émèse, de villes que l’armée perse avait traversées comme un vent noir. Certains marchaient pieds nus. D’autres portaient sur leur dos des vieillards trop faibles pour avancer seuls. Tous racontaient la même chose : Khosro II, le grand roi de Perse, ne s’arrêtait devant rien. Les armées byzantines reculaient. Les provinces tombaient. Les églises brûlaient. Les reliques disparaissaient.
Dans les marchés de Jérusalem, les hommes parlaient à voix basse. Dans les maisons, les femmes enterraient sous les dalles les petites pièces d’argent, les bagues de mariage, les icônes familiales. Les prêtres multipliaient les processions. Les moines jeûnaient. Les moniales priaient jour et nuit.
Au monastère Sainte-Marie-des-Oliviers, les cloches ne sonnaient plus seulement pour les offices. Elles sonnaient aussi pour rappeler aux cœurs qu’ils devaient rester éveillés.
Théodora y était entrée à dix-neuf ans. Elle en avait vingt-six lorsque la guerre arriva jusqu’aux portes de sa famille. Elle n’était ni la plus belle, ni la plus savante, ni la plus ancienne des sœurs. Mais elle possédait ce calme particulier des êtres qui ont beaucoup douté avant de croire. Ce calme inquiétait parfois les novices. Il rassurait les mourantes.
L’abbesse, mère Euphémie, disait d’elle :
— Théodora ne parle pas beaucoup, mais quand elle écoute, on a l’impression que Dieu lui-même se tait pour entendre avec elle.
Cette parole la faisait sourire. Théodora savait mieux que personne combien son âme était traversée de bruits. Le souvenir de sa maison ne l’avait jamais quittée. Elle revoyait son père penché sur la pierre blanche, sa mère préparant le pain au cumin, Matthaios courant dans la cour avec des genoux écorchés. Puis elle revoyait le jour de son départ : son frère refusant de l’embrasser, sa mère agrippée à son voile, son père murmurant seulement : Va où ton cœur ne ment pas.
Elle croyait avoir obéi à cet ordre.
Mais, cette nuit-là, quand elle revint au monastère avec sa famille par le passage souterrain, elle ne savait plus si son cœur disait la vérité ou si la peur parlait à sa place.
Le passage avait été creusé longtemps auparavant, à une époque de troubles dont personne ne se souvenait clairement. Il partait d’une cave abandonnée près de la porte de Sion et rejoignait une réserve basse sous le monastère. Léontès l’avait découvert autrefois en réparant un mur effondré. Il l’avait révélé à l’abbesse, qui avait ordonné qu’on en ferme l’accès, mais sans le détruire. On ne sait jamais, avait-elle dit.
On ne sait jamais était arrivé.
Théodora fit entrer son père, sa mère et Matthaios au milieu de la nuit. Elle leur donna des couvertures, un peu de pain, de l’eau. Elle les installa dans une salle aveugle où l’on gardait jadis des jarres d’huile.
— Vous resterez ici jusqu’à ce que mère Euphémie décide, dit-elle.
Matthaios ricana.
— Jusqu’à ce que ton abbesse décide si nous avons le droit de vivre ?
— Jusqu’à ce que je sache comment protéger tout le monde.
— Tout le monde, répéta-t-il. Toujours tout le monde. Jamais ta famille d’abord.
Elle ne répondit pas. Elle avait appris au monastère que certains mots sont des braises : si l’on souffle dessus, ils embrasent la maison.
À l’aube, elle confessa tout à mère Euphémie.
L’abbesse l’écouta sans l’interrompre. C’était une femme âgée, haute, sèche, dont le visage semblait avoir été poli par le jeûne et les veilles. Ses yeux noirs n’exprimaient ni colère ni surprise.
— Tu as désobéi, dit-elle enfin.
— Oui, ma mère.
— Tu as mis cette maison en danger.
— Oui.
— Tu as sauvé ton père et ta mère d’une nuit de terreur.
Théodora releva les yeux.
— Je ne sais plus ce que j’ai fait.
Mère Euphémie posa une main sur son épaule.
— Personne ne le sait jamais au moment où il agit. Ce sont les conséquences qui donnent un nom à nos gestes.
Trois jours plus tard, les feux perses couvraient les collines.
II. Les vingt et un jours
Le siège commença avec un bruit de tonnerre.
Les engins de guerre furent dressés au nord et à l’ouest de la ville. Des machines énormes, couvertes de peaux humides pour résister au feu, avancèrent lentement sous la protection des archers. Les catapultes lancèrent leurs premières pierres contre les murailles romaines. À chaque impact, les maisons tremblaient. La poussière tombait des plafonds. Les enfants pleuraient. Les chiens hurlaient dans les ruelles.
Jérusalem pria d’abord comme on respire.
Puis elle pria comme on étouffe.
Les églises étaient pleines du matin au soir. On portait des icônes à travers les rues. On chantait des psaumes sur les remparts. Des hommes qui n’avaient pas mis les pieds dans un sanctuaire depuis des années se frappaient la poitrine en demandant pardon. D’autres, plus silencieux, aiguisaient des lames, réparaient des portes, transportaient des pierres.
La garnison byzantine était trop faible. Tout le monde le savait, mais personne ne voulait le dire. Les soldats impériaux se battaient avec courage, pourtant ils étaient peu nombreux, épuisés, mal ravitaillés. Les grandes forces de l’empire se trouvaient loin, engagées sur d’autres fronts. Jérusalem, ville sacrée, se découvrait soudain presque seule.
Au monastère, les jours s’organisèrent autour de la peur.
On réduisit les rations. On remplit toutes les jarres. On fit monter les plus jeunes femmes sur les terrasses pour surveiller les incendies. On descendit les plus âgées dans les pièces fraîches lorsque les pierres perses sifflaient trop près. Chaque soir, Théodora allait voir sa famille cachée.
Son père parlait peu. Assis contre le mur, il tenait entre ses doigts un petit morceau de pierre blanche qu’il frottait sans cesse, comme s’il pouvait encore façonner quelque chose du monde ancien.
Sa mère priait avec un chapelet usé. Elle embrassait Théodora à chaque visite, mais n’osait pas lui demander si l’abbesse les avait pardonnés.
Matthaios, lui, tournait en rond.
— Laisse-moi sortir, disait-il. Je peux combattre.
— Les portes du monastère restent fermées.
— Je suis un homme, pas une jarre que l’on range dans une cave.
— Tu es vivant. Pour l’instant, c’est beaucoup.
Il la détestait davantage pour cette phrase, car elle était vraie.
Au dixième jour, un projectile tomba sur la basilique d’un quartier voisin. Une colonne de fumée monta si haut qu’on la vit depuis toutes les terrasses. Des femmes se mirent à crier que c’était un signe. Des prêtres répondirent que la foi ne devait pas trembler devant la pierre. Mais le soir, au réfectoire, personne ne termina son pain.
Au quinzième jour, des rumeurs circulèrent : des alliés locaux des Perses auraient promis d’ouvrir certains passages ; des familles chrétiennes auraient été dénoncées ; des comptes anciens se réglaient déjà dans l’ombre. Mère Euphémie interdit qu’on répande ces paroles sans preuve.
— La peur invente des ennemis quand elle ne sait plus comment regarder les vrais, dit-elle.
Théodora s’accrocha à cette phrase. Pourtant, elle savait que la ville était faite d’histoires blessées. Jérusalem portait en elle des fidélités, des rancunes, des humiliations anciennes. Quand les empires se combattaient, ce n’étaient jamais seulement les rois qui s’affrontaient ; c’étaient aussi les voisins, les mémoires, les dettes de sang, les portes fermées autrefois au visage d’un pauvre.
Au dix-neuvième jour, une brèche s’ouvrit près d’une tour.
Au vingtième, on la colmata avec des poutres, des meubles, des corps parfois.
Au vingt et unième, les murs cédèrent.
Théodora se trouvait dans la chapelle au moment où le cri monta. Ce ne fut pas un cri humain, mais celui d’une ville entière dont on venait de rompre les os. Les sœurs chantèrent plus fort. Certaines tremblaient. D’autres pleuraient sans bruit. Mère Euphémie se tenait devant l’autel, droite, les mains levées.
