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« Je commence à croire que la plage veut ma mort » | Creepypasta

Je suis coincé ici, dans cette obscurité étouffante, et chaque seconde qui s’égrène me rapproche un peu plus de la fin. L’odeur rance de la moisissure, mêlée à un parfum métallique de vieux sang séché, me brûle les poumons à chaque inspiration saccadée. Au-dessus de moi, le toit en bois grince lugubrement sous les assauts d’un vent côtier glacial, mais c’est le silence vertigineux en dessous de moi qui me terrifie le plus. Un silence absolu. Lourd. Mortel.

Carla a disparu. Ma Carla, la femme que j’aime, s’est évaporée dans les entrailles de cette maison maudite, arrachée à moi dans un murmure que je n’ai même pas eu le temps d’entendre. Mes doigts tremblent frénétiquement sur l’écran fissuré de mon téléphone, l’unique et dérisoire source de lumière dans ces ténèbres poisseuses du grenier. Je dois écrire ceci. Je dois laisser une trace, un témoignage, avant que cette chose ne me trouve.

Je l’ai vu de mes propres yeux, et cette vision d’horreur pure s’est gravée au fer rouge dans ma rétine. Ce n’était pas humain. Ce n’était pas lui. Le visage de mon ami, hideusement tordu dans une grimace impie, un sourire sculpté par l’enfer lui-même, hante chaque clignement de mes paupières. Le bruit de ce rire… ce rire cauchemardesque, artificiel, qui ne venait pas d’une gorge humaine mais semblait émaner directement des os de son visage, résonne encore dans mon crâne comme un glas funèbre.

Mon cœur bat à tout rompre contre mes côtes, martelant ma poitrine avec une violence inouïe. La lourde boîte d’archives remplie de vieux dossiers poussiéreux que j’ai traînée sur la trappe d’accès en bois ne suffira pas à m’isoler. Ça sait où je suis. Je peux sentir sa présence insidieuse, une entité malveillante qui s’infiltre à travers les fissures des planches, apportant avec elle un froid surnaturel qui gèle mon sang dans mes veines. Il joue avec moi. Il savoure ma terreur avant l’assaut final.

Si vous lisez ceci, si par un quelconque miracle ce message parvient au monde extérieur à travers l’obscurité d’Internet, je vous en supplie : n’approchez jamais de cette côte. Fuyez les maisons isolées. Et surtout, ne faites jamais, au grand jamais, confiance à ce que voient vos yeux. L’horreur a pris le visage de la banalité, elle a emprunté les traits de l’amitié, et elle s’est assise à notre table pour nous dévorer un par un. Je vais tout vous raconter, dans les moindres détails. Chaque seconde de cette descente aux enfers, chaque avertissement que nous avons ignoré. Pour que vous compreniez. Pour que le sacrifice de mes amis, pour que la disparition de Carla ne soient pas vains. Le cauchemar a commencé par une simple erreur, un détail infime. Un matelas de trop. Si seulement nous avions su. Si seulement nous avions fui dans la nuit pendant qu’il en était encore temps…

J’avais été convaincu, un peu contre mon gré, de faire un voyage à la plage pour les festivités de fin d’année. Ces derniers temps, une mélancolie inexplicable m’habitait et je n’avais pas vraiment envie de retourner sur la côte, fuyant le bruit et l’agitation des foules estivales. Mais mes amis s’étaient concertés, ils avaient trouvé cet endroit étrange, l’avaient réservé et avaient tout payé à l’avance. Face à tant d’enthousiasme, il m’était devenu impossible de refuser sans passer pour le rabat-joie de service.

Nous nous sommes divisés en deux groupes pour le trajet. Le premier groupe voyagerait dans ma voiture, un véhicule que j’avais finalement réussi à m’offrir le mois dernier après des mois d’économies. J’étais fier, mais paradoxalement terrifié à l’idée de la conduire sur ces routes sinueuses et inconnues. Dans mon habitacle se trouvaient ma petite amie, Carla, dont le sourire parvenait toujours à apaiser mes angoisses, mon ami William, et sa petite amie, Cila.

Le deuxième groupe, quant à lui, avait opté pour les transports en commun. Il y avait Fred et Sam, un couple toujours prêt à faire la fête ; James, un ami que je m’étais fait assez récemment au travail ; et un autre William, un ami de James que le reste d’entre nous ne connaissait pas très bien. Ils ont pris le bus à des heures différentes, jonglant avec les horaires chaotiques des compagnies locales.

Les premiers à fouler le sol de notre destination furent James et cet autre William. Mon groupe est arrivé peu de temps après, les pneus de ma nouvelle voiture crissant sur le gravier poussiéreux de l’allée. À peine les moteurs coupés, nous avons commencé à décharger nos affaires. L’air était déjà chargé d’embruns, mais le soleil avait disparu depuis longtemps sous l’horizon. La nuit était tombée, d’une opacité rare, engloutissant les environs. Épuisés par le voyage, nous avons décidé d’abandonner nos sacs en vrac dans l’entrée et de partir immédiatement à la recherche de quelque chose à nous mettre sous la dent.

Nous avons marché le long du sable fin, éclairés par la lueur blafarde de la lune, dans le mince espoir de trouver un restaurant en bord de mer qui aurait miraculeusement gardé ses cuisines ouvertes hors saison. Le vent soufflait fort, fouettant nos visages. C’est sur le chemin du retour, le ventre plein mais le corps transi, que j’ai soudainement réalisé à quel point la maison où nous logions était isolée du reste du monde.

