Il a été sauvagement torturé à la perceuse et achevé à la masse

Le mardi 16 avril 1996, la tranquillité de La Celle-Saint-Cloud, une banlieue huppée et verdoyante de l’Ouest parisien, est brisée par un appel d’urgence. À 9h45, le commissariat local reçoit le signalement paniqué d’un riverain. À l’autre bout du fil, Pierre explique qu’il vient de faire une découverte macabre au domicile de son voisin, situé dans le quartier résidentiel et d’ordinaire très calme de la Châtaigneraie. Les policiers se rendent immédiatement sur les lieux, au 15 allée Horace Vernet, sans se douter qu’ils s’apprêtent à franchir les portes de l’enfer.
Une scène de crime d’une sauvagerie inouïe
La demeure, une maison individuelle contemporaine et cossue, appartient à Willy Pomanti, un architecte à la retraite âgé de 69 ans. Face à l’ampleur de la situation, les policiers locaux, peu habitués aux affaires criminelles de cette envergure, demandent le renfort immédiat de la police judiciaire de Versailles.
En pénétrant dans l’habitation, les enquêteurs constatent un désordre descriptible. La maison est entièrement sans dessus dessous : les tables sont renversées, les tiroirs grands ouverts, et des documents administratifs jonchent le sol. Un lourd téléviseur est déplacé, posé au milieu d’une pièce comme si les intrus avaient tenté de l’emporter avant de l’abandonner. À première vue, tout indique un cambriolage qui a tragiquement mal tourné. Cependant, un détail crucial interpelle rapidement les techniciens de la scène de crime : la porte d’entrée ne présente absolument aucune trace d’effraction.
En s’avançant dans un long couloir, l’horreur se matérialise. Les policiers découvrent d’abord une perceuse électrique posée sur le sol, intégralement maculée de sang, sur laquelle est encore vissée une mèche à béton. Plus loin, un escabeau adossé au mur est lui aussi couvert de projections d’hémoglobine. Le couloir est le théâtre d’un véritable carnage, les murs présentant des éclaboussures massives s’élevant jusqu’à un mètre de hauteur. En suivant ces traces sanglantes, les enquêteurs parviennent jusqu’à une chambre à coucher. C’est là que gît le corps inanimé de Willy Pomanti, baignant dans une immense mare de sang. Le malheureux est ligoté, les mains et les pieds étroitement entravés par du ruban adhésif, une technique de saucissonnage visant à neutraliser totalement la victime. À côté du cadavre se trouve une masse de chantier ensanglantée, confirmant l’extrême violence des faits.
La moisson d’indices et le mystère du mobile
Les premières constatations mettent en évidence un acharnement barbare. La boîte crânienne du retraité présente de profonds enfoncements. Pour les policiers chevronnés de la PJ de Versailles, la scène dépasse le cadre du simple fait divers crapuleux. Afin d’identifier le ou les auteurs, un ratissage minutieux de la propriété est orchestré.
Les techniciens relèvent de précieux indices. Dans le cendrier du salon, plusieurs mégots de cigarettes de trois marques différentes sont saisis. Willy Pomanti ne fumant pas, ces mégots constituent une piste biologique majeure pour l’époque. De plus, les enquêteurs isolent deux empreintes de pas distinctes imprimées dans le sang sur le sol. L’une d’elles révèle des stries et des losanges caractéristiques d’une chaussure de sport de type tennis, de taille adulte. Enfin, la poudre dactyloscopique permet de révéler pas moins de dix-neuf empreintes digitales exploitables sur les meubles, les poignées de portes et l’outillage utilisé. À ce stade, la police pense s’orienter vers une résolution rapide grâce à cette multitude de preuves matérielles laissées par des amateurs.
L’autopsie, pratiquée dès le lendemain à l’institut médico-légal de Garche, confirme l’atrocité du calvaire subi par l’architecte. Le médecin légiste atteste que Willy Pomanti a succombé à un arrêt cardiaque provoqué par l’intensité de la douleur due aux tortures subies. Avant d’être achevé à coups de masse sur le crâne, le retraité a subi des perforations ante-mortem à l’aide de la perceuse équipée du foret à béton. L’outil a été enfoncé sur une profondeur de six centimètres au niveau d’un genou et d’un poignet, les agresseurs ayant activé le mode marteau-piqueur.