Puis les cloches s’affolèrent.
Un novice masculin du monastère voisin, le visage couvert de suie, entra en courant dans la cour avant de s’effondrer.
— Ils sont dans la ville.
Personne ne demanda qui.
Tout le monde le savait.
III. Quand les portes tombèrent
La violence n’arriva pas d’un seul coup au monastère. Elle s’approcha par cercles.
D’abord, il y eut les fumées. Elles montèrent de plusieurs quartiers à la fois, épaisses, noires, huileuses. Puis les cris, portés par le vent. Puis les coups contre des portes lointaines. Puis le fracas des sabots dans les ruelles proches. Puis ce silence brutal qui tombait parfois après une clameur, silence plus terrifiant que le bruit, car il signifiait que quelque chose venait de finir.
Mère Euphémie ordonna aux sœurs de se rassembler dans la grande chapelle.
— Nous ne courrons pas dans les couloirs comme des brebis sans berger, dit-elle. Nous resterons ensemble.
— Et si elles entrent ? demanda une jeune novice, sœur Anastasie.
L’abbesse la regarda longuement.
— Alors nous resterons ensemble encore.
Théodora voulut descendre prévenir sa famille, mais mère Euphémie la retint.
— Pas seule.
— Ma mère, ils sont enfermés.
— Justement.
Elle fit signe à deux sœurs robustes de l’accompagner. Elles traversèrent la cour sous un ciel obscurci par la fumée. Des cendres tombaient comme une neige noire. Dans la réserve souterraine, Théodora trouva son père debout, sa mère blême, Matthaios déjà près de la porte.
— Donne-moi une arme, dit-il.
— Nous n’avons pas d’armes.
— Alors un couteau. Un bâton. Une pierre !
Léontès parla enfin :
— Fils, contre une armée, ta colère ne suffira pas.
Matthaios se tourna vers lui.
— Et ta lâcheté nous sauvera peut-être ?
Le vieux reçut l’insulte sans bouger. Cela brisa quelque chose en Théodora.
— Assez, dit-elle. Si tu veux mourir en criant, fais-le dehors. Si tu veux vivre, aide-moi à monter mère.
Pour la première fois depuis des années, Matthaios obéit.
Ils rejoignirent les autres dans la chapelle. Une centaine de femmes s’y tenaient, serrées les unes contre les autres. Certaines étaient nées dans de grandes familles de Palestine ; d’autres venaient de villages oubliés ; d’autres encore avaient parcouru des mers pour finir leur vie près des lieux saints. Toutes portaient le même voile sombre. Toutes avaient le même visage devant la peur : celui d’un être humain dépouillé de ses certitudes.
Les coups contre la porte principale commencèrent peu avant midi.
Un choc.
Puis un autre.
Puis une cadence.
Le bois gémit. Les ferrures vibrèrent.
Les sœurs se mirent à chanter.
Au début, leurs voix tremblaient. Puis elles se rejoignirent, se soutinrent, s’élevèrent. Le chant remplit la chapelle, monta jusqu’à la coupole, redescendit sur les épaules comme un manteau. Théodora sentit sa mère lui prendre la main. À sa droite, Matthaios respirait fort, les poings fermés.
Le bélier frappa encore.
La porte céda.
Ce qui entra alors ne fut pas seulement une troupe de soldats. Ce fut le monde extérieur dans sa forme la plus nue : la poussière, le fer, la sueur, la faim, l’ordre brutal de vaincre et de posséder. Les hommes criaient dans une langue que beaucoup ne comprenaient pas. Certains portaient des armures d’écailles. D’autres avaient les bras nus, couverts de poussière et de cendres. Ils se répandirent dans la cour, puis dans les bâtiments.
Un officier entra dans la chapelle.
Il s’arrêta en voyant les moniales debout, immobiles, chantant toujours.
Peut-être fut-il surpris. Peut-être irrité. Peut-être n’éprouva-t-il rien du tout.
Il donna un ordre.
Les soldats avancèrent.
Matthaios bondit avant que quiconque puisse le retenir. Il saisit un chandelier de bronze et frappa le premier soldat qui s’approcha de sa mère. L’homme tomba, plus par surprise que par blessure. Un deuxième leva sa lance.
— Non ! cria Théodora.
Elle se jeta entre eux.
La lance s’arrêta contre sa poitrine.
Pendant un instant, tout sembla suspendu. Le soldat la regarda. Elle regarda la pointe de métal qui tremblait à peine contre sa robe. Puis l’officier donna un nouvel ordre. On arracha le chandelier des mains de Matthaios. On le frappa au visage. Il tomba à genoux.
La mère de Théodora hurla.
Léontès voulut se lever ; un coup le renversa contre les dalles.
Les soldats ne tuèrent pas tout le monde. Cela, Théodora le comprit avec une horreur plus froide encore. Ils choisissaient. Ils séparaient. Les hommes âgés d’un côté, les jeunes hommes d’un autre, les femmes consacrées au milieu. Les objets précieux furent arrachés, les coffres ouverts, les icônes jetées au sol.
Mère Euphémie s’avança vers l’officier.
Elle parla en grec, lentement :
— Ces femmes ne portent pas d’armes. Elles appartiennent à Dieu.
L’officier ne comprit peut-être pas les mots. Mais il comprit le ton.
Il leva la main et fit signe qu’on la lie.
Quand on passa une corde autour des poignets de l’abbesse, plusieurs novices éclatèrent en sanglots.
Théodora ne pleura pas. Elle regardait son frère, étendu sur le sol, le visage en sang, les yeux ouverts. Il était vivant.
Il la regardait aussi.
Dans ce regard, pour la première fois depuis longtemps, il n’y avait plus de haine.
Il y avait la peur d’un petit garçon.
Et ce fut peut-être cela qui la brisa.
IV. Les camps sous le ciel
On les fit sortir du monastère en fin d’après-midi.
Jérusalem brûlait.
La ville que Théodora avait connue par ses parfums de pain chaud, de myrrhe, d’huile et de poussière, n’était plus qu’un corps ouvert. Des portes pendaient de leurs gonds. Des poutres fumaient. Des silhouettes couraient sans direction. D’autres ne bougeaient plus. Les soldats poussaient des groupes de captifs vers des places, des cours, des terrains vagues où l’on rassemblait les vivants comme on entasse les restes après une fête maudite.
Partout, on entendait des langues différentes : grec, syriaque, arménien, persan, hébreu, araméen. Mais la douleur avait aboli les frontières de la parole. Un sanglot ressemblait à un sanglot dans toutes les langues.
Les moniales de Sainte-Marie furent conduites près d’un ancien marché, dans une zone entourée de gardes. Il n’y avait ni toit ni abri. Le soleil descendait, mais la chaleur restait prisonnière des pierres. On les fit asseoir à même le sol. Leurs mains demeuraient liées. Quelques soldats passaient entre les rangs, arrachant ce qui restait de bijoux, de petites croix, de cordons.
Une vieille sœur nommée Basilia refusa de donner la petite croix de bois qu’elle portait depuis soixante ans. Un garde voulut la prendre de force. Elle la mit dans sa bouche et l’avala.
Le soldat la frappa.
Elle tomba.
Mère Euphémie, liée comme les autres, se pencha vers elle.
— Ma sœur, respire.
Basilia ouvrit un œil.
— Je l’ai gardée, souffla-t-elle.
Puis elle sourit, avec une malice si tendre que Théodora, malgré l’horreur, sentit une larme lui monter aux yeux.
La nuit vint.
Personne ne dormit.
Des gémissements montaient de partout. Les blessés réclamaient de l’eau. Des mères appelaient des noms auxquels personne ne répondait. Les gardes riaient parfois autour de feux allumés avec des morceaux de meubles sacrés. Au-dessus de la ville, les étoiles brillaient avec une indifférence insupportable.
Théodora retrouva sa famille à l’aube.
Ou plutôt, ce qui en restait.
Les captifs avaient été déplacés pendant la nuit. Dans le désordre, elle aperçut son père assis contre un mur brisé. Sa mère était près de lui, le visage gris. Matthaios, les mains liées, se tenait debout parmi les hommes jeunes.
Elle appela son nom.
Il tourna la tête.
Un garde la repoussa.
— Matthaios !
