Un homme de 26 ans porté disparu — son fils l’a reconnu sur une photo parue dans un journal et a découvert qu’il habitait à trois rues de là, P2
À seize ans, Bernard avait commencé son apprentissage chez un électricien de la rue Dzing, un homme brusque et compétent nommé Fernand Lacroix, qui lui avait enseigné le métier à coups de tâches ardues et mal payées, mais avec une efficacité indéniable. Avec Lacroix, on apprenait par imprégnation, par imitation, par la peur de se tromper plus que par la théorie. Bernard était doué. Bernard apprenait vite. Sous son air réservé, comme un enfant du Nord habitué à ne pas trop parler, Bernard avait quelque chose d’un peu insaisissable, qu’on ne saurait définir immédiatement. Une tendance à détourner le regard lorsqu’on lui posait une question directe. Une façon d’esquiver sans vraiment esquiver. C’est comme une porte entrouverte, jamais complètement ouverte.
C’est à l’usine textile Mayard, où sa sœur Claudine travaillait comme ouvrière depuis l’âge de 15 ans, dans la monotonie et le bruit incessant des métiers à tisser, qu’il rencontra Joëlle Garnier au printemps 1969. Joëlle avait 18 ans. Des yeux gris clair qui semblaient changer de nuance selon la lumière et une façon de rire légèrement en arrière, avec tout son visage, qui désarmait les gens et les faisait sourire en retour sans qu’ils sachent pourquoi. Son père, Albert Garnier, était comptable pour les chemins de fer. Un homme méticuleux, toujours vêtu de chemises repassées, qui avait l’habitude de revérifier ses chiffres avant d’en admettre l’exactitude. Sa mère vendait des légumes au marché du samedi et rentrait à la maison avec l’odeur de la terre sur les mains, même après les avoir lavées. Une famille modeste mais respectable, comme on disait à l’époque. Ce qui signifiait en réalité plusieurs choses à la fois : personne n’avait eu de démêlés avec la justice, on allait à la messe au moins à Pâques et à Noël, les dettes étaient payées à temps et les enfants ne traînaient pas dans la rue après 21 h.
Ils se fréquentèrent pendant dix-huit mois avec la discrétion que les convenances exigeaient dans ce milieu et à cette époque. Bernard passait ses dimanches après-midi chez les Garnier, dans le salon qui sentait la cire et le tabac froid de son père. Il jouait aux cartes avec Albert Garnier sans jamais gagner ni donner l’impression de gagner intentionnellement, aidait sa mère à déplacer les meubles pour nettoyer derrière, acceptait le café et les gâteaux secs avec une politesse affectée. Il avait ce côté serviable et attentionné aux petites choses qui plaisait aux familles, même s’il ne plaisait pas forcément aux jeunes filles.
Mais elle aimait vraiment Joëlle. Elle l’aimait pour quelque chose que les autres ne voyaient pas vraiment : une douceur dissimulée sous une certaine réserve, une façon qu’il avait de l’écouter vraiment, sans attendre son tour pour parler. Une présence attentive qui lui semblait rare dans un monde où les hommes étaient généralement plus habitués à être entendus qu’à écouter. Ils se marièrent en juin 1971 à l’église Saint-Nicolas. Une cérémonie simple, avec des fleurs blanches et le même organiste que pour tous les mariages du quartier depuis quinze ans. La réception dura jusqu’à deux heures du matin dans la salle des fêtes annexe de la mairie, animée par un trio de musiciens (accordéon, clavier et batterie) qui connaissaient suffisamment de morceaux pour jouer toute la nuit sans répétition. Marcel Aumont, le père de Bernard, avait un peu trop bu de gin local et pleurait pour des raisons que personne ne comprenait vraiment. Peut-être de la fierté, peut-être de la nostalgie pour Lens, peut-être quelque chose de plus difficile à nommer, le désir de voir son fils construire une vie semblable à la sienne et d’en connaître le prix. Bernard dansa avec Joëlle jusqu’à ce que ses pieds lui fassent mal, et tous deux riaient de ses tentatives maladroites de valse. Ce fut, dira-t-elle des années plus tard à quelqu’un d’autre que son mari, la plus belle soirée de sa vie, dont la formule était à la fois exacte et désespérante.