Elle était proche de la mer, certes, on pouvait entendre le ressac furieux des vagues s’écraser sur les rochers en contrebas, mais elle était terriblement éloignée de la ville et de toute civilisation. Elle se dressait, solitaire, dans une rue secondaire où la circulation semblait inexistante. Si mes souvenirs sont exacts, et ils le sont avec une cruauté absolue aujourd’hui, il n’y avait aucun voisin à la ronde. Pas la moindre lumière familière sur au moins deux pâtés de maisons dans la direction opposée à la plage. Juste des ténèbres denses et des arbres tordus par les vents marins.

L’endroit lui-même était vieux. Pas nécessairement mal entretenu ou en ruine, mais il émanait des murs une sensation d’abandon. On devinait facilement que les propriétaires ne faisaient qu’y passer en coup de vent, juste avant de remettre les clés aux locataires de passage, pour donner un rapide coup de balai et empocher l’argent. Ce désintérêt flagrant expliquait sans doute pourquoi le loyer avait été si dérisoirement bas.

De retour à la maison, nous avons passé un moment à l’extérieur, profitant de la brise nocturne. Nous discutions de tout et de rien. Certains fumaient des cigarettes, dont les braises rouges striaient l’obscurité, tandis que d’autres s’adonnaient à des substances plus récréatives, laissant flotter une odeur âcre et douceâtre dans la nuit. Les filles, fatiguées du sel et du vent, étaient rentrées pour prendre une douche et terminer de préparer nos lits de fortune.

L’intérieur de la bâtisse était singulier. Le salon était d’une taille disproportionnée, avec des murs en lattes de bois usées par le temps et un ventilateur de plafond rouillé qui tournait en produisant un bourdonnement bas, grave et constant, comme la respiration d’une bête endormie. Il y avait une cuisine tout aussi vaste, sombre, une seule salle de bain exiguë et une unique chambre à coucher. D’un commun accord, nous avions décidé d’ignorer la chambre et de tous dormir dans l’immense salon, transformant l’espace en un campement convivial.

Fred, les deux Williams et James étaient restés près de la porte d’entrée, échangeant des anecdotes de travail et riant aux éclats. De mon côté, je me tenais sur le seuil, les observant d’un œil tout en regardant à l’intérieur de la maison où les filles s’affairaient à disposer les matelas gonflables sur le plancher en bois grinçant.

— Hé, Alex, lança soudain Cila depuis le centre de la pièce, vous avez pris votre matelas ?

— Quel matelas ? demandai-je, légèrement perplexe.

Cila pointa du doigt un coin du salon.

— Le mien est ici, le tien et celui de Carla sont là-bas, et celui de Sam est juste à côté, expliqua-t-elle en désignant chaque matelas coloré étalé sur le sol. Mais… il n’y en a que quatre autres. On n’était pas censés en avoir cinq ?

Un silence de plomb s’abattit brusquement sur la pièce. À l’extérieur, les rires des garçons semblaient soudain lointains, étouffés. Carla, qui pliait une couverture, releva la tête et me fixa, un sourcil arqué, avant de commencer à recompter silencieusement sur ses doigts.

— Non, chaque personne a apporté le sien, intervint Carla d’une voix posée. Nous sommes huit au total, n’est-ce pas ? Un pour chacun.

— Oui, exactement, confirmai-je en lançant un regard confus à Cila.

— Oui, mais… commença Cila.

Elle coupa sa propre phrase au milieu, posant ses mains sur ses hanches. Elle tourna la tête, le regard vide, scrutant les matelas avec une incompréhension évidente.

— Il en manque un, finit-elle par lâcher dans un souffle.

Je me suis concentré, plissant les yeux, essayant désespérément de reconstituer mentalement la façon dont nous avions organisé et entassé les bagages dans le coffre de ma voiture avant le départ. Tout était parfaitement calculé. Rien ne manquait lorsque nous avions vidé le coffre. J’en mettais ma main à couper.

— Je vois que ces verres ont déjà fait leur effet ! m’exclamai-je d’un ton moqueur, essayant de dissiper la tension palpable qui s’installait. Il doit encore être dans la voiture, ou alors vous l’avez oublié quelque part en chemin.

Carla soupira lourdement depuis l’autre bout de la pièce.

— On n’a rien oublié, Alex. On a tout déchargé ensemble, tu te souviens ?

Elles me regardèrent toutes les deux fixement, leurs yeux brillant d’une lueur inquiète dans la pénombre du salon, comme si elles attendaient de moi une réponse rationnelle qui m’échappait totalement. Une vague de malaise, froide et poisseuse, envahit lentement la pièce. Ce n’était pas seulement la question triviale du matelas manquant. C’était autre chose. Une intuition viscérale. C’était comme si, inconsciemment, nous savions tous que quelque chose clochait profondément dans cette maison, mais que personne n’osait formuler cette pensée à haute voix.

À l’extérieur, le son de la voix de William — le Grand William, comme nous l’avions surnommé dans la voiture pour le différencier de l’autre — résonna. Il riait très fort, de ce rire gras et tonitruant auquel nous étions si habitués.

— Je vais aller voir avec les garçons, marmonnai-je, content de trouver une excuse pour fuir ce silence pesant.

Je me dirigeai vers la porte. Dehors, l’air nocturne était d’une fraîcheur revigorante. La conversation des garçons battait son plein, ponctuée de rires et accompagnée par l’odeur persistante des cigarettes écrasées dans un cendrier misérable posé sur le rebord de la fenêtre.

Fred me jeta un coup d’œil alors que je franchissais le seuil, son sourire s’effaçant légèrement.

— Qu’est-ce qui te prend ? demanda-il en remarquant l’expression sans doute très grave qui barrait mon visage.

— Il manque un matelas à l’intérieur. Vous êtes sûrs d’avoir tout pris dans la voiture ?

James fronça les sourcils, écrasa lentement son joint contre le mur extérieur de la maison et secoua la tête.