Il voulut avancer. On le frappa dans le dos avec le manche d’une lance.
— Théodora ! cria-t-il.
C’était la première fois depuis son entrée au monastère qu’il prononçait son nom sans mépris.
Elle se débattit, mais deux sœurs la retinrent.
— Tu ne peux rien faire, dit sœur Anastasie en pleurant.
Théodora regarda les soldats emmener son frère avec d’autres hommes. Son père tendit une main inutile. Sa mère ne cria même plus. Elle semblait avoir dépassé le lieu des cris.
Ils ne surent jamais où l’on conduisit Matthaios ce jour-là.
Cette ignorance devint une pierre que Théodora porta longtemps dans sa poitrine.
Les jours suivants se confondirent. On comptait les morts par tas, non par noms. Les églises étaient pillées. Les reliques saisies. La grande nouvelle se répandit parmi les captifs comme une onde glacée : la Vraie Croix avait été prise et serait emportée en Perse.
Beaucoup s’effondrèrent en l’apprenant. Ce n’était pas seulement un objet sacré. C’était, pour eux, le signe visible que le ciel avait encore une attache sur la terre. Si même cela pouvait être arraché, que restait-il ?
Mère Euphémie répondit à voix basse :
— Ce qui reste quand on vous enlève tout, c’est ce que vous refusez de livrer.
Le quatrième jour après la chute, les marchands arrivèrent.
Théodora les reconnut à leur façon de regarder. Ils ne regardaient pas des visages. Ils estimaient des forces, des âges, des dents, des épaules, des hanches, des mains. Ils marchaient entre les captifs comme entre des animaux de marché. Certains prenaient des notes. D’autres discutaient avec les officiers.
Quand ils arrivèrent devant les moniales, un silence étrange se fit.
Un homme à la barbe teinte de henné demanda quelque chose en persan. L’officier répondit. L’homme sourit. Il toucha le voile de Théodora entre deux doigts, comme on vérifie une étoffe.
Elle recula.
Il rit.
Mère Euphémie se plaça devant elle.
Le marchand la regarda, puis fit signe qu’on les relève toutes.
Le voyage commença le lendemain.
V. La route vers l’est
Elles quittèrent Jérusalem par une porte éventrée.
Théodora se retourna une seule fois.
La ville apparaissait derrière elle dans la lumière crue du matin, blessée, fumante, irréelle. Les coupoles, les tours, les toits, tout semblait appartenir déjà au souvenir. Elle chercha des yeux la maison de son enfance, mais le quartier disparaissait derrière une brume de poussière. Elle chercha le monastère, mais ne vit qu’un angle de mur noirci.
Elle pensa à son frère.
Elle pensa : Je ne saurai peut-être jamais.
Puis un garde tira sur la corde qui liait son groupe, et elle dut avancer.
La colonne des captifs s’étendait loin devant, loin derrière. Des milliers de personnes, disait-on. Prêtres, artisans, vieillards, soldats vaincus, femmes de grandes familles, serviteurs, pèlerins malchanceux, moniales arrachées à leurs couvents. On marchait sous surveillance, encadrés par des cavaliers. Les faibles ralentissaient les autres. Les gardes n’aimaient pas les faibles.
Au début, les sœurs essayèrent de rester ensemble. Mère Euphémie imposa une règle simple : personne ne marche seule, personne ne tombe sans qu’une autre la soutienne. Elles se répartirent les plus âgées. Théodora prit souvent le bras de Basilia, qui plaisantait encore malgré ses pieds en sang.
— Tu vois, ma fille, disait la vieille sœur, j’avais prié pour faire un pèlerinage avant de mourir. Le Seigneur a une étrange manière d’exaucer.
— Gardez vos forces, mère Basilia.
— Je garde ma langue. C’est presque pareil.
Mais après quelques jours, même Basilia se tut.
La route devint un supplice méthodique. Le soleil frappait les nuques. La poussière entrait dans la bouche, les yeux, les plaies. L’eau était rare, distribuée dans des outres sales. Le pain, quand il y en avait, était dur comme pierre. Ceux qui avaient vécu entre des murs, dans des rythmes de prière et de silence, découvraient l’immensité hostile du monde.
Certaines moniales murmuraient des psaumes en marchant. D’autres ne pouvaient plus. Théodora récitait intérieurement des fragments, parfois sans ordre. Le Seigneur est ma lumière. Des profondeurs je crie vers toi. Ne m’abandonne pas. Pourquoi dors-tu, Seigneur ?
Cette dernière phrase lui faisait peur.
Car il lui semblait parfois que Dieu dormait vraiment.
Une nuit, elles furent parquées près d’un oued asséché. Les gardes allumèrent des feux. Les captifs s’effondrèrent sur le sol. Théodora remarqua une jeune femme assise à l’écart, le visage caché dans ses bras. Ce n’était pas une moniale de Sainte-Marie, mais une novice d’un autre couvent. Elle s’appelait Myrina. Elle avait à peine vingt ans et répétait depuis le matin qu’elle ne pouvait plus marcher.
Théodora s’assit près d’elle.
— Bois un peu.
— Je ne veux pas aller là où ils nous emmènent.
— Personne ne le veut.
— Alors pourquoi marcher ?
Théodora ne répondit pas tout de suite.
— Parce que tant que tu marches, tu peux encore choisir ce que tu portes en toi.
Myrina leva vers elle des yeux rougis.
— Et si je ne porte plus rien ?
Théodora prit sa main liée.
— Alors je porterai pour toi jusqu’à ce que tu retrouves quelque chose.
Ce fut ainsi qu’une fraternité nouvelle naquit entre elles. Pas la fraternité paisible du cloître, nourrie de règles et d’habitudes, mais une fraternité de survie, faite de gestes minuscules : partager une gorgée, cacher une blessure au garde, soutenir un corps qui chancelle, rappeler à quelqu’un son nom quand on commence à le traiter comme une chose.
Car très vite, les captifs comprirent que le premier combat serait celui du nom.
Les gardes ne disaient pas Théodora. Ils disaient femme. Ils disaient captive. Ils disaient marche. Ils disaient lève-toi.
Alors, chaque soir, les moniales se nommaient entre elles.
— Euphémie.
— Théodora.
— Basilia.
— Anastasie.
— Myrina.
— Salomé.
— Drosis.
Elles murmuraient ces noms comme d’autres cachent des braises sous la cendre.
Au passage d’une rivière, Basilia tomba.
Ce fut au douzième jour, peut-être au treizième. Le temps avait perdu ses bords. Elles descendaient vers un gué lorsque la vieille sœur glissa sur une pierre. Théodora et Anastasie essayèrent de la relever, mais Basilia poussa un petit rire épuisé.
— Cette fois, mes jambes discutent avec moi, et elles ont gagné.
Un garde cria. Il fit signe d’avancer.
— Elle ne peut pas, dit Théodora en grec, sachant qu’il ne comprendrait pas.
Le garde leva son fouet.
Mère Euphémie s’interposa.
Elle reçut le coup sur l’épaule sans un son.
Basilia regarda Théodora.
— Ne gaspille pas ta vie pour mes vieux os.
— Taisez-vous.
— J’ai avalé ma croix, tu te souviens ? Je pars bien accompagnée.
Les gardes perdirent patience. L’un d’eux saisit Théodora par le bras et la tira violemment. La corde entraîna les autres. Basilia resta au bord du chemin, minuscule forme sombre contre la poussière blanche.
Théodora marcha en se retournant jusqu’à ne plus la voir.
Ce soir-là, aucune sœur ne parvint à chanter.
Mère Euphémie dit seulement :
— Nous porterons son nom.
Et elles répondirent toutes :
— Basilia.
VI. Les marchés de l’humiliation
Quand elles atteignirent les premières grandes villes de l’empire perse, l’été avait changé leurs corps.
Les visages s’étaient creusés. Les mains liées portaient des marques profondes. Les voiles étaient déchirés, raidis de poussière. Plusieurs captives avaient été séparées en chemin, vendues à des propriétaires locaux ou envoyées vers d’autres colonnes. Chaque séparation était une petite mort, car personne ne savait si les routes se recroiseraient un jour.
À Ctésiphon, la capitale, Théodora découvrit un monde qu’elle n’aurait jamais pu imaginer.