Ils s’installèrent dans un deux-pièces au premier étage d’un immeuble de la rue des Potiers, dans le vieux Valenciennes. La fenêtre donnait sur les toits et la chaudière à fioul, capricieuse, était un vrai casse-tête, Bernard la répara lui-même le premier hiver. Bernard travaillait désormais à son compte, ayant quitté Lacroix après trois ans pour monter sa petite entreprise d’électricité avec un associé, Thierry Breton, un homme jovial et un peu désorganisé. Dans ses carnets, dans sa comptabilité, dans ses rendez-vous qu’il oubliait parfois d’une demi-heure, il compensait ses lacunes méthodologiques par un sens inné des affaires et une approche chaleureuse et directe avec les clients, ce qui lui permettait de décrocher des contrats, même en cas d’imprévus. L’affaire ne marchait pas comme des chefs, loin de la facilité des belles années, mais elle fonctionnait. Nous payions le loyer. Nous mettions un peu d’argent de côté sur un compte épargne à la banque du coin. Nous achetions les meubles petit à petit, pièce par pièce, en privilégiant la durabilité à l’esthétique. Leur fils naquit en novembre 1972. Ils le prénommèrent Éric.
Ce que personne ne savait alors, et pendant longtemps encore, c’est que Bernard Aumont avait une dette. Une dette contractée avant son mariage, à une époque de sa vie dont il n’avait jamais parlé ni à Joëlle, ni à sa mère, ni à personne d’autre. Une époque qu’il avait tenté de condenser mentalement en quelques semaines insignifiantes, de minimiser, de reléguer au rang d’erreur de jeunesse, une erreur à ne plus jamais répéter ni évoquer. À l’été 1970, il avait participé à une livraison pour un homme que tout le monde, dans un certain milieu, appelait Dédé le Mauvais, un receleur occasionnel qui opérait entre Valenciennes et la frontière belge avec le pragmatisme tranquille de celui qui ne réfléchissait jamais vraiment aux conséquences de ses actes. Rien de grave en apparence : quelques cartouches de cigarettes de contrebande en provenance de Belgique, une heure de transport en camion, 200 francs dans la poche d’un apprenti qui gagnait alors 900 francs par mois. Un arrangement insignifiant, si ce n’est que Dédé l’Aigre travaillait pour des gens plus sérieux que lui, et que ces gens avaient une longue mémoire et un calcul implacable qui ne ressemblait en rien à celui des honnêtes gens.
Le problème commença à se matérialiser en 1973, lorsqu’un homme que Bernard ne connaissait pas sonna à sa porte, rue des Potiers, un mardi soir à 20 heures. L’heure à laquelle on ne sonne pas chez les honnêtes gens sans avoir sonné. Joëlle était chez sa mère avec Éric, qui venait de fêter son premier anniversaire et commençait tout juste à se tenir debout en s’appuyant sur les meubles. L’homme était grand, vêtu d’un manteau de laine beige d’une qualité indéniable et de chaussures trop propres pour quelqu’un qui venait de marcher dans les rues humides de novembre. Il parlait peu, avec une économie de mots qui avait quelque chose de délibérément menaçant. Ceux qui ont le pouvoir de nuire n’ont pas besoin d’élever la voix. Il expliqua que Bernard avait, lors de cette fameuse livraison, utilisé une camionnette servant à transporter autre chose que des cigarettes et que les propriétaires de cette camionnette souhaitaient désormais sa collaboration pour d’autres services, sans donner plus de détails pour le moment. Bernard refusa. Ce fut la première erreur, pas la seule, mais la première.