— Bien sûr que oui. J’ai vérifié les sacs avec toi, tu te souviens pas ?

Fred haussa les épaules avec désinvolture et fit une grimace théâtrale.

— Ces foutus matelas se ressemblent tous. Et vous êtes tous complètement défoncés. Ils doivent juste être empilés les uns sur les autres, ou un truc du genre.

C’est à ce moment-là que l’autre William, l’ami de James qui était resté silencieux et en retrait depuis le début de la soirée, leva lentement le bras. Il pointa du doigt le vieux canapé miteux qui trônait à l’extérieur, juste à côté de la porte d’entrée.

— Ce n’est pas celui-là, par hasard ? demanda-t-il d’une voix neutre.

Nos regards convergèrent vers le canapé. Là, jeté au hasard sur les coussins usés, se trouvait un matelas gonflable bleu, strictement identique à tous les autres, encore soigneusement roulé sur lui-même.

Je me suis avancé pour le ramasser. Le plastique froid sous mes doigts me donna un frisson. Quelque chose semblait profondément étrange. Était-il là depuis le début ? Nous étions restés debout à côté de ce canapé pendant plus d’une heure. Pourquoi personne ne l’avait-il remarqué avant ? L’obscurité jouait-elle des tours à nos esprits ? Je secouai la tête avec force, repoussant cette pensée paranoïaque dans les recoins sombres de mon esprit.

Fred éclata de rire et me donna une tape amicale, mais un peu trop forte, sur l’épaule.

— Tu vois ? Problème résolu, mon vieux. Maintenant, retourne là-dedans et dis aux filles d’arrêter de psychoter.

Je retournai dans le salon, le matelas sous le bras. J’attrapai la pompe à air manuelle et commençai à le gonfler, le bruit rythmique du plastique se tendant brisant le silence de la pièce.

— Le voilà, annonçai-je en forçant un sourire. Un idiot l’avait oublié sur le canapé dehors.

Carla me regarda, plissant les yeux. Elle ne semblait pas complètement convaincue par mon explication boiteuse, mais elle finit par accepter la situation avec un soupir résigné. Une fois entièrement gonflé, le matelas bleu fut placé en ligne à côté des autres, au centre de la pièce, et recouvert d’un drap fin.

Le problème logistique était réglé. Tout semblait être rentré dans l’ordre. Pourtant, alors que je quittais à nouveau la pièce pour rejoindre le chaos joyeux à l’extérieur, je ne pouvais me défaire d’un pressentiment lugubre qui s’était insinué dans mon esprit. Une voix intérieure, froide et rationnelle, me hurlait que nous avions absolument tout rentré dans la maison. Il n’y avait rien sur ce canapé quand nous sommes revenus de la plage. J’en étais certain.

Finalement, les filles, visiblement décidées à oublier cette étrange histoire de matelas, apparurent à l’extérieur, tenant chacune trois verres remplis d’alcool à la main. La maison possédait une petite zone extérieure vaguement aménagée : un barbecue rouillé, une petite table de jardin en plastique abîmé et ce fameux canapé. Nous avons ajouté nos propres chaises de plage pliantes autour de la table et, pour tuer le temps et faire redescendre la pression du voyage, nous avons sorti un jeu de cartes.

— Qui veut faire une partie ? demanda Fred avec entrain.

Il me tendit le paquet de cartes, usé aux coins, avec l’autorité naturelle de celui qui a déjà décidé qui allait distribuer.

— J’en suis, répondit immédiatement le Grand William en s’affalant sur une des chaises de plage.

Fred, gardant son sourire, tourna la tête et haussa un sourcil en direction du coin gauche du patio ombragé.

— Toi aussi, William ?

Machinalement, je me tournai vers le coin droit de la table, m’attendant à ce que l’autre William, qui s’était assis par là, réponde. Mais je me suis figé, le sang se glaçant subitement dans mes veines, lorsque j’entendis la réponse provenir de l’autre bout de la table.

— Bien sûr.

Mon regard paniqué suivit la direction dans laquelle Fred regardait. Et là, dans la pénombre du coin gauche, je vis l’autre William hocher la tête de manière totalement décontractée, les yeux fixés sur les cartes que je tenais dans mes mains tremblantes.

— Ça va être un sacré bordel avec autant de Williams à la même table, commenta Sam, la copine de Fred, d’un ton sarcastique qui masquait mal une pointe de gêne.

— Ça a toujours été un bordel, plaisantai-je.

J’essayais désespérément de détendre l’atmosphère, mais ma propre voix me semblait fausse, lointaine.

— Hé, je n’ai même pas encore joué une seule carte et je suis déjà accusé de tous les maux ! s’esclaffa le Grand William depuis sa chaise.

Ses rires tonitruants résonnèrent dans la nuit. Je baissai les yeux et commençai à mélanger et distribuer les cartes sur le plastique rugueux de la table. Je faisais d’immenses efforts pour ignorer l’anomalie flagrante, la bizarrerie étouffante de cette situation géométrique impossible. Mais avant que je n’aie pu distribuer la dernière main, la mécanique de la réalité s’enraya de nouveau.

Carla se pencha gracieusement en avant pour attraper son verre posé sur le bord de la table. En se redressant, elle regarda la chaise vide à sa gauche et fronça les sourcils, la confusion marquant ses traits.

— Hé, William… tu n’étais pas assis juste à côté de moi, il y a une seconde ?

Tout le monde autour de la table s’arrêta. Nous avons tous tourné la tête vers la chaise en plastique vide à côté de Carla. Il n’y avait personne. Juste le vide et la nuit derrière.

— Si, j’y étais, répondit une voix forte. Je suis juste allé me chercher une bière.

C’était le Grand William. Il se tenait debout près de la porte de la cuisine, levant une canette en aluminium étincelante dans la faible lumière.