La ville était immense, brillante, orgueilleuse. Des palais s’élevaient au-dessus du fleuve. Des jardins apparaissaient derrière des murs peints. Les marchés étaient pleins d’épices, de tissus, d’animaux, de vaisselle d’argent, de soldats, de scribes, de marchands venus de contrées lointaines. Après des semaines de poussière et de faim, cette abondance semblait obscène.
On les conduisit sur une place où les captifs furent inspectés.
Ce fut l’une des heures les plus humiliantes de la vie de Théodora, non parce qu’on la frappa, mais parce qu’on l’évalua avec méthode. Un homme lui releva le menton. Un autre regarda ses mains. On vérifia ses dents. On discuta son âge. On nota qu’elle savait lire le grec. Cela augmentait sa valeur. On nota qu’elle était moniale de Jérusalem. Cela la rendait rare.
Un trophée.
Elle comprit alors que les soldats n’avaient pas seulement pris des corps. Ils avaient transporté des symboles.
Posséder une moniale de Jérusalem, c’était posséder un fragment de la ville vaincue. C’était dire à ses invités : voyez, même leurs saintes servent sous mon toit. Voyez, même leur Dieu n’a pas empêché ma main de se refermer.
Cette pensée la remplit d’une colère si pure qu’elle en eut presque honte.
Mère Euphémie fut vendue la première.
Non à un marchand ordinaire, mais à l’intendant d’une maison noble. L’abbesse comprit avant les autres. Elle se tourna vers ses sœurs.
— Souvenez-vous : aucune porte humaine ne ferme le ciel.
— Ma mère, dit Anastasie, nous allons vous revoir ?
Euphémie sourit.
— Dans ce monde ou dans l’autre, ma fille. Et dans les deux cas, tenez-vous droites.
On l’emmena.
Théodora voulut courir vers elle, mais la corde la retint.
Peu à peu, le groupe fut dispersé. Salomé partit avec une famille de riches marchands. Drosis fut envoyée vers le nord. Myrina fut achetée par une femme âgée qui cherchait des servantes pour sa maison. Elle serra Théodora dans ses bras avant d’être arrachée.
— Porte pour moi, murmura-t-elle.
— Je porterai.
Puis Théodora resta avec trois autres moniales dans un enclos de bois. Les heures passèrent. La chaleur vibrait au-dessus des dalles. Enfin, un officier accompagné d’eunuques vêtus de tissus fins s’approcha. Les marchands s’inclinèrent plus bas que devant les autres acheteurs.
On ne discuta presque pas le prix.
Théodora ne comprenait pas les mots, mais elle comprit le changement dans les regards. Les hommes qui les achetaient n’achetaient pas pour une maison ordinaire.
L’une des moniales, sœur Séraphia, blêmit.
— Où nous emmènent-ils ?
Personne ne répondit.
Elles le découvrirent au coucher du soleil, lorsque les portes du palais se dressèrent devant elles.
Le harem de Khosro n’était pas ce que les récits grossiers auraient imaginé. Ce n’était pas seulement un lieu de plaisir enfermé derrière des murs. C’était une institution, une cité invisible, une machine de pouvoir où l’on classait, surveillait, effaçait. Des femmes de peuples différents y vivaient sous une hiérarchie stricte. Certaines étaient nobles, d’autres captives, d’autres servantes, d’autres musiciennes, d’autres oubliées depuis si longtemps qu’elles semblaient appartenir aux couloirs.
Dès leur entrée, on leur prit leurs voiles.
Ce geste fut plus violent pour Théodora qu’un coup.
On leur donna des vêtements persans. On voulut retirer à Théodora la petite corde qu’elle portait autour de la taille, signe discret de sa vie monastique. Elle résista. Deux servantes la maintinrent. La corde fut coupée.
Puis on demanda leurs noms.
— Théodora, dit-elle.
La femme chargée de l’enregistrement secoua la tête. Elle prononça un autre nom, perse, doux et étranger.
Théodora répéta :
— Théodora.
La femme soupira, comme devant une enfant têtue. Elle écrivit le nom perse.
Ainsi commença l’effacement.
VII. Le palais sans fenêtres
Dans le palais, le temps ne passait pas : il s’accumulait.
Les journées étaient réglées par des ordres que Théodora ne comprenait pas d’abord. On la plaça parmi les servantes du quartier intérieur. Elle devait porter de l’eau, plier des tissus, nettoyer des sols polis, apprendre quelques mots persans, baisser les yeux devant les responsables, répondre au nouveau nom qu’on lui avait donné.
Elle ne répondait pas toujours.
Au début, on la punit par la privation de repas. Puis par des heures de station debout dans une cour chaude. Puis par des tâches plus lourdes. Elle apprit vite que la résistance ouverte brise le corps avant de toucher le système. Alors elle choisit une autre forme de rébellion : une obéissance extérieure, sèche, exacte, derrière laquelle elle gardait intact un lieu intérieur où personne n’entrait.
Chaque nuit, elle disait son nom avant de dormir.
Théodora.
Puis les noms des autres.
Euphémie. Basilia. Anastasie. Myrina. Salomé. Drosis. Séraphia.
Elle ne savait pas où elles étaient. Elle ne savait pas lesquelles vivaient encore. Mais les nommer, c’était refuser que le monde les réduise à des marchandises dispersées.
Dans le harem, elle rencontra d’autres femmes chrétiennes. Certaines venaient d’Arménie, d’autres de Syrie, d’autres de villes prises des années auparavant. Elles avaient appris à survivre en parlant peu. L’une d’elles, une Arménienne nommée Mariam, reconnut un soir le signe de croix minuscule que Théodora traçait du pouce sur sa paume.
Elle s’approcha plus tard, près des bassins.
— Jérusalem ? demanda-t-elle en grec hésitant.
Théodora la regarda.
— Oui.
Mariam baissa les yeux.
— On a parlé de vous.
— De nous ?
— Des femmes prises dans les monastères. On disait que certaines avaient été amenées ici.
Cette confirmation, au lieu de la rassurer, lui donna le vertige. Leur malheur était devenu une rumeur de palais. Une histoire que l’on échangeait entre couloirs.
— Connais-tu mère Euphémie ? demanda Théodora. Une abbesse âgée, grande, très droite.
Mariam secoua la tête.
— Beaucoup arrivent. Beaucoup disparaissent dans d’autres maisons.
Disparaissent.
Ce mot devint l’un des plus terribles.
La vie au palais exigeait une vigilance permanente. Les femmes y formaient un peuple clos, avec ses alliances, ses jalousies, ses tendresses secrètes. Certaines, installées depuis longtemps, méprisaient les nouvelles captives pour cacher leur propre humiliation ancienne. D’autres les protégeaient discrètement. Il y avait des regards qui avertissaient : ne parle pas à cette surveillante ; cache ce morceau de pain ; ne pleure pas devant celle-ci ; apprends vite ; oublie plus vite encore.
Mais Théodora ne voulait pas oublier.
Un soir, elle trouva Séraphia dans une petite salle de rangement. La jeune moniale, séparée d’elle depuis leur arrivée, était assise entre des coffres, les mains crispées sur ses genoux.
— Ils m’ont donné un autre nom, dit Séraphia. Si tout le monde le dit, est-ce qu’il finit par devenir vrai ?
Théodora s’agenouilla devant elle.
— Non.
— Comment le sais-tu ?
Elle pensa à sa famille, à Matthaios qui l’avait appelée traîtresse, à son père qui l’avait appelée bénédiction, à l’abbesse qui l’avait appelée fille de l’obéissance et de la faute. Aucun de ces noms ne l’avait contenue entièrement.
— Parce qu’un nom imposé peut couvrir la peau, mais pas entrer dans l’âme sans permission.
Séraphia pleura longtemps, sans bruit.
À partir de cette nuit, quelques femmes se réunirent quand elles le pouvaient. Jamais au même endroit. Jamais trop nombreuses. Elles échangeaient des fragments de psaumes, des souvenirs d’églises, des paroles de mères. Mariam connaissait des prières en arménien. Théodora récitait en grec. Une Syrienne nommée Hanna murmurait en araméen des phrases que, disait-elle, le Christ aurait pu comprendre.