Il refusa une seconde fois, puis une troisième, au cours de plusieurs mois de visites répétées qui suivaient toujours le même protocole. L’homme au manteau beige, seul ou accompagné d’un autre homme qui restait en retrait et ne disait rien, à une heure du soir ou le samedi matin, toujours en l’absence de Joëlle, comme si nous connaissions ses moindres faits et gestes. Toujours avec cette même froide politesse qui terrifiait plus que des menaces directes, il commença à mal dormir la nuit, où il entendait les bruits habituels de l’immeuble : les canalisations, les pas du voisin du dessus, les chats dans la cour, et chaque bruit prenait une signification inquiétante aux aurores. Il se mit à regarder par-dessus son épaule dans la rue avec une régularité qui lui semblait paranoïaque, mais qu’il ne parvenait pas à contrôler. Il n’en parlait pas à Joëlle car il ne savait pas comment expliquer quelque chose qu’il ne pouvait lui-même nommer clairement. Quelque chose qui aurait dû commencer dès le début, lors de l’accouchement de 1970, et dont le commencement supposait des aveux qu’il était incapable de faire.
En mars 1974, l’homme au manteau beige revint. Cette fois, il n’était pas seul. Cette fois, il ne s’agissait plus d’un service futur, mais de quelque chose de plus concret et de plus immédiat. Une somme d’argent précise, représentant plus de deux ans de chiffre d’affaires de l’entreprise d’électricité, présentée non pas comme une dette à rembourser pour des services rendus, mais comme une garantie contre l’éventualité que certaines informations concernant la livraison de 1970, et pas seulement celle des cigarettes, mais aussi celles qui se trouvaient dans les caisses en dessous, parviennent à la brigade de gendarmerie locale. Il avait Joëlle, il avait Éric, qui allait avoir dix-huit mois et qui venait d’apprendre à se tenir debout contre le canapé du salon, riant de ses propres prouesses. Il avait son entreprise, ses clients, la confiance de Thierry Breton, mais il avait aussi sa mère âgée et son père handicapé qui dépendaient de lui pour les petites choses que personne d’autre ne faisait : l’emmener chez le médecin, réparer les fenêtres de son appartement, être là pour lui.
Bernard Aumont a disparu le 14 avril 1974. Ce dimanche matin avait commencé comme tous les dimanches de printemps à Valenciennes : la sirène d’une usine voisine qui fonctionnait le week-end avec un effectif réduit, les cloches de l’église Saint-Nicolas sonnant 9 h 45, et la lumière blafarde d’un mois d’avril du nord qui hésitait encore à s’installer au printemps. Joëlle dormait encore. Éric dormait dans son berceau, respirant avec la régularité paisible des tout-petits qui ignorent encore que le monde peut être effrayant. Bernard se leva à l’heure précise et s’habilla sans un bruit dans la pénombre : pantalon gris, pull bleu marine, la veste marron à col droit qu’il portait depuis trois ans et qui épousait la forme de ses épaules comme une seconde peau. Il descendit les marches grinçantes, passa devant la boîte aux lettres vide et sortit dans la rue des potiers encore déserte pour aller chercher du pain à la boulangerie du coin, comme il le faisait chaque dimanche depuis leur mariage. Il prit sa veste, son portefeuille avec 42 francs dedans. Il prit ses clés, et c’est ce détail que Joëlle remarqua plus tard : les clés, car on ne prend pas ses clés si on ne compte pas revenir. Il ne prit pas le pain.
Joëlle commença à s’inquiéter vers 11 heures, quand Éric se réveilla en réclamant son biberon et que la table du dînatoire était encore vide. Elle lisait le journal sans les croissants, sans la baguette encore tiède que Bernard coupait toujours avec le même couteau à manche en bois. Elle appela la boulangerie du bout de la rue. Monsieur Dubois décrocha lui-même et confirma que Bernard n’était pas passé ce matin-là, qu’il n’avait vu personne correspondant à sa description. Elle appela Thierry Breton, l’associé, dont la femme répondit puis passa son mari au bout du fil. Il n’avait aucune nouvelle et parut d’abord légèrement surpris par la question, avant d’adopter un ton plus inquiet en comprenant que Joëlle était vraiment préoccupée. Elle appela ses beaux-parents, Marcel et Yvonne, qui n’avaient pas vu Bernard depuis mercredi dernier et qui réagirent à sa façon de poser la question avec la lenteur de personnes âgées qui n’ont pas encore décidé si c’est grave ou non. À 14 heures, elle avait appelé tous ses contacts. Éric avait déjeuné seul dans sa chaise haute, puis il s’était endormi dans son lit au milieu de l’après-midi pendant que sa mère était au téléphone.