Carla tourna la tête, suivant le son de la voix, et regarda le Grand William avec une incrédulité grandissante.

— Non… Ce n’était pas toi.

Et voilà. La valse absurde des Williams reprenait. La confusion s’installait, épaisse comme du brouillard.

Fred, incapable de supporter le malaise général, interrompit Carla avec un rire gras, se moquant ouvertement de sa propre blague incompréhensible. Carla ouvrit la bouche, les yeux écarquillés par une angoisse sincère, comme si elle voulait insister, comme si elle luttait pour exprimer la folie de ce qu’elle venait de percevoir. Mais en voyant les autres rire de bon cœur aux pitreries de Fred, ses épaules s’affaissèrent. Elle secoua doucement la tête et força un sourire qui n’atteignit jamais ses yeux.

Ce rire collectif, bien que forcé pour la plupart d’entre nous, fut suffisant pour dissoudre temporairement le malaise poisseux qui nous enveloppait. Le jeu de cartes reprit ses droits, les blagues fusèrent à nouveau. Mais pendant une fraction de seconde, juste avant que Carla ne se rassoie confortablement dans sa chaise, une certitude glaçante m’avait transpercé. J’avais eu l’impression physique, indiscutable, qu’il y avait plus de personnes réunies autour de cette petite table qu’il ne devrait y en avoir. Des ombres supplémentaires. Des respirations en trop.

Cette sensation fut si brève, si fulgurante, qu’elle passa presque inaperçue dans l’agitation de la soirée. Presque.

Je me suis réveillé en sursaut au beau milieu de la nuit. Presque au petit matin, en réalité, compte tenu de l’heure tardive à laquelle nous avions fini par sombrer dans le sommeil, épuisés par l’alcool et l’air marin. Le bruit mécanique et régulier du ventilateur de plafond continuait de cisailler le silence du grand salon. Mais il y avait quelque chose de différent dans l’air. Quelque chose d’indicible que mon cerveau embrumé par le sommeil n’arrivait pas à identifier clairement, mais qui faisait hurler mon instinct de survie.

La maison était beaucoup plus silencieuse que d’habitude. Ce n’était pas le repos paisible de la nuit. C’était un silence lourd, oppressant. Comme si la maison tout entière retenait son souffle, dans l’attente de quelque chose d’effroyable.

J’ai soulevé la tête de mon oreiller et jeté un regard circulaire dans la vaste pièce. Tout le monde était là. Les huit corps étaient allongés, recroquevillés sur les matelas de fortune, formant un enchevêtrement de membres et de couvertures jetées à la hâte. La faible lumière du soleil naissant, qui semblait encore hésiter, luttant pour percer la brume matinale, s’infiltrait par la fenêtre sans rideaux d’une manière atrocement déformée. Elle projetait des ombres étirées, longues et squelettiques, qui rampaient sur les murs de bois comme des entités vivantes.

À chaque infime mouvement que je faisais sous mes draps, je sentais le poids d’un regard sur moi. La sensation physique, écrasante, que quelqu’un ou quelque chose m’observait fixement depuis les ténèbres. Mais chaque fois que je balayais la pièce du regard, la respiration suspendue, je ne voyais rien de plus que mes amis endormis. Rien d’inhabituel. Il n’y avait que ce silence de plomb et cette certitude absolue, logée au creux de mon estomac, que quelque chose n’allait pas du tout.

Soudain, mon corps me rappela la raison triviale de mon réveil. Une envie pressante. Je me suis extirpé de mes couvertures et me suis dirigé vers la salle de bain, enjambant précautionneusement les matelas et les corps endormis, m’efforçant de ne faire aucun bruit pour ne réveiller personne.

Pour accéder au couloir de la salle de bain, je devais traverser la cuisine. Alors que je posais le pied sur le carrelage froid, mon regard fut irrésistiblement attiré par une silhouette immobile. Quelqu’un se tenait là, de dos, parfaitement droit devant la fenêtre de la cuisine.

C’était William. Du moins, la carrure, la posture détendue, tout indiquait qu’il s’agissait du Grand William. Son corps immense bloquait une partie de la faible lumière extérieure. Mais en m’approchant, en plissant les yeux dans la pénombre, une anomalie flagrante me frappa de plein fouet.

Il regardait par la fenêtre.

Cela n’avait absolument aucun sens. Cette fenêtre spécifique ne donnait pas sur l’immensité apaisante de la plage ou de l’océan. Elle donnait sur le côté opposé de la maison, plongeant directement sur une étendue de bois sombres, denses et impénétrables. Il n’y avait littéralement rien à voir là-bas. Rien d’autre qu’un mur végétal noir et inquiétant.

— William ? appelai-je doucement, la gorge sèche.

Mon cœur commença à accélérer la cadence alors que je faisais un pas de plus. La silhouette ne broncha pas. Pas un tressaillement. Pas une réaction. Comme une statue de chair.

J’ai hésité pendant ce qui m’a semblé être une éternité. Chaque fibre de mon être me hurlait de faire demi-tour, de retourner me cacher sous mes couvertures et de fermer les yeux très fort. Mais mon envie d’aller aux toilettes, couplée à une curiosité morbide, m’obligea à faire un pas de plus en avant.

Lorsque je fus suffisamment près, la lueur pâle et maladive de l’aube illumina partiellement le profil de son visage.

Je me suis figé, incapable de respirer. Mes poumons se bloquèrent.

Ce n’était pas le Grand William.

C’était l’autre William.

Son visage était tourné vers la vitre crasseuse, observant les bois invisibles. Mais ce qui me donna un vertige de terreur absolue, ce qui fit se hérisser chaque poil de mon corps, ce fut son expression.

Il souriait.