Elles n’avaient ni livre, ni icône, ni croix.
Alors elles firent de leur mémoire un sanctuaire.
La plus âgée d’entre elles, une Cappadocienne appelée Léa, disait :
— Les murs du palais croient nous enfermer. Mais chaque fois que nous nous souvenons ensemble, nous ouvrons une fenêtre.
Ces fenêtres invisibles les sauvèrent.
Pas toutes.
Certaines femmes cédaient. Le mot n’était pas juste, et Théodora le savait. Elles ne cédaient pas comme on trahit. Elles se dissolvaient lentement sous la contrainte, la solitude, la fatigue. Elles cessaient de parler leur langue. Elles répondaient au nouveau nom. Elles évitaient celles qui priaient encore, non par mépris, mais parce que le souvenir leur faisait trop mal.
Théodora apprit à ne pas juger.
Elle se souvenait d’une phrase que mère Euphémie avait dite pendant le siège :
— Le courage des autres nous paraît toujours simple tant que nous ne portons pas leur douleur.
Alors elle priait aussi pour celles qui ne priaient plus.
VIII. Le roi et ses trophées
Théodora ne vit Khosro II qu’une seule fois de près.
Ce fut lors d’une grande réception organisée après l’arrivée d’ambassadeurs. Les femmes du palais reçurent l’ordre de préparer les salles, les tissus, les parfums, les bassins de fleurs. On exposa des objets pris dans les campagnes victorieuses : armes byzantines, vaisselle d’églises, manuscrits, tissus brodés, fragments précieux dont Théodora évita de deviner l’origine.
Puis elle vit la Croix.
Ou plutôt ce que les Perses présentaient comme la relique prise à Jérusalem. Elle était gardée, voilée en partie, entourée d’une attention presque politique. Les dignitaires la regardaient non comme un objet de foi, mais comme la preuve matérielle que le roi avait humilié l’empereur chrétien.
Théodora sentit ses jambes faiblir.
Mariam, près d’elle, lui serra discrètement le bras.
— Ne tombe pas.
Khosro entra sous les acclamations.
Il n’était pas un monstre de conte. C’était pire. Il était un homme, magnifique dans ses vêtements royaux, entouré de faste, capable de sourire, de parler avec grâce, de recevoir des hommages. Le mal, pensa Théodora, ne porte pas toujours un visage déformé. Parfois il porte de l’or, des parfums, des titres, et tout un peuple s’incline devant lui.
Elle ne comprit pas son discours, mais Mariam lui traduisit plus tard quelques phrases. Il parlait de victoire, de puissance, d’ennemis abaissés, de villes tombées. Il se vantait de Jérusalem comme d’un joyau arraché à la couronne byzantine.
Et parmi les trophées, il y avait les vivants.
À un moment, un intendant fit avancer plusieurs captives venues des territoires conquis. Théodora et Séraphia furent placées au second rang. On ne leur demanda pas de parler. Il suffisait qu’elles soient là. Leurs visages, leurs origines, leur silence forcé formaient un langage politique.
Voyez ce que j’ai pris.
Voyez ce que je garde.
Voyez ce que leur Dieu n’a pas empêché.
Théodora sentit une colère ancienne se lever, mais cette fois elle ne brûla pas. Elle devint une lame froide.
Elle baissa les yeux comme on l’avait ordonné.
Mais dans son esprit, elle prononça son vrai nom.
Théodora de Jérusalem.
Fille de Léontès.
Sœur de Matthaios.
Moniale de Sainte-Marie-des-Oliviers.
Captive, oui.
Possédée, non.
Cette distinction devint son royaume.
Les années commencèrent.
La première année, elle compta les saisons avec désespoir. La deuxième, avec obstination. La troisième, elle comprit que le retour ne viendrait peut-être jamais. La quatrième, elle cessa d’imaginer chaque bruit de porte comme une délivrance. La cinquième, elle se surprit à rire avec Mariam en lavant des tissus près du bassin. Ce rire la culpabilisa. Puis il la sauva.
On peut rire en captivité. Non parce que la douleur disparaît, mais parce que l’âme refuse d’être réduite à elle.
Dans le palais, les nouvelles arrivaient déformées. L’empereur byzantin Héraclius, disait-on, rassemblait des forces. Puis on disait qu’il était perdu. Puis qu’il avait traversé des montagnes. Puis qu’un général perse avait été vaincu. Puis que ce n’était qu’un mensonge. Les rumeurs étaient des oiseaux ivres : elles volaient dans tous les sens et se cognaient aux murs.
Théodora n’osait pas espérer.
Mariam, plus audacieuse, disait :
— Les empires ressemblent aux hommes trop fiers. Ils paraissent éternels jusqu’au matin où leurs genoux plient.
— Tu crois que nous reverrons Jérusalem ?
Mariam regardait l’eau du bassin.
— Je crois que quelqu’un doit garder cette possibilité vivante. Sinon, ils auront gagné deux fois.
Alors elles gardèrent la possibilité.
Elles la gardèrent quand Séraphia tomba malade et mourut au début d’un hiver humide. Elles la gardèrent quand Hanna fut envoyée dans une autre résidence et ne revint jamais. Elles la gardèrent quand Léa perdit la mémoire et ne se rappelait plus que des chants de son enfance. Théodora chantait avec elle, même sans comprendre tous les mots.
À la septième année, Théodora trouva un morceau de poterie cassée dans une cour de service. Avec une pointe métallique volée à un coffret, elle y grava un nom : Basilia. Puis elle enterra le tesson sous un grenadier.
Le lendemain, elle en grava un autre : Euphémie.
Puis un autre : Séraphia.
Peu à peu, un cimetière sans corps naquit sous les racines de l’arbre.
Mariam la surprit un soir.
— Que fais-tu ?
Théodora hésita, puis lui montra.
L’Arménienne resta longtemps silencieuse.
— Ajoute ma sœur, dit-elle enfin. Elle s’appelait Anahid.
Ainsi le grenadier devint leur livre secret.
Elles ne pouvaient pas écrire l’histoire du monde. Alors elles écrivaient les noms que le monde voulait perdre.
IX. Le frère disparu
La huitième année, Théodora crut voir Matthaios.
C’était impossible, et pourtant.
Elle traversait une cour intérieure avec un panier de linge lorsqu’un groupe de prisonniers employés aux réparations du palais passa sous la surveillance de gardes. Ils étaient maigres, barbus, vêtus de tuniques grossières. L’un d’eux boitait légèrement. Il tourna la tête.
Le panier tomba des mains de Théodora.
— Matthaios.
L’homme s’arrêta.
Il avait le visage creusé, les cheveux plus longs, une cicatrice près de la bouche. Mais les yeux étaient ceux de son frère.
Le garde cria. Théodora avança malgré l’interdit.
— Matthaios !
L’homme ouvrit les lèvres. Aucun son ne sortit d’abord. Puis :
— Théodora ?
Le monde bascula.
Ils n’eurent que quelques instants avant que les gardes ne les séparent. Elle apprit seulement qu’il était vivant, qu’il avait été vendu comme ouvrier, déplacé plusieurs fois, puis amené au palais pour des travaux de pierre parce qu’il connaissait le métier de leur père.
— Père ? demanda-t-il.
Théodora secoua la tête.
— Je ne sais pas.
— Mère ?
— Je ne sais pas.
Il ferma les yeux comme s’il recevait deux coups.
— Je t’ai cherchée dans chaque groupe de captifs, dit-il rapidement. J’ai cru que tu étais morte.
— Moi aussi.
Un garde les repoussa. Matthaios résista juste assez pour dire :
— Je suis désolé.
Elle n’entendit presque pas.
— Quoi ?
— Dans la maison. Dans le monastère. Pour tout. Je suis désolé.
Puis il fut entraîné.
Théodora resta debout au milieu de la cour, tremblante, incapable de ramasser le linge.
Ce soir-là, elle pleura pour la première fois depuis des années. Non des larmes bruyantes, mais une pluie lente, profonde, qui semblait venir d’un lieu plus ancien qu’elle-même. Mariam s’assit près d’elle sans poser de questions.
— Mon frère est vivant, dit Théodora.
— C’est une joie.
— Oui.
— Et une douleur.
— Oui.