À 16 heures, Joëlle prit son manteau, installa Éric dans la poussette reçue en cadeau de mariage et se rendit à la brigade de gendarmerie de Valenciennes, dont le bâtiment gris et fonctionnel donnait sur une rue parallèle à la mairie. Le brigadier-chef qui la reçut dans une petite pièce aux murs beiges et à la table recouverte de papier était un homme carré et méthodique, arborant une fine moustache. Il l’écouta avec la patience professionnelle de quelqu’un habitué à entendre des personnes s’inquiéter pour des raisons qui, le plus souvent, s’avèrent bénignes. Il lui expliqua, avec une bienveillance administrative teintée d’une légère lassitude, que les disparitions d’adultes ne pouvaient être signalées comme inquiétantes qu’après 48 heures, sauf en présence de signes manifestes de violence, d’actes contraires à la volonté de la personne ou de vulnérabilité particulière. Le problème concernant Bernard était qu’il était un adulte en bonne santé, sans antécédents psychiatriques connus, et l’absence de signes de violence un dimanche matin pouvait avoir de multiples explications. La police prendrait note de sa démarche. Il lui tendit un formulaire. Elle rentra chez elle avec Éric endormi dans son landau, le formulaire dans son sac, et l’impression d’avoir frappé à une porte de pierre. Elle fit ce que toutes les femmes de sa génération avaient appris à faire dans ces moments impossibles où le monde s’arrête et où l’on ne sait plus quoi faire de ses mains : elle prépara le dîner, donna le bain à Éric, le coucha en lui chantant sa comptine préférée. Assise dans le silence de l’appartement vide, elle attendit. Bernard ne revint pas ce soir-là. Il ne revint pas le lendemain. Il ne revint jamais.
Les jours suivants déclenchèrent la procédure habituelle, menée selon la méthodologie de l’époque et avec les moyens d’une brigade locale en 1974. La gendarmerie ouvrit une enquête pour disparition inquiétante après que Joëlle, lors d’une seconde audition plus formelle, eut signalé les visites de l’homme au manteau beige. Une information qu’elle avait d’abord retenue par instinct. Elle l’avait fait car cela impliquait d’expliquer les raisons de ces visites, et expliquer les raisons de ces visites impliquait des choses concernant son mari qu’elle ne comprenait pas encore tout à fait. Mais l’adjudant qu’elle reçut cette fois-ci, un homme d’une quarantaine d’années au questionnement calme et direct, lui fit comprendre que taire des informations ne servirait à rien, et elle parla. Un procès-verbal fut établi. Thierry Breton fut interrogé et confirma que Bernard avait semblé préoccupé ces dernières semaines, moins bavard que d’habitude, parfois absent dans ses réponses, même lorsqu’il était physiquement présent, mais qu’il n’avait rien dit d’explicite, rien qui puisse être compris et examiné. Les parents, les voisins de l’étage et les clients habituels de la compagnie d’électricité furent interrogés.
Ah, nous avons retrouvé une trace de la livraison de 1970 : une camionnette immatriculée dans les Ardennes, appartenant à un certain Fernand Caperon, décédé depuis dans un accident de voiture en 1972. Affaire classée. À ce stade de l’enquête, aucun lien direct n’a été établi entre Caperon et un quelconque réseau criminel. L’homme au manteau beige n’a jamais été identifié. Le juge d’instruction chargé de l’affaire était un magistrat consciencieux et méthodique nommé De la Vigne, fort de vingt ans d’expérience au tribunal de grande instance de Valenciennes et réputé pour son impartialité rigoureuse. Il a travaillé sur l’affaire pendant huit mois, a convoqué douze témoins, a ordonné des recherches dans les fichiers de la police nationale et de la gendarmerie, qui a consulté les registres d’état civil dans un rayon de cinquante kilomètres afin de vérifier si Bernard Aumont avait refait surface sous sa véritable identité. Rien.