Pas un sourire de rêverie ou d’amusement. Un sourire large, étiré, figé. Un rictus inhumain qui déformait ses traits dans une grimace d’extase glaçante.

Je reculai précipitamment, trébuchant presque sur mes propres pieds. Mon cœur s’emballa pour devenir un tambour fou dans ma poitrine. Je pris une inspiration saccadée, fermant les yeux une seconde, essayant désespérément de me convaincre que mon esprit fatigué me jouait des tours. Que ce n’était qu’une hallucination hypnopompique terrifiante. Ou alors, que le pauvre gars était simplement somnambule et souffrait de terreurs nocturnes. Mais mon instinct battait en brèche toute logique rationnelle. L’alarme dans ma tête hurlait à la mort. Quelque chose était fondamentalement corrompu ici.

— Alex ?

La voix ensommeillée de Carla déchira le silence comme un coup de couteau. Je me retournai avec violence pour la voir assise sur notre matelas, les cheveux en bataille, comme si le bruit de mon recul précipité l’avait tirée de son sommeil.

— Je… Je vais juste aux toilettes, balbutiai-je, la voix tremblante, luttant pour paraître normal. Je reviens tout de suite. D’accord ?

Elle marmonna un “mhm” inintelligible et se recoucha, sombrant à nouveau dans l’inconscience presque instantanément.

Je me suis précipité dans la salle de bain, m’enfermant à double tour, le souffle court. J’ai éclaboussé mon visage d’eau glacée, fixant mon reflet terrorisé dans le miroir ébréché. Lorsque je suis finalement ressorti, quelques minutes plus tard, la peur me serrant les tripes… il était là.

L’autre William se tenait immobile dans l’encadrement de la porte de la cuisine. Il m’attendait. Il ne souriait plus, mais son regard vide, mort, était fixé sur moi. Il s’est simplement écarté lentement pour me laisser passer, sans prononcer le moindre mot.

Avant de me recoucher sur mon matelas, le corps tremblant de sueurs froides, poussé par un instinct primaire que je ne pouvais contrôler, j’ai commencé à compter les têtes endormies dans la pénombre du salon. Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit.

Il y avait huit personnes qui dormaient dans le salon.

Le lendemain matin, la lumière crue du jour sembla chasser une partie des ténèbres qui avaient envahi mon esprit pendant la nuit. Après une matinée passée sur la plage, à nous baigner et à essayer d’oublier la tension latente, nous étions tous de retour, assis autour de la table extérieure. Le patio était jonché de tasses de café vides tachées de marc et de miettes de pain rassis.

Le groupe s’efforçait de décider du menu pour le dîner. La chaleur était accablante, lourde, et l’humeur générale s’en ressentait. Certains commençaient à se plaindre avec véhémence de la température, d’autres de la faim. Une dispute stupide et bruyante commençait à éclater. Assis là, au milieu des cris et des reproches, je ne pouvais m’empêcher de ressentir ce froid glacial dans mon dos. Quelque chose, dans la structure même de cette maison, dans l’air que nous respirions, était toxique. Faux.

Tandis que le ton montait à l’extérieur, je me levai pour échapper au bruit et me dirigeai vers la cuisine pour me resservir une tasse de café noir. James, sans doute pour les mêmes raisons, me suivit silencieusement.

Alors que nous traversions la cuisine baignée de lumière naturelle, je levai par hasard les yeux vers le plafond en lattes de bois. Mon regard accrocha une fente discrète.

— Tiens, je n’avais pas remarqué cette trappe d’accès au grenier jusqu’à maintenant, commenta James, suivant la direction de mon regard.

— Moi non plus, répondis-je, une étrange sensation d’oppression s’emparant de moi. Ça a l’air plutôt grand, vu la taille de la maison.

James haussa les épaules avec indifférence, attrapa la cafetière ébréchée et remplit nos deux tasses fumantes. Sur le chemin du retour vers le patio, la voix de Sam traversa les murs fins. La dispute avait dégénéré.

— Je vous dis qu’on devrait aller au marché tout de suite ! hurlait presque Sam, se levant brusquement de sa chaise en frappant violemment ses paumes contre la table en plastique.

— Arrête de t’exciter pour rien. On a des haricots en boîte et de la viande dans le frigo, répliqua Fred, essayant pitoyablement de maintenir son ton léger et blagueur habituel, ce qui ne fit qu’attiser la colère de sa petite amie. On reste encore trois jours, on pourra très bien y aller demain matin.

— Les gars, s’il vous plaît, essayons de régler ça calmement, tentai-je d’intervenir en rejoignant le groupe, la tasse de café brûlante à la main.

— Écoutez, faites ce que vous voulez, décidez entre vous ! cracha Sam, au bord d’une rage noire.

Elle repoussa sa chaise avec fracas, tourna les talons et se dirigea d’un pas furieux vers la maison.

— Où est-ce que tu vas ? demanda Fred, le visage soudain flétri, perdant toute sa superbe.

— Je vais là-bas ! Loin de vous tous ! hurla-t-elle avec un sarcasme mordant, avant de claquer la porte moustiquaire de la cuisine avec une violence inouïe.

Un silence extrêmement pesant retomba sur le patio.

— Je… Je vais aller me chercher une bière.

La voix qui prononça ces mots me glaça le sang. C’était William. Mais le ton… le ton était indescriptible. C’était mécanique, saccadé, faux. Comme si la chose qui venait de parler apprenait à peine à articuler le langage humain, imitant l’intonation sans en comprendre la substance. La silhouette se leva et se dirigea lentement vers la cuisine, disparaissant à l’intérieur.

L’atmosphère à l’extérieur devint instantanément nauséabonde. Fred, détruit par la réaction de sa copine, arborait une expression mêlant une tristesse profonde et une confusion totale. Il ouvrait et fermait la bouche comme un poisson hors de l’eau, incapable de formuler la moindre pensée cohérente ou de savoir comment réagir.