À partir de ce jour, le palais changea de forme. Il n’était plus seulement prison ; il était aussi le lieu improbable où son passé venait de rouvrir une porte.
Elle chercha des moyens de revoir Matthaios. Ce fut difficile. Les quartiers des ouvriers étaient séparés du harem. Mais les palais ont des failles : serviteurs qui acceptent un morceau de pain, gardes qui regardent ailleurs, couloirs empruntés aux bonnes heures. Trois fois en deux ans, elle réussit à lui parler.
La première fois, il lui raconta la marche des hommes après leur séparation, les travaux forcés, les carrières, les coups, la honte d’avoir survécu quand tant d’autres étaient tombés.
— Je croyais être fort, dit-il. J’ai découvert que ma colère ne pesait rien contre la faim.
La deuxième fois, il lui dit qu’il avait vu leur père mourir sur la route, peu après Jérusalem. Léontès s’était affaibli rapidement. Avant de mourir, il avait demandé qu’on dise à Théodora qu’il ne regrettait pas de lui avoir donné la clé.
Théodora porta cette phrase longtemps.
La troisième fois, Matthaios lui parla de leur mère. Il ne savait rien. Elle avait été séparée des hommes le deuxième jour après la chute. Peut-être vendue. Peut-être morte. Peut-être vivante quelque part sous un autre toit, répétant leurs noms.
— Je ne peux pas te donner la paix, dit-il.
— Non.
— Alors pourquoi me souris-tu ?
Théodora le regarda à travers l’ombre du couloir.
— Parce que je peux te donner le pardon.
Il baissa la tête.
— Je ne le mérite pas.
— Le pardon que l’on mérite n’est qu’un paiement. Le vrai commence quand les comptes ne tombent pas juste.
Matthaios pleura en silence. Elle n’avait jamais vu son frère pleurer, pas même enfant lorsqu’il s’était cassé le bras en tombant d’un figuier.
À la dixième année de captivité, il fut transféré vers un chantier extérieur.
Elle ne le revit plus pendant longtemps.
Mais cette fois, l’ignorance était différente. Il n’était plus seulement un disparu. Il était un vivant confié au monde.
X. Le retournement des empires
Les premières vraies nouvelles de la guerre arrivèrent par les cuisines.
Une servante perse, dont le mari servait dans l’administration militaire, entra un matin avec le visage fermé. Elle parla trop vite avec une surveillante. Les mots circulèrent ensuite de bouche en bouche : l’empereur Héraclius avait remporté une victoire. Puis une autre. Les armées byzantines n’étaient plus des ombres lointaines. Elles entraient dans les terres perses.
Dans le harem, les femmes chrétiennes n’osèrent pas se réjouir ouvertement. Elles avaient appris que l’espoir visible attire la cruauté. Mais la nuit, dans leurs réunions secrètes, quelque chose vibrait.
— Il avance, murmura Mariam.
— Les rumeurs mentent souvent, dit Théodora.
— La peur aussi ment souvent. Et pourtant tu l’écoutes.
Théodora sourit malgré elle.
Les mois suivants confirmèrent que quelque chose changeait. Les gardes devinrent plus nerveux. Les intendants plus brutaux. Les cérémonies plus fréquentes, comme si le faste pouvait couvrir l’inquiétude. On parlait de temples perses détruits en représailles, de généraux humiliés, de provinces incertaines. Khosro, disait-on, était furieux. Puis on disait qu’il était invincible. Puis on disait qu’il soupçonnait tout le monde.
Les empires, pensa Théodora, meurent d’abord dans les voix basses.
En 628, la nouvelle tomba comme un coup de tonnerre : Khosro II avait été renversé.
Pendant une journée entière, personne ne sut si c’était vrai. Puis les portes du palais furent gardées par d’autres hommes. Des serviteurs disparurent. Des dignitaires changèrent de vêtements, de loyauté, de ton. Enfin, une phrase passa entre toutes les bouches :
Le roi est mort.
Théodora ne ressentit pas la joie qu’elle aurait imaginée. Elle resta assise sous le grenadier, la main posée sur la terre où dormaient les tessons gravés. L’homme qui avait voulu transformer des êtres humains en trophées n’était plus. Pourtant, Séraphia ne reviendrait pas. Basilia ne se relèverait pas du bord du chemin. Jérusalem ne redeviendrait pas innocente. La mort du puissant n’annulait pas la souffrance des faibles.
Mariam s’assit près d’elle.
— Tu pensais être plus heureuse ?
— Oui.
— Moi aussi.
Elles restèrent silencieuses.
Puis Mariam dit :
— Mais je respire mieux.
C’était vrai.
Peu après, les négociations commencèrent. Le nouvel ordre perse voulait la paix. Héraclius exigeait le retour des reliques, des territoires, des captifs. On dressa des listes. On ouvrit des registres. Des fonctionnaires vinrent interroger les femmes venues des terres byzantines. Beaucoup ne savaient plus comment prouver leur origine. Certaines avaient oublié les noms exacts des villages. D’autres craignaient de partir : après tant d’années, la liberté elle-même devenait un pays inconnu.
Quand on demanda à Théodora son nom, elle répondit sans trembler :
— Théodora, fille de Léontès, de Jérusalem, moniale de Sainte-Marie-des-Oliviers.
Le scribe releva la tête.
— Tu as été enregistrée sous un autre nom.
— C’était une erreur.
Il la regarda longuement, puis écrivit.
La liste des libérations ne se fit pas en un jour. Il fallut des mois. Des captifs furent retrouvés dans des maisons nobles, des domaines, des ateliers, des garnisons. D’autres ne furent jamais localisés. Certains maîtres cachaient ceux qu’ils ne voulaient pas perdre. D’autres réclamaient paiement. Le monde qui les avait volés se montrait soudain pointilleux pour les rendre.
Théodora chercha le nom de Matthaios sur chaque liste.
Elle ne le trouva pas.
Mariam, elle, retrouva un cousin arménien qui devait repartir vers le nord. Elle hésita à accompagner les captifs byzantins ou à chercher les siens.
— Va vers ton sang, lui dit Théodora.
— Et toi ?
— Jérusalem est aussi mon sang.
Mariam l’embrassa.
— Alors nous nous reverrons dans la mémoire, si ce n’est sur la terre.
Avant de partir, elles déterrèrent ensemble les tessons sous le grenadier. Impossible de tout emporter. Elles choisirent quelques noms : Basilia, Séraphia, Anahid, Hanna, Euphémie. Les autres, elles les laissèrent à la terre perse.
— Ce lieu doit aussi se souvenir, dit Théodora.
Au printemps, elle quitta enfin le palais.
Elle avait quarante ans.
Elle en paraissait davantage.
Elle était entrée en Perse captive, dépouillée, renommée. Elle en sortait pauvre, vieillie, sans certitude sur sa famille, mais avec son nom intact.
Pour elle, c’était une victoire.
XI. Le retour des ombres
La route du retour fut presque aussi longue que celle de l’exil, mais elle n’avait pas le même ciel.
On marchait encore. On souffrait encore. Les corps affaiblis par des années de servitude supportaient mal les étapes. Beaucoup tombaient malades. Certains moururent sur le chemin de la liberté, ironie si cruelle que personne ne savait comment la nommer.
Mais cette fois, les colonnes n’étaient pas poussées par des gardes ennemis. Elles étaient accompagnées, comptées, parfois soignées. Des prêtres vinrent à leur rencontre. Des soldats byzantins distribuèrent du pain. Dans certaines villes, des foules se rassemblaient pour voir passer ceux qu’on appelait les revenants de Perse.
Revenants.
Le mot convenait. Ils étaient vivants, mais quelque chose en eux appartenait aux tombeaux.
Théodora retrouva Myrina dans une ville de Syrie.
Elle ne la reconnut pas d’abord. Une femme maigre, voilée de gris, l’observait près d’un puits. Puis la femme dit :
— As-tu porté pour moi ?
Théodora se retourna.
— Myrina ?
Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre.
Myrina avait survécu dans la maison d’une veuve perse relativement clémente. Elle avait travaillé, prié en secret, oublié parfois, repris courage ensuite. Elle avait appris la mort de plusieurs captives, le mariage forcé de certaines, la disparition d’autres. Elle portait sur elle une petite bourse contenant des fils, des noms écrits maladroitement, des fragments de mémoire.