Pour l’entourage et le voisinage, l’incompréhension est totale. Willy Pomanti était un homme décrit par tous comme profondément bon, serviable et sans histoires. Séparé de son épouse qui résidait dans le Sud de la France, il entretenait d’excellentes relations avec elle ainsi qu’avec ses deux enfants, Éric et Florence. Sa situation financière était saine, exempte de dettes ou de litiges apparents. L’absence d’effraction trouve une explication simple auprès de sa fille : profitant des belles journées printanières, l’architecte avait pour habitude de laisser sa maison grande ouverte, accueillant volontiers ses voisins sans jamais verrouiller ses accès. Les enquêteurs privilégient alors l’hypothèse d’agresseurs persuadés à tort que le vieil homme dissimulait un trésor ou un coffre-fort derrière ses tableaux, et qui l’auraient torturé pour obtenir un code secret ou des clés inexistantes.
De fausses pistes en années de silence
L’enquête s’intéresse rapidement à la voiture de la victime, une Renault 5 Baccara de couleur beige qui a disparu du domicile. Une voisine confirme avoir aperçu le véhicule quitter l’allée Horace Vernet le soir du crime, aux alentours de 23h15, une heure inhabituelle pour le retraité.
Quinze jours plus tard, le 30 avril 1996, la voiture est localisée intacte à Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, sur le parking d’une cité populaire connue pour divers trafics. Bien qu’aucune empreinte ne soit exploitable dans l’habitacle, le coffre montre des traces de transport d’objets lourds. Un appel anonyme signale que des jeunes toxicomanes de la cité rôdaient autour du véhicule. Le 14 mai 1996, un coup de filet conduit à l’interpellation et à la garde à vue de cinq suspects. Certains possèdent des chaussures de sport compatibles avec les traces de pas et fument les mêmes marques de cigarettes que celles retrouvées sur la scène de crime. Pourtant, les comparaisons dactyloscopiques et les vérifications d’alibis innocentent le groupe. Les dix-neuf empreintes initiales envoyées au fichier national ne correspondent à aucun criminel répertorié. L’enquête bascule alors dans un néant judiciaire qui va durer près de dix ans.
Le miracle de la science et l’arrestation de Michel Ambrase
Le dossier est sur le point d’être définitivement classé lorsque, en 2006, une nouvelle juge d’instruction décide de tenter l’opération de la dernière chance. Entre-temps, la législation a évolué : le fichier national des empreintes génétiques (FNAEG), initialement restreint aux délinquants sexuels, s’est élargi à l’ensemble des délits de droit commun, totalisant des milliers de nouveaux profils. La magistrate ordonne une nouvelle analyse de l’ADN inconnu prélevé dix ans plus tôt sur l’un des mégots du salon.
Le 9 juin 2006, le fichier parle enfin. Une correspondance parfaite est établie avec un certain Michel Ambrase, alors âgé de 46 ans. Cet homme, inconnu des services pour des faits de violence, est en revanche fiché comme un escroc spécialisé dans la falsification de chèques volés. Le 13 septembre 2006, les policiers de la PJ de Versailles procèdent à son arrestation à son domicile d’Aulnay-sous-Bois, où il mène une vie de famille d’apparence tout à fait normale auprès de son épouse et de ses enfants.