Carla et Cila, mal à l’aise, s’étaient rapprochées et murmuraient entre elles à voix basse, comme pour ériger un mur imaginaire contre la négativité ambiante. James, impassible, s’était affaissé dans sa chaise et pianotait nerveusement sur l’écran de son téléphone. Quant au Grand William, il haussa simplement ses larges épaules, sortit un briquet et alluma un autre joint. Il prit une longue inspiration, gonflant ses poumons, puis tendit la main pour faire passer le joint à l’autre William, qui était assis paisiblement juste à côté de lui.

Je clignai des yeux, la tête me tournant violemment.

— Tu… tu n’allais pas chercher une bière ? demandai-je, la voix étranglée, mon regard oscillant entre l’autre William assis là et la porte de la cuisine. J’étais pourtant certain… Je jurerais t’avoir vu passer cette porte à l’instant.

L’autre William me regarda avec incompréhension, levant les mains en signe d’innocence.

— Non, c’est William qui l’a dit, non ? répondit-il en désignant vaguement la maison. En plus, je ne bois même pas de bière.

La conversation surréaliste entre les homonymes fut brutalement anéantie.

Un bruit terrifiant explosa depuis l’intérieur de la cuisine. Un fracas effroyable de chaises renversées, de vaisselle brisée, suivi d’un cri étouffé, gargouillant.

Tout le monde sur le patio se leva d’un bond, renversant les chaises de plage.

— Qu’est-ce que c’était que ça ?! hurla Fred, le visage soudain livide, la panique déformant ses traits.

Nous avons tous couru comme un seul homme vers la cuisine. Mon cœur menaçait d’exploser.

Lorsque nous sommes arrivés dans l’encadrement de la porte, le cauchemar absolu prit vie devant nous. La scène qui se déroula sous nos yeux fit s’effondrer toutes les lois de la nature et me donna des frissons d’une violence telle que j’en eus la nausée.

William était là, à l’intérieur. Mais… ce n’était plus lui. Du moins, plus totalement. Son corps était plié, tordu, recroquevillé sur lui-même avec des angles impossibles, se contorsionnant d’une manière atrocement inhumaine, les os craquant sous la pression de mouvements contre-nature.

Et ce son… J’entendais un rire strident, aigu, profondément artificiel. Un rire qui n’avait rien d’humain. Une personne normale rit depuis les poumons, le son résonne dans la poitrine et vibre à travers les cordes vocales. Ce rire-là, en revanche, semblait littéralement s’échapper directement de la peau de son visage tendu, comme diffusé par un haut-parleur dissimulé sous sa chair.

Allongée sur le carrelage froid, au milieu des débris, se trouvait Sam.

Son corps était atrocement immobile. Ses yeux grands ouverts exorbités, fixant le plafond avec une expression de terreur absolue, pure et primale.

Le faux William, cette aberration géométrique, était agenouillé sur elle. Ses mains, d’une blancheur cadavérique, étaient fermement refermées autour de la gorge de Sam. Il serrait. Il serrait avec une force manifestement surnaturelle, impitoyable.

— Non… essaya de gargouiller Sam dans un dernier souffle désespéré.

Mais sa voix s’éteignit dans un râle pitoyable avant même qu’elle n’ait pu terminer sa supplication.

La vision était surréaliste. Totalement absurde. Cette chose, tout en étranglant notre amie à mort, avait tourné la tête vers nous. Elle nous regardait. Elle nous fixait avec ce même sourire dérangeant, hideusement étiré, que j’avais vu la nuit précédente. Comme si ce meurtre barbare n’était pour elle qu’une simple étape dans un jeu macabre et amusant. Ses yeux… ses yeux n’étaient plus ceux d’un être humain. L’iris et la pupille semblaient s’être dissous, laissant place à deux gouffres noirs, vides, avalant toute la lumière de la pièce.

— Mais qu’est-ce qui se passe, bordel ?! hurla Fred, la voix brisée par le désespoir et la fureur.

Oubliant toute prudence, il s’élança vers l’intérieur de la cuisine, les poings serrés, prêt à tuer pour sauver sa femme.

La chose qui portait le visage de William cessa de sourire. Elle tourna lentement son regard vide vers Fred. Une expression froide, calculatrice, de pure indifférence prédatrice remplaça le rictus moqueur. D’un mouvement sec, d’une fluidité écœurante, sans même sembler faire d’effort, la créature repoussa le corps inerte de Sam sur le côté, la balayant comme une simple poupée de chiffon désarticulée. Sam s’effondra lourdement contre les placards de la cuisine, morte.

La créature se redressa lentement, son corps craquant, retrouvant une posture bipède d’une raideur inquiétante.

— Attendez… fit la chose.

La voix qui sortit de sa bouche était un cauchemar auditif. C’était une superposition impie. Il y avait la voix familière de William, mêlée à une autre voix, grave, rocailleuse, gutturale, résonnant comme si elle provenait du fond d’une caverne. Ce mélange dissonant de tons fit se retourner mon estomac d’horreur.

— Y a-t-il un problème ? demanda l’imposteur.

Carla recula d’un pas précipité, haletante, se cognant contre ma poitrine. Cila poussa un cri d’horreur et pivota instantanément vers la porte extérieure, l’instinct de fuite prenant le dessus sur la paralysie.

La chose fit un pas lourd et mesuré dans notre direction. Ses os craquèrent à nouveau. Le sourire étiré revint fendre son visage d’une oreille à l’autre, dévoilant des dents trop nombreuses, trop pointues.

— Maintenant… cracha la créature de sa double voix infernale. Le jeu commence.