— Nous sommes devenues des tombeaux ambulants, dit-elle.
— Non, répondit Théodora. Des archives.
Myrina rit. Un rire cassé, mais réel.
Elles continuèrent ensemble.
À mesure qu’elles approchaient de Jérusalem, Théodora sentit la peur grandir. Durant quatorze ans, elle avait rêvé du retour. Mais vers quelle ville ? Vers quelle maison ? Qui l’attendrait ? Qui détournerait les yeux ? Certaines anciennes captives craignaient le jugement des leurs plus que le souvenir des Perses. Elles avaient été humiliées par l’histoire ; allaient-elles l’être encore par ceux qui n’avaient pas porté leur chaîne ?
Un prêtre qui accompagnait le groupe leur dit un soir :
— Vous rentrez comme des martyres.
Une femme répondit durement :
— Les martyrs sont morts. Les vivantes dérangent.
Personne ne sut quoi répondre.
En 630, lorsque la Vraie Croix fut ramenée à Jérusalem, la ville se couvrit de chants.
Théodora entra par une porte reconstruite au milieu d’une foule immense. Héraclius lui-même devait porter la relique sacrée, disait-on. Les gens pleuraient, tendaient les mains, se prosternaient. Les cloches sonnaient comme si elles voulaient réparer toutes les années de silence.
Théodora pleura aussi, mais pas seulement pour la Croix.
Elle pleura pour la porte par laquelle elle était sortie captive. Pour Basilia au bord de la route. Pour Séraphia dans le palais. Pour les noms laissés sous le grenadier. Pour son père mort sans tombe. Pour sa mère inconnue. Pour Matthaios disparu encore.
Elle pleura parce que la ville était debout.
Et parce qu’elle était brisée.
Le monastère Sainte-Marie-des-Oliviers n’existait presque plus. Des murs calcinés, une cour envahie d’herbes, une chapelle éventrée où le ciel entrait librement. Théodora marcha parmi les ruines. Chaque pierre semblait lui parler.
Ici, Anastasie chantait trop vite.
Ici, mère Euphémie corrigeait les novices.
Ici, Basilia cachait des figues sèches dans sa manche.
Ici, Matthaios avait frappé un soldat avec un chandelier.
Elle s’agenouilla dans la chapelle sans toit.
— Je suis revenue, dit-elle.
Le vent répondit.
Elle passa les jours suivants à chercher des traces de sa famille. La maison des Léontès avait brûlé. Des voisins survivants se souvenaient de sa mère, mais les récits divergeaient. L’un disait qu’elle avait été vue parmi les captives âgées. Une autre affirmait qu’elle était morte de fièvre peu après la chute. Un troisième pensait qu’elle avait été vendue vers le nord.
Aucune certitude.
Théodora alluma une lampe pour elle, non comme pour une morte, mais comme pour une âme confiée à Dieu, où qu’elle soit.
Puis, un matin, alors qu’elle aidait à déblayer les pierres de l’ancien réfectoire, elle entendit une voix derrière elle.
— Tu travailles toujours plus que les autres.
Elle se retourna.
Matthaios se tenait dans la cour.
Il était plus maigre, boiteux, la barbe striée de blanc. Mais vivant.
Théodora ne bougea pas d’abord. Elle craignait que l’image se dissolve.
Il avança lentement.
— J’ai été libéré d’un chantier près de Nisibe. J’ai suivi une autre colonne. Je suis arrivé hier.
Elle voulut parler, mais aucun mot ne sortit.
Alors elle fit ce qu’elle n’avait pas fait depuis leur enfance : elle courut vers lui.
Ils se serrèrent longtemps, au milieu des ruines, sous les yeux des sœurs revenues et des ouvriers. Matthaios tremblait.
— Je pensais encore te manquer, dit-il.
— Tu m’as manqué pendant quatorze ans.
— Même après ce que je t’ai dit ?
— Surtout après.
Il pleura contre son épaule.
Plus tard, ils s’assirent près du mur effondré. Il lui raconta son transfert, sa libération, la maladie, les compagnons morts à quelques jours de la frontière. Elle lui raconta le palais, Mariam, les noms sous le grenadier, Myrina retrouvée. Ils parlèrent de leur père. De leur mère. De la clé.
Matthaios sortit alors de sa tunique un petit objet enveloppé dans du tissu.
C’était la clé de bronze.
— Je l’ai prise dans la chapelle quand ils nous ont rassemblés, dit-il. Je ne sais pas pourquoi. Pendant des années, je l’ai détestée. Puis je l’ai gardée comme la dernière chose qui venait de nous.
Théodora la prit dans sa main.
Le métal était usé, tiède.
— Cette clé a ouvert notre malheur, dit Matthaios.
Elle secoua la tête.
— Non. Elle a ouvert ce que nous étions déjà. La peur, la colère, l’amour, la faute. Rien de tout cela n’est né cette nuit-là.
— Et maintenant ?
Théodora regarda les ruines du monastère.
— Maintenant elle ouvrira autre chose.
XII. La maison des noms
La reconstruction ne fut pas glorieuse.
Les chroniques préfèrent les moments éclatants : les rois qui tombent, les reliques qui reviennent, les armées qui triomphent. Elles parlent moins des mains qui ramassent les pierres, des femmes qui lavent la suie, des hommes boiteux qui redressent des poutres, des repas trop maigres partagés dans des cours sans toit.
Pourtant, c’est là que Jérusalem revécut.
Théodora refusa de devenir abbesse au début. Elle disait que d’autres étaient plus dignes. Mais les survivantes insistaient. Myrina, qui resta avec elle, déclara :
— Tu as déjà été notre mur quand nous n’en avions plus.
Matthaios ajouta :
— Et moi, je peux bâtir les murs de pierre. Mais quelqu’un doit bâtir le reste.
Elle accepta.
Le nouveau monastère ne porta pas seulement le nom de Sainte-Marie. Théodora demanda qu’on y ajoute un nom plus simple, que le peuple adopta rapidement : la Maison des Noms.
Dans la cour centrale, elle fit planter un grenadier.
Sous ses racines, on enterra les tessons rapportés de Perse : Basilia, Séraphia, Anahid, Hanna, Euphémie. Puis on ajouta d’autres noms, recueillis auprès des survivants, des familles, des voyageurs. Les noms des femmes revenues. Les noms de celles disparues. Les noms incertains, même incomplets. Quand on ne savait qu’un prénom, on l’inscrivait. Quand on ne savait qu’une origine, on l’inscrivait aussi : une sœur de Damas ; une vieille moniale d’Égypte ; la novice qui chantait près du puits ; la femme aux mains brûlées ; celle qui portait les autres.
Certains visiteurs trouvaient cela étrange.
— Pourquoi écrire les noms de femmes dont on ignore tout ? demanda un jour un dignitaire.
Théodora répondit :
— Parce que quelqu’un a voulu les effacer. Cela suffit pour que nous les écrivions.
La Maison des Noms devint un lieu de prière, mais aussi d’écoute. Les captifs revenus y trouvaient une oreille qui ne les pressait pas de se réjouir. Théodora comprenait que le retour n’était pas une fin simple. Il fallait apprendre à dormir sans sursauter, à manger sans cacher du pain, à entendre une porte claquer sans revivre l’enfermement. Il fallait supporter les regards de ceux qui ne savaient pas quoi dire. Il fallait pardonner parfois. Refuser de pardonner parfois. Il fallait reconstruire une âme comme on reconstruit une voûte : pierre après pierre, avec des échafaudages fragiles, et la peur permanente que tout s’écroule.
Matthaios resta à Jérusalem.
Il ne se maria jamais. Il travaillait aux chantiers d’églises et revenait chaque soir au monastère pour réparer un mur, poser une marche, sculpter un linteau. Les gens l’appelaient le frère de l’abbesse. Il souriait à cette formule.
Un soir, des années après leur retour, il dit à Théodora :
— Quand tu es partie au monastère, je croyais que tu nous avais abandonnés. Puis, quand tu nous as cachés, je croyais que tu nous devais cela. Ensuite, sur la route, j’ai compris que je n’avais jamais su aimer sans réclamer.