Lors de ses premières auditions, Michel Ambrase nie farouchement avoir mis les pieds à La Celle-Saint-Cloud. Face à son mutisme, les enquêteurs abattent leur carte maîtresse en lui opposant la preuve scientifique irréfutable de sa présence. Confondu, le suspect change de stratégie et livre une première version des faits. Il affirme que le 15 avril 1996, après une dispute conjugale, il a pris le train au hasard vers Versailles avant de descendre à la gare de La Celle-Saint-Cloud, située à proximité immédiate du domicile de Willy Pomanti. Voyant la maison ouverte et pensant saisir une opportunité de vol, il se serait introduit à l’intérieur. Surpris par l’architecte qui tenait une perceuse, une lutte violente aurait éclaté. Ambrase prétend avoir désarmé le vieil homme, lui avoir porté des coups jusqu’à ce qu’il perde connaissance, avant de lui dérober sa chaîne hi-fi et sa voiture. Il jure cependant avoir laissé la victime vivante et inconsciente, et nie catégoriquement l’avoir ligotée ou torturée.
L’ombre d’un complice décédé
Les enquêteurs restent profondément sceptiques face à ce récit qui occulte la barbarie constatée sur la scène de crime. Mis en examen pour meurtre accompagné d’actes de torture et de barbarie, Michel Ambrase est écroué à la prison de Bois-d’Arcy. Depuis sa cellule, il continue de clamer son innocence concernant les supplices infligés au retraité.
Quelques mois plus tard, il adresse un courrier à la juge d’instruction pour formuler de nouvelles révélations. Convoqué à nouveau, il modifie radicalement sa version et introduit un second individu : un dénommé Patrick Le Petit, un homme volumineux et violent rencontré dans des bars. Selon cette nouvelle déclaration, Ambrase n’aurait joué qu’un rôle de guetteur à l’extérieur de la propriété, équipé d’un talkie-walkie. Après de longues minutes d’attente, son complice l’aurait appelé en panique, déclarant avoir « fait une connerie ». En pénétrant dans la maison, Ambrase affirme avoir découvert le couloir ensanglanté et Willy Pomanti déjà mort et ligoté dans sa chambre. Pris de panique et menacé de mort par Le Petit s’il parlait, il l’aurait aidé à charger le véhicule avant de fumer plusieurs cigarettes dans le salon pour calmer ses nerfs, ce qui expliquerait ses traces d’ADN.
La justice vérifie immédiatement cette piste. Un profil correspondant à un Patrick Le Petit, lourdement connu pour vols aggravés et violences, est effectivement identifié dans les archives carcérales. Toutefois, les vérifications révèlent deux éléments majeurs : d’une part, l’homme disposait d’un alibi professionnel incontestable le soir du meurtre ; d’autre part, il est décédé en détention en 2005 des suites d’un cancer. Pour l’accusation, Michel Ambrase a opportunément attribué le rôle du tortionnaire à un défunt qui ne peut plus se défendre, afin de s’innocenter.
Un procès d’assises face aux zones d’ombre
Le 13 septembre 2010, quatorze ans après le drame, le procès de Michel Ambrase s’ouvre devant la cour d’assises des Yvelines à Versailles. Dans le box des accusés, l’homme surprend la famille de la victime par son attitude soignée, sa courtoisie et son calme olympien, contrastant radicalement avec le profil d’un monstre barbare.
Durant les trois jours d’audience, la défense insiste sur l’absence totale d’empreintes digitales d’Ambrase sur les armes du crime, à savoir la perceuse et la masse. Ses avocats plaident le doute, rappelant le passé non violent de leur client et l’impossibilité apparente pour un seul homme d’avoir méthodiquement fouillé la maison, neutralisé, traîné et torturé la victime sans laisser d’autres traces directes. À l’inverse, les parties civiles et l’avocat général mettent en avant le sang-froid effrayant de l’accusé, capable de demander pardon à la barre pour « ne pas avoir appelé les secours », tout en maintenant une version jugée insoutenable par les proches de Willy Pomanti.
Au terme des délibérations, la cour d’assises des Yvelines déclare Michel Ambrase coupable et le condamne à une peine de 25 ans de réclusion criminelle. L’accusé choisit de ne pas faire appel de cette décision, scellant définitivement son sort. Bien que la justice ait désigné un coupable, de nombreuses questions demeurent à ce jour sans réponse pour la famille Pomanti, notamment sur la présence réelle d’un tiers ou sur les motivations profondes qui ont poussé un voleur de chèques à basculer dans une telle cruauté.