Après l’échec du Scaf porté par la France et l’Allemagne, un autre projet d’avion de combat européen peut-il redécoller ?
Le gouvernement allemand a annoncé lundi la fin de l’ambition commune portée par les deux pays, mais aussi l’Espagne. Une décision qui interroge sur le futur du développement d’un avion de combat sixième génération et la stratégie de défense en Europe.
Le projet, lancé en 2017, baptisé “Scaf” (pour “Système de combat aérien du futur”), devait voir naître un avion de combat, mais aussi des drones reliés entre eux par communication numérique. Il devait permettre de remplacer à long terme l’Eurofighter Typhoon en Allemagne et le Rafale de Dassault en France, alors que les Européens entendent renforcer leur coopération dans la défense, notamment face à la menace russe pour le continent.
Plusieurs raisons sont évoquées pour expliquer cet échec. La première concerne des divergences entre Dassault et Airbus pour mener le projet. “Le problème a été celui de la rivalité pour le leadership”, résume pour franceinfo Renaud Bellais, codirecteur de l’Observatoire de la défense au sein de la Fondation Jean-Jaurès. Mais la France et l’Allemagne n’ont pas non plus réussi à s’accorder sur le fond.
Une nouvelle alliance déjà sur les rails en Allemagne
“Depuis 2018, il y avait un désaccord majeur : les deux ne voulaient pas et n’avaient pas besoin du même avion”, analyse auprès de franceinfo Stéphane Audrand, consultant risques internationaux et chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri). A cela s’est ajouté “un défaut de pilotage de la puissance publique : ni Berlin ni Paris n’ont été capables de piloter ces industriels”.
Loin de s’appesantir sur cet échec, Airbus a officialisé dès jeudi, soit trois jours après l’enterrement du projet, une alliance de huit entreprises nommée “Team Gen 6” pour développer un avion de combat de sixième génération, comme alternative au Scaf. L’alliance, qui réunit autour d’Airbus le missilier européen MBDA et six entreprises allemandes, se dit prête à “façonner activement, avec des partenaires européens, le système de combat aérien du futur pour l’Europe”.

Les enjeux sont immenses pour Berlin. “L’Allemagne se dit qu’elle a peut-être une carte à jouer pour lancer un programme national en misant sur le fait que tous les pays qui possèdent l’Eurofighter vont devoir le remplacer. Il y a donc un besoin pour un gros avion qui complétera le F-35”, analyse Stéphane Audrand. “L’avion de combat est le plus important dans le modèle stratégique européen, c’est un choix hyper structurant”, complète le spécialiste de l’Ifri.
Le Scaf est mort, vive le Scaf ?
L’échec du Scaf “ouvre de nouvelles perspectives à l’industrie” de défense allemande, a pour sa part jugé mercredi le chancelier allemand, tout en assurant que Berlin et Paris poursuivront “le véritable noyau du Scaf”, dans lequel réside “une grande opportunité pour un projet d’avenir franco-allemand”. Mardi, le ministre de la Défense allemand, Boris Pistorius, avait déclaré que le nouveau projet était “envisageable” et qu’il était “une des possibilités” étudiées.
D’autres options, dénuées de toute coopération avec la France, sont aussi sur la table, selon lui : commander davantage d’avions américains F-35, rejoindre un autre projet international en cours, voire se lancer dans une troisième voie qu’il n’a pas voulu préciser.
Comme l’Allemagne, la France pourrait aussi envisager de poursuivre le chemin seul. Le pays a la capacité de se doter d’un nouvel avion de combat, a assuré mercredi la ministre des Armées, Catherine Vautrin. Les milliards d’euros engagés jusqu’à présent pour développer le Scaf “vont nous permettre de continuer à travailler sur un avion de chasse à l’horizon 2040”, a-t-elle déclaré, en évoquant également les sociétés “Dassault, Safran, Thalès et tout l’écosystème” qui sont actuellement “la seule équipe en Europe en capacité de produire un avion de chasse de manière totalement autonome”.
Certes, “Dassault et ses partenaires français ont toutes les compétences pour le faire”, analyse Renaud Bellais. Mais l’enjeu financier pourrait bien compromettre un projet franco-français dans un contexte budgétaire plus que restreint. “Si ça coûte si cher et que l’on est tout seul à le produire, la France achètera encore moins d’avions qu’elle ne l’avait fait pour le Rafale”, poursuit-il. Or, Dassault “ne peut pas miser sur l’exportation pour avoir des commandes, c’est trop aléatoire.”
La Suède comme possible nouveau partenaire
Une analyse partagée par Stéphane Audrand. “Nous n’avons pas les moyens de nous payer tout ce que Dassault veut nous vendre. Et le programme à plus de 100 milliards [montant estimé par des experts du programme Scaf] n’est pas gérable par la France seule”, complète-t-il. Depuis le début du projet Scaf, 2,5 milliards d’euros ont déjà été investis en France pour Dassault, selon la ministre des Armées. Face à cette impasse, le spécialiste mentionne la possibilité d’acheter, comme par le passé, un “avion moins bon” mais moins coûteux, au groupe français. Une coopération entre l’Allemagne et la France sur un même moteur de deux avions différents pourrait aussi être imaginée, poursuit l’expert.
Autre option envisagée à l’avenir : un rapprochement avec la Suède et son fleuron Saab pour ne pas faire cavalier seul. Dans Les Echos(Nouvelle fenêtre), Thierry Carlier, ambassadeur de France en Suède, a estimé mercredi que les deux pays pouvaient étudier “les pistes de convergence sur une vision commune de l’avion de combat du futur “. “Notre alliance change d’échelle. La Suède est un partenaire majeur en Europe du Nord”, a-t-il poursuivi.
“C’est une piste très sérieuse car l’industrie suédoise souffre d’une dépendance américaine. Saab va donc chercher le moyen de contourner la domination américaine. En Europe, le moyen pour y parvenir, c’est la France”, analyse Stéphane Audrand. “Mais, comme l’Allemagne avant elle, Saab risque de vouloir codiriger la conception de l’avion. Ça pourrait aussi très mal se passer”, met-il en garde.
L’Espagne, quant à elle, est bien en peine. “C’est une grosse claque pour eux, elle est la victime collatérale de l’incapacité de l’Allemagne et de la France à s’entendre”, estime le chercheur Renaud Bellais. La ministre de la Défense espagnole, Margarita Robles, a ainsi estimé l’abandon du Scaf “très préoccupant pour l’autonomie stratégique de l’Europe”, déplorant que certains aient “fait passer les intérêts de l’industrie avant les intérêts de la sécurité et de la défense de l’Europe”. Jeudi, plusieurs industriels du secteur (dont Indra, qui devait notamment s’occuper des systèmes de capteurs du Scaf), se sont aussi dits prêts à participer à un autre projet européen.
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