Elle posa une coupe d’eau devant lui.
— Nous apprenons tard ce que la douleur nous enseigne trop cher.
— Et toi ? Qu’as-tu appris ?
Elle regarda le grenadier dans la cour. Il portait ses premiers fruits.
— Que la foi n’empêche pas les murs de tomber. Elle apprend parfois seulement à ramasser les pierres sans devenir soi-même ruine.
Matthaios resta silencieux.
— C’est assez ? demanda-t-il.
Théodora suivit des yeux une jeune novice qui traversait la cour avec un panier de linge, exactement comme elle-même autrefois au palais, mais libre, légère, ignorante encore de ce que le monde pouvait prendre.
— Certains jours, oui, dit-elle. D’autres jours, je demande encore.
Mère Euphémie ne revint jamais.
Longtemps, Théodora espéra recevoir une nouvelle. Puis, un marchand syrien raconta avoir connu dans une maison noble de Suse une vieille captive chrétienne qui enseignait des prières à des servantes et se tenait droite même malade. Elle était morte avant la libération, disait-il, et ses derniers mots avaient été : aucune porte humaine ne ferme le ciel.
Théodora sut.
Elle fit inscrire le nom d’Euphémie sur une pierre claire, près de l’entrée de la chapelle.
Quant à leur mère, le mystère demeura. Des années plus tard, une femme revenue d’un domaine perse apporta un petit chapelet usé. Elle disait l’avoir reçu d’une captive âgée qui murmurait souvent les noms Léontès, Théodora, Matthaios. Cette captive était morte en bénissant ses enfants absents.
Était-ce elle ? Impossible à prouver.
Matthaios voulut d’abord refuser l’incertitude. Il interrogea la femme encore et encore, cherchant un détail, une preuve, une parole unique. Théodora l’arrêta doucement.
— Nous avons vécu trop longtemps sans tombe. Acceptons cette lampe.
Ils déposèrent le chapelet sous le grenadier.
Ce soir-là, ils prièrent non pour savoir, mais pour confier.
XIII. Ce que les pierres gardent
Théodora vieillit dans la Maison des Noms.
Elle devint l’une de ces femmes dont la présence apaise sans effort, non parce qu’elles ignorent le mal, mais parce qu’elles l’ont traversé sans lui laisser le dernier mot. Des pèlerins venaient l’écouter. Des évêques lui demandaient son témoignage. Des scribes voulaient écrire l’histoire de la chute de Jérusalem, du retour de la Croix, de la victoire d’Héraclius.
Elle leur parlait, mais corrigeait toujours la même tentation.
— N’écrivez pas seulement que Jérusalem est tombée. Écrivez les cuisines vides, les mères séparées, les noms perdus. N’écrivez pas seulement que la Croix est revenue. Écrivez ceux qui ne sont pas revenus avec elle.
Un jeune moine lui demanda un jour :
— Ma mère, faut-il raconter les horreurs ?
Théodora resta longtemps silencieuse.
— Il faut raconter sans salir ceux qui ont souffert. Il faut dire assez pour que l’oubli ne gagne pas, mais jamais de manière à offrir la douleur en spectacle. Les cruels ont déjà pris leur dignité une fois. Que nos récits ne la leur prennent pas une seconde.
Cette règle devint celle de la Maison des Noms.
On y racontait la guerre, mais on y protégeait les visages. On y évoquait l’humiliation, mais on y rendait l’honneur. On y pleurait les morts, mais on n’enfermait pas les survivants dans leur blessure.
Myrina mourut la première, paisiblement, après avoir formé des dizaines de novices. Sur son lit, elle prit la main de Théodora.
— Tu as porté pour moi, dit-elle.
— Et toi pour moi.
— Alors pose un peu maintenant.
Théodora sourit.
— Bientôt.
Matthaios mourut quelques années plus tard, au pied d’un mur qu’il réparait encore malgré son âge. On le trouva assis, la main sur la pierre, comme s’il s’était simplement arrêté pour écouter. Dans sa tunique, il portait toujours la clé de bronze.
Théodora la fit suspendre dans la chapelle, non comme une relique sacrée, mais comme un rappel. Sous la clé, elle fit graver :
Ce qui ouvre la peur peut aussi ouvrir le pardon.
À la fin de sa vie, elle entreprit de dicter son récit. Non pour se grandir. Non pour accuser seulement. Mais parce qu’elle avait compris que le silence est parfois une deuxième captivité.
Elle parla de son père et de sa faute aimante. De sa mère et de ses larmes. De Matthaios et de sa colère changée en service. De Basilia avalant sa croix. De Séraphia défendant son nom. De Mariam sous les murs perses. De la Croix revenue et de celles qui ne revinrent pas. Du grenadier qui fleurissait chaque printemps au-dessus de noms enterrés.
Le scribe qui écrivait pour elle s’arrêta souvent, bouleversé.
— Ma mère, dit-il un jour, comment avez-vous survécu à tant de choses ?
Théodora, très vieille alors, regarda la lumière tomber sur les pierres de la cour.
— Je n’ai pas survécu seule. Personne ne survit seul. Les morts m’ont portée. Les vivantes m’ont portée. Même ceux que j’ai dû pardonner m’ont portée, parce qu’ils m’ont empêchée de réduire mon cœur à une seule blessure.
— Et Khosro ? demanda le scribe avec prudence.
Le nom du roi mort depuis longtemps passa dans l’air comme une poussière ancienne.
— Il croyait posséder ce qu’il prenait, dit Théodora. C’est l’erreur des puissants. Ils confondent la main et l’âme.
Elle ferma les yeux.
— Il a pris des villes, des reliques, des corps. Il n’a pas su prendre ce qui se transmettait à voix basse dans le noir.
Le dernier printemps de Théodora, le grenadier donna plus de fleurs que jamais. Les novices y virent un signe. Elle sourit en les entendant. La jeunesse a besoin de signes comme les lampes ont besoin d’huile. Elle ne les détrompa pas.
Un soir, elle demanda qu’on la porte dans la cour.
On l’installa sous l’arbre. Le ciel de Jérusalem prenait cette teinte d’or pâle qui adoucit même les ruines anciennes. La ville autour d’elle vivait, priait, marchandait, se disputait, reconstruisait encore. Rien n’était parfait. Rien ne l’avait jamais été. Mais les cloches sonnaient.
Une jeune sœur lui lut les noms gravés dans le registre.
Euphémie.
Basilia.
Séraphia.
Anahid.
Hanna.
Mariam.
Myrina.
Léontès.
Matthaios.
La mère de Théodora, dont le nom était inscrit avec un point d’interrogation, non par doute d’amour, mais par respect de l’histoire.
Puis des centaines d’autres.
Théodora écouta jusqu’au bout.
— Continuez, murmura-t-elle.
— Ma mère, nous les avons tous lus.
— Alors demain, cherchez ceux qui manquent.
Ce furent ses derniers mots clairement entendus.
Elle mourut avant l’aube, sans lutte, comme une lampe que personne n’éteint mais dont l’huile s’achève doucement.
On l’enterra sous le grenadier, parmi les noms.
Des années plus tard, des pèlerins demandèrent où se trouvait la tombe de la sainte femme revenue de Perse. Les sœurs montraient l’arbre. Certains étaient déçus de ne pas voir un grand monument. D’autres comprenaient.
Sur le tronc, on avait suspendu la vieille clé de bronze.
Quand le vent passait, elle heurtait doucement la pierre, produisant un son léger, presque une cloche.
Et les habitants du quartier disaient aux enfants :
— Écoutez bien. Ce n’est pas du métal. Ce sont les pierres qui se souviennent.
Car Jérusalem avait appris cela dans le feu, la poussière et les larmes : les conquérants passent, les palais tombent, les rois sont trahis par leurs fils, les empires se défont comme du sable entre les doigts. Mais une ville ne meurt pas tant qu’il reste quelqu’un pour nommer ceux qu’on a voulu effacer.
Et sous le grenadier de la Maison des Noms, chaque printemps, les fleurs rouges s’ouvraient comme de petites flammes.
Non pour rappeler la destruction.
Mais pour affirmer, contre tous les Khosro de la terre, que même après la pire nuit, la mémoire peut encore refleurir.