Le juge De la Vigne a avancé deux hypothèses principales, contradictoires mais toutes deux plausibles au vu des éléments de preuve disponibles : soit Bernard avait fui de son plein gré pour échapper à des pressions criminelles dont il n’avait pas informé son épouse, soit il avait été victime de ces mêmes pressions, rendant tout retour impossible. Dans les deux cas, l’absence de corps, de témoins directs, de transactions financières traçables et d’éléments permettant d’identifier l’homme au manteau beige a bloqué l’enquête. En novembre 1974, un non-lieu partiel a été prononcé. L’affaire est restée nominalement ouverte, comme toutes les affaires de disparition non résolues, mais plus personne n’y travaillait activement. Elle a rejoint les archives, parmi d’autres dossiers, dans l’attente d’un événement qui pourrait ne jamais se produire.
Joëlle Aumont avait conservé le nom de son mari, ignorant si elle était l’épouse d’une personne disparue ou d’un fugitif, et ne souhaitant pas que son fils grandisse sous un nom de famille différent du sien. Il reprit son travail à l’usine textile Mayard six semaines après la disparition. Pendant ses heures de travail, sa mère s’occupait de lui chez les Garnier, dans une maison où flottaient les odeurs de cuisine et de chat, et qui devint pour l’enfant une seconde maison pendant plusieurs années. Joëlle remboursa les dettes de l’entreprise d’électricité, contrainte de fermer faute de ressources et de repreneur, en vendant pièce par pièce les outils et le matériel entreposés dans la remise de la rue du Quesnoy, veillant à en tirer un prix juste, car l’argent manquait. Elle s’y employait avec une efficacité qui lui valut l’admiration des voisins. Elle ne se sentait pas courageuse. Elle éprouvait un vide particulier, indicible, différent du chagrin. Car le chagrin présuppose une mort certaine, or c’est un poids si lourd qu’on n’a pas la possibilité de s’apaiser.
Elle n’eut pas à attendre longtemps le retour de Bernard. Elle comprit avec une froide certitude qui s’était peu à peu installée en elle durant l’été 1974, comme la compréhension d’une vérité qu’on savait déjà mais qu’on refusait d’affronter. Elle ignorait s’il était mort ou vivant, qu’il ne reviendrait pas. Elle ignorait s’il avait choisi de partir ou s’il avait été contraint de disparaître par des forces extérieures. Ce qu’elle savait, ce qu’elle savait avec une clarté que les années n’avaient jamais niée, que les nuits les plus douloureuses n’avaient pu effacer, c’est que lui, elle et Éric n’avaient pas suffi à le retenir.
Éric grandit sans père et sans explication satisfaisante. Joëlle lui raconta, lorsqu’il fut en âge de poser des questions directes et de refuser les réponses vagues, que son père avait dû partir à cause d’une histoire compliquée que même les adultes n’avaient jamais réussi à démêler. Ce n’était pas un mensonge. C’était une vérité incomplète, la seule que Joëlle pouvait lui offrir sans lui imposer le poids de la culpabilité ou de la colère qu’un enfant n’était pas capable de porter. Éric accepta cette réponse avec la résignation silencieuse des enfants qui comprennent instinctivement, sans qu’on le leur dise explicitement, que certaines questions sont trop douloureuses pour être posées jusqu’au bout. Il était un bon élève, appliqué en sciences et plus économe de mots que ses camarades dans les matières exigeant une expression orale. Il avait cette façon de regarder les gens légèrement de côté, sans franchise ni directivité, ce qui pouvait passer pour de la timidité, mais qui était peut-être plus complexe : une vigilance acquise, l’habitude de ne pas se dévoiler entièrement avant de savoir ce qu’on risque. D’où lui venait cette façon d’être ? De son père, dont il n’avait aucun souvenir conscient ? De sa mère, qui avait appris à scruter les visages depuis ce dimanche d’avril 1974 ? Il n’aurait pas su comment réagir.