La seconde qui suivit fut un chaos absolu. Un maelström de hurlements, de sang et de mouvements frénétiques. Le troisième William, l’entité cauchemardesque, semblait être partout à la fois. C’était une présence oppressante, écrasante, une force de la nature déchaînée, attaquant de tous les côtés sans la moindre pitié, avec une vélocité impossible pour un corps humain.

Le premier à subir le choc de plein fouet fut Fred. Fred était un grand gaillard, baraqué, musclé, qui aimait se vanter lors de nos soirées de ses prétendues bagarres de rue passées. Fou de douleur après avoir vu Sam mourir sous ses yeux, il chargea la créature en hurlant.

Mais face à cette chose, Fred n’était rien. Il avait l’air d’un jeune enfant capricieux essayant vainement, à coups de petits poings pitoyables, de faire reculer son grand frère invincible. La créature ne cilla même pas. Elle attrapa Fred en plein vol par la gorge, avec une seule main, et le projeta avec une violence inouïe à travers la pièce. Fred s’écrasa contre le réfrigérateur en tôle dans un bruit sourd d’os brisés. Il ne se releva pas.

Je n’ai pas cherché à comprendre. La logique était morte. La bravoure était une promesse de mort. La panique pure, animale, irrationnelle, a pris les commandes de mon corps. Le mode survie s’est activé.

J’ai attrapé brutalement Carla par la main, si fort que j’ai cru lui broyer les phalanges. Je me suis retourné et j’ai commencé à courir. Dans ma fuite éperdue vers la porte, j’ai bousculé rudement le Grand William, ou peut-être était-ce l’autre William ? Je ne savais plus. Honnêtement, à cet instant précis, la folie ambiante avait saturé mon cerveau. Je ne savais même plus qui était qui à l’intérieur de cet abattoir. La seule pensée claire et hurlante dans mon esprit était une injonction absolue : disparaître. Fuir cette maison maudite le plus loin et le plus vite possible.

Nous avons franchi la porte moustiquaire, qui s’est arrachée de ses gonds sous l’impact de nos corps. Nous avons traversé le petit jardin en trombe, piétinant les chaises renversées, et nous nous sommes jetés sur la route de sable déserte.

L’air nocturne, glacial, tailladait mon visage en sueur. Derrière nous, provenant de la maison, j’entendais des cris gutturaux, des bruits de meubles fracassés et… des bruits de pas. Des pas lourds, rapides, asymétriques, qui semblaient nous suivre de près.

Mais je n’ai pas osé me retourner. Paralysé par la peur de croiser ce regard vide dans la nuit, j’ai couru, tirant Carla de toutes mes forces.

Je ne sais pas pendant combien de temps j’ai couru à l’aveugle dans l’obscurité totale. Dix minutes ? Une heure ? Sans jamais lâcher la main moite de Carla, je l’ai traînée à travers les rues désertes, évitant les bois sombres, cherchant désespérément une lueur de civilisation. Nos souffles sifflaient dans nos poitrines en feu.

Finalement, au bord de l’épuisement total, nos pieds ensanglantés par les cailloux de la route, nous avons aperçu les néons clignotants d’une petite station-service crasseuse et abandonnée pour la nuit, située sur la route principale. Nous nous sommes effondrés derrière les pompes à essence rouillées.

Nous sommes restés tapis là, tremblants de froid et de terreur, pendant quatre interminables heures. Quatre heures à sursauter au moindre bruit de feuille froissée par le vent, à fixer l’obscurité, le cœur au bord des lèvres, attendant de voir émerger la silhouette souriante de l’imposteur. Nous n’avons pas prononcé un mot. Nous n’avons pas osé appeler la police avec nos téléphones, terrifiés à l’idée que le bruit de la sonnerie ou de nos voix n’attire la chose jusqu’à nous. Nous attendions simplement que le soleil se lève.

Lorsque le matin a finalement pointé à l’horizon, peignant le ciel de teintes roses et dorées grotesquement magnifiques après cette nuit de carnage, tout a semblé soudain beaucoup plus calme. Les ombres terrifiantes de la nuit avaient reculé.

Nous nous sommes relevés, les membres raidis, couverts de sable et de poussière. La peur était toujours là, nichée au creux de mon ventre, mais elle était désormais accompagnée d’un besoin profond, viscéral, morbide : comprendre ce qui s’était passé. La rationalité essayait vainement de reprendre ses droits sur le cauchemar. Peut-être étions-nous tous devenus fous à cause d’une drogue glissée dans nos verres ? Peut-être avions-nous halluciné tout cela de manière collective ?

D’un commun accord silencieux, nous avons entamé le lent chemin du retour vers la maison isolée. Le soleil chauffait nos peaux glacées.

Lorsque la bâtisse funeste est apparue au bout du chemin de terre, elle semblait parfaitement normale, baignée de lumière. Nous nous sommes approchés avec une extrême prudence.

La maison était totalement vide.

Le silence à l’intérieur était d’une lourdeur insupportable, étouffant. Mais le plus troublant, c’est qu’il n’y avait absolument aucun signe de lutte. La cuisine était dans un état impeccable. Les chaises étaient à leur place. La vaisselle était rangée. Il n’y avait pas de sang. Le corps de Sam s’était volatilisé. Fred, James, Cila, les Williams… tous disparus. Effacés de la réalité comme s’ils n’avaient jamais existé.

Ce qu’il restait de nos amis, ce n’était qu’un silence dérangeant.

Et puis, mon regard a été attiré par le plafond de la cuisine.

La trappe en bois du grenier, que James et moi avions remarquée plus tôt, était grande ouverte. Un carré noir béant au-dessus de nos têtes, d’où pendait une petite corde poussiéreuse.