Il obtint son baccalauréat en juin 1990 au lycée technique de Valenciennes, avec une bonne note en mathématiques, ce qui lui permit d’intégrer directement la filière BTS informatique de l’établissement d’enseignement supérieur de la ville. L’informatique était alors un domaine encore relativement nouveau et le besoin en techniciens suffisamment pressant pour que les employeurs acceptent de former eux-mêmes leurs recrues sur leurs systèmes spécifiques. À l’issue de sa formation, il trouva un poste dans une société de services informatiques à Maubeuge, à 30 km de Valenciennes. Le directeur technique du BTS voyait en lui une base professionnelle solide et en son sérieux un atout que l’expérience ne manquerait pas de développer. En 1993, à 21 ans, il vivait en colocation avec deux amis dans le centre de Maubeuge. Une vie qui se construisait à un rythme raisonnable dans une région qui tentait elle-même de se reconstruire après la fermeture des dernières mines et la restructuration de la sidérurgie. Il régnait alors dans le nord une mélancolie particulière, une tristesse industrielle qui coexistait avec une résistance et une solidarité que les gens du nord appelaient simplement normalité, car ils n’avaient jamais rien connu d’autre, et Éric en était le produit sans en avoir pleinement conscience.
La question de son père le taraudait par intermittence, comme une radio mal réglée qu’on ne peut ni éteindre complètement ni capter suffisamment clairement pour vraiment écouter. Parfois, pendant des mois, il y pensait à peine. Il y avait le travail, les amis, une jeune femme qu’il fréquentait depuis l’automne 1992 et avec qui leur relation était encore fragile mais prometteuse. Puis, un détail : une vieille photo trouvée par hasard parmi les affaires de sa grand-mère Yvonne lors d’un déménagement, un formulaire administratif demandant le nom et l’adresse du père, une conversation du soir qui tournait autour des familles et des origines, et tout est revenu d’un coup : cette sensation précise d’un vide, là où il devrait y avoir quelque chose. Une présence absente qui n’était pas en deuil car il n’y avait pas de décès confirmé, pas de tombe, pas de date précise, juste un dimanche matin d’avril 1974. Et après, le silence. Il n’a pas vraiment cherché. Pendant toutes ces années, il y a pensé sans le rechercher activement. Ce sont deux choses différentes.
Le 9 mars 1994, Éric Aumont avait 21 ans. Il était rentré passer le week-end chez sa mère, dans l’appartement du quartier Saint-Jean où Joëlle avait vécu depuis 1982, après avoir quitté la rue des Potiers. Ce petit appartement, au deuxième étage d’un immeuble propre avec une loge de concierge et des boîtes aux lettres métalliques grises, était devenu, dans le souvenir d’Éric, celui de sa mère, comme si la géographie du lieu importait moins que la présence qui l’animait. Ils déjeunèrent avec la sœur de Joëlle, Agnès, venue de Douai pour le week-end avec ses deux jeunes enfants. Ils mangèrent du potjevleesch, cette terrine de viande congelée que tout le Nord considère comme sa spécialité et que les Nordiques ne mangent que lorsqu’ils sont servis par d’autres Nordiques, avec des frites croustillantes et une bière brune pour les adultes, et du sirop de grenadine dilué avec de l’eau pour les enfants. L’atmosphère était celle d’un déjeuner familial du dimanche, un peu bruyant, parfois ponctué de conversations parallèles, avec la radio diffusant du jazz en fond sonore depuis la cuisine.
Après le déjeuner, tandis que Joëlle et Agnès rangeaient et que les enfants d’Agnès jouaient dans la chambre d’Éric avec des jouets qu’il avait conservés sans trop savoir pourquoi, Éric s’était installé dans le fauteuil du salon avec le journal du dimanche, La Voix du Nord, le quotidien régional que sa mère achetait tous les matins depuis trois ans et qui relatait la vie dans le Nord avec la méticulosité d’un chroniqueur de province pour qui chaque ville a son importance. C’était une de ces lectures dominicales tranquilles, sans but précis, laissant son regard errer sur les titres sans vraiment chercher quoi que ce soit, passant d’un article à l’autre au gré de ses envies.
La photo figurait en page 12. Un article portait sur la rénovation du marché couvert de Valenciennes. Il s’agissait d’une de ces opérations de revitalisation du commerce local financées par la municipalité dans le cadre d’un programme régional de revitalisation des centres-villes. L’article montrait une réunion de consultation avec les commerçants du quartier concerné, dans une salle qui ressemblait à une salle de réunion municipale, avec ses chaises en plastique et sa table en formica. Une dizaine de personnes étaient assises autour de la table. La photo n’était pas de grande qualité, un peu floue comme c’est souvent le cas pour les photos de réunions dans la presse régionale, prise sous la lumière artificielle d’un plafonnier, mais suffisamment nette pour distinguer les visages. La légende mentionnait le nom de chaque personne : deux conseillers municipaux, un représentant du conseil régional, des représentants d’une association professionnelle et un représentant du bailleur social. Parmi les noms figurait celui de Gérard Tessier, représentant de l’association des commerçants du quartier de la rue Lille.
Ce n’était pas le nom qui avait interpellé Éric, mais le visage. Il avait 22 ans de moins que l’homme sur la photo. Il ne l’avait jamais connu adulte, n’en avait aucun souvenir conscient. Aucune image de son père n’était gravée dans sa mémoire visuelle. Dix-huit mois après la disparition, c’est bien avant la formation de souvenirs durables. Et pourtant, il y avait quelque chose dans cette photo, quelque chose dans la façon dont cet homme tenait ses épaules légèrement voûtées, dans la forme particulière de son front, dans la position de ses mains posées à plat sur la table, comme quelqu’un qui écoute, dégageant une présence calme, qui l’a poussé à lever les yeux de son journal et à regarder la photo une deuxième fois, puis une troisième.
Il resta assis dans le fauteuil, le journal à la main, pendant une dizaine de minutes, immobile, sans appeler sa mère dans la cuisine voisine, sans rien faire. Il regarda la photo et ressentit quelque chose d’indéfinissable, pas de certitude, pas encore, mais un mélange de reconnaissance et de vertige, comme lorsqu’on aperçoit une forme dans les nuages et qu’on ne peut plus l’ignorer, même en sachant qu’il ne s’agit peut-être que d’une projection. Il entra dans la chambre de sa mère et ouvrit le deuxième tiroir de sa commode. Il savait exactement où elle rangeait les photos. Il avait grandi avec cette commode. Il prit le petit album en carton brun qui contenait les photos de mariage, le seul album datant d’avant 1974 et que Joëlle avait conservé sans jamais l’exposer, comme on garde quelque chose auquel on ne veut pas penser mais qu’on ne peut pas non plus jeter. Il retourna au salon. Il posa l’album ouvert sur la table basse, à côté du journal et de la photo de la page 12, puis compara avec la photo de mariage datée de juin 1971. L’homme avait 21 ans, les cheveux bruns peignés en arrière, et portait un costume clair qui lui donnait une allure un peu guindée, voire gauche. Ils avaient 23 ans d’écart, mais la forme de leur front, leur posture, la position de leurs mains étaient identiques.
Joëlle entra dans le salon dix minutes plus tard, tenant toujours un torchon. Elle vit les deux photos côte à côte sur la table. Elle vit le visage de son fils. Elle s’assit dans le second fauteuil sans qu’on le lui demande. Le silence qui suivit dura peut-être trente secondes. Puis, il lui sembla qu’une heure s’était écoulée entre ce que Joëlle dit ensuite et ce qu’elle ne répéta pas exactement.
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