Je ne sais pas ce qui m’a poussé à le faire. Une force invisible, une curiosité fatale, quelque chose de profondément contre nature m’a presque physiquement contraint à m’approcher. J’ai tiré une chaise, je suis monté dessus. J’ai ordonné à Carla, d’une voix sèche et autoritaire, de rester dans le grand salon. Je lui ai fait promettre que si elle voyait, entendait, ou même ressentait la moindre chose suspecte, elle devait s’enfuir immédiatement sur la route sans jamais m’attendre. Elle a hoché la tête, les yeux brillants de larmes silencieuses.

Je me suis hissé à la force des bras à travers l’ouverture étroite.

Le grenier empestait la moisissure, un parfum âcre qui prenait à la gorge, inexplicablement mélangé à cette odeur métallique, cuivrée, écœurante, semblable à celle de pièces de monnaie oxydées ou de sang ancien.

J’ai allumé la lampe torche de mon téléphone. Le faisceau lumineux a balayé l’espace confiné sous les toits. À l’intérieur de ce grenier oublié, j’ai trouvé bien plus de questions que de réponses.

Dans un coin sombre, de vieilles caisses en bois étaient entassées. Sur le sol poussiéreux, jonchant les planches comme des feuilles mortes, étaient éparpillés des dizaines de journaux jaunis, de notes griffonnées à la hâte, et de vieilles photographies en noir et blanc délavées.

Je me suis agenouillé pour en ramasser quelques-unes. Tous ces coupures de presse locales, datant de décennies différentes, relataient inlassablement des histoires de disparitions inexpliquées dans cette région spécifique de la côte. Des groupes de jeunes, des familles, des randonneurs solitaires… Tous évaporés sans laisser la moindre trace, le plus souvent autour de maisons isolées à louer.

Il y avait quelque chose d’autre dans l’air vicié de ce grenier. Une sensation poisseuse de déjà-vu. Le sentiment oppressant que tout cela… ce cauchemar, ce massacre, cette imposture absolue… tout cela s’était déjà produit d’innombrables fois auparavant, dans ces mêmes murs, selon le même rituel macabre. Mais je ne pouvais l’expliquer. La logique m’échappait totalement. L’entité ne se contentait pas de tuer, elle remplaçait, elle mimait, elle jouait avec ses victimes avant de les dévorer physiquement et conceptuellement.

La terreur absolue, glaciale, m’a frappé de plein fouet lorsque j’ai soudainement réalisé le silence en bas.

Je me suis précipité vers l’ouverture de la trappe et j’ai passé la tête, la gorge nouée.

— Carla ? appelai-je d’une voix tremblante, essayant d’attirer son attention sans crier.

Mon faisceau lumineux balaya le grand salon désert.

Le canapé était vide. La pièce était déserte.

Tous les poils de mon corps se sont hérissés à la seconde même où j’ai compris. Elle avait disparu. Je l’aurais inévitablement entendue courir vers la porte si elle s’était enfuie comme je lui avais dit. Le vieux plancher en bois du rez-de-chaussée grinçait atrocement au moindre pas, même léger. J’aurais dû entendre le bruit de sa fuite. J’aurais dû entendre la porte claquer.

Mais tout ce que j’ai entendu, en retenant mon souffle, c’est un silence suffoquant. Un silence carnassier.

J’ai remonté ma tête dans le grenier avec la rapidité de l’éclair. Dans un mouvement de panique désespéré, j’ai violemment refermé la trappe en bois sous mes pieds, manquant de m’écraser les doigts. J’ai attrapé la boîte d’archives la plus lourde que j’ai pu trouver dans la pénombre et je l’ai poussée avec toute la force du désespoir pour bloquer l’accès.

Et maintenant, j’attends.

Je suis toujours en train d’attendre dans le noir. Je tape ce message frénétiquement sur mon téléphone, priant pour que le faible signal réseau suffise à l’envoyer sur un forum, un réseau social, n’importe où, parce que j’ai désespérément besoin que quelqu’un, quelque part, lise cette histoire. Que quelqu’un sache la vérité sur cet endroit.

Je ne sais pas combien de temps il faudra à ça pour défoncer la trappe et me trouver. À vrai dire, une voix terrifiante au fond de mon esprit me susurre que la créature sait pertinemment où je suis depuis le début. Elle se tient sans doute juste en dessous de moi, en ce moment même, son visage déformé par ce sourire impossible tourné vers le plafond, attendant patiemment. Elle joue à nouveau son jeu démoniaque avec ma raison avant de me prendre.

Je ne sais pas ce qui est réellement arrivé à mes amis. Sont-ils morts ? Sont-ils devenus des ombres errantes, des coquilles vides manipulées par cette entité pour attirer de nouvelles proies ? Je ne sais même plus si ce que j’ai vu dans cette cuisine était réel ou le fruit d’une folie collective.

Mais une chose, une seule vérité absolue subsiste, gravée dans ma chair au fer rouge : le William qui nous a attaqués n’était pas humain. Ce n’était pas mon ami. C’était une abomination d’une nature bien pire, un mal ancien qui se nourrit de notre confusion, prend nos visages, et s’infiltre dans nos vies pour mieux les détruire.

Je tape ceci pour avertir les autres. C’esReadability analysis:t mon dernier acte, ma seule volonté avant que la trappe ne cède. Si l’un d’entre vous planifie un jour un voyage sur cette côte pour s’éloigner de tout… je vous en supplie, éloignez-vous des maisons isolées. Retournez à la civilisation. Restez dans la lumière. Et surtout, ne faites jamais, au grand jamais, entièrement confiance à ceux que vous croyez connaître. Surveillez leurs sourires. Comptez les reflets. Car maintenant je sais, de la manière la plus obsédante et terrifiante qui soit, qu’il y a définitivement plus d’un William dans ce monde, et ils marchent parmi nous.