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(1914) L’affaire sinistre et glaçante de Samuel Raines

PARTIE 1 : Le Sang, la Craie et les Secrets de Famille

La pluie battait avec une violence inouïe contre les vitres de la modeste maison du 217, ruelle du Bois-Noir, comme si le ciel lui-même cherchait à effacer ce qui se déroulait à l’intérieur. Nous étions le 16 novembre 1914, la veille de l’événement qui allait maudire la petite ville minière de Val-des-Cimes, nichée dans les contreforts des Appalaches en Pennsylvanie. À l’intérieur, l’atmosphère était étouffante, saturée par l’odeur métallique du sang et de la poussière de plâtre.

« Tu es complètement fou, Samuel ! » hurla Mathilde, la voix brisée par l’hystérie. La sœur cadette de Samuel Règnes, que personne en ville ne savait présente ce soir-là, tremblait de tout son corps. Elle venait de gifler son frère avec une force telle que la marque rouge s’imprimait vivement sur la joue pâle du comptable de trente-sept ans.

Samuel ne réagit pas. Il restait agenouillé sur le plancher de chêne, les ongles en sang, grattant frénétiquement la plinthe du mur du salon. Ses doigts étaient écorchés, la chair à vif, mais il semblait ne ressentir aucune douleur.

« Arrête ça ! » hurla-t-elle encore, s’approchant pour le tirer par l’épaule. « Tu as ruiné notre famille ! Père ne s’est pas suicidé, n’est-ce pas ? Tu l’as poussé à la folie avec tes histoires ! Et maintenant, tu m’as fait venir ici au milieu de la nuit pour me montrer… quoi ? Des trous dans les murs ?! »

Samuel tourna lentement la tête vers elle. Ses yeux, d’ordinaire si ternes et effacés, brillaient d’une lueur démoniaque, dilatés par une terreur absolue. « Père n’est pas mort, Mathilde, » murmura-t-il, sa voix n’étant qu’un sifflement rauque. « Il a été… absorbé. Tu ne les entends pas ? Ils chuchotent nos péchés. Ils savent ce que tu as fait avec l’argent de la succession. Ils regardent depuis les murs. »

Mathilde recula d’un pas, horrifiée, le souffle court. « Je vais chercher le médecin de l’asile dès demain matin. Tu vas être interné, Samuel. Tu es un danger pour toi-même et pour l’honneur des Règnes. »

Dans un éclair de violence inattendue pour cet homme réputé si effacé, Samuel bondit sur ses pieds et l’attrapa par le col de son manteau. Il la plaqua brutalement contre le papier peint fleuri du couloir. Mathilde poussa un cri d’effroi, sentant le sang chaud de son frère tacher sa robe.

« Ne touche pas aux murs ! » rugit-il, le visage à quelques centimètres du sien. « Ils sont minces aujourd’hui. Si tu les touches, ils te sentiront ! »

Il la relâcha soudainement, la poussant vers la porte d’entrée. « Va-t’en ! Fuis avant que l’espace ne se referme ! Demain, il sera trop tard. Je dois colmater les brèches ! Je dois tout ranger parfaitement pour qu’ils croient que je suis normal ! »

Terrorisée, en larmes, Mathilde déverrouilla la porte et s’enfuit dans la nuit glaciale, jurant de revenir le lendemain avec les infirmiers de l’hôpital psychiatrique. Elle laissait derrière elle un homme condamné, un homme que le monde considérait comme douloureusement ordinaire, mais qui, dans le secret de son foyer, menait une guerre perdue d’avance contre l’impossible. Ce fut la dernière fois qu’un être humain vit Samuel Règnes vivant.

PARTIE 2 : L’Absence Impeccable

Le lendemain, 17 novembre 1914, la petite ville minière de Val-des-Cimes n’avait pas encore ressenti tout le poids de la Grande Guerre qui allait bientôt engloutir l’Europe. C’était un endroit où la poussière de charbon se déposait sur les rebords de fenêtres comme une neige noire, où les hommes descendaient chaque matin dans les entrailles de la terre avec la résignation silencieuse de ceux qui avaient fait la paix avec l’obscurité. Mais les ténèbres, comme les habitants allaient bientôt le découvrir, prenaient bien des formes.

Samuel Règnes, le comptable, ne se présenta pas à son bureau. Cette absence, apparemment banale au premier abord, allait se transformer en l’une des affaires les plus troublantes jamais documentées dans les registres du comté de Luzerne. Ce qui rend cette affaire particulièrement dérangeante, ce n’est pas ce que les autorités ont trouvé, mais plutôt ce qu’elles n’ont pas trouvé.

Lorsque Samuel ne parut pas pendant trois jours consécutifs, son superviseur, Henri Mercier, envoya à contrecœur l’agent de sécurité de l’entreprise, Thomas Valois, pour s’enquérir de la situation de son employé. Ce que Valois découvrit au 217, ruelle du Bois-Noir allait devenir le sujet de spéculations, de rumeurs, et finalement, d’un silence soigneusement gardé.

Selon le rapport initial déposé auprès de la police locale, la résidence semblait intacte de l’extérieur. La porte d’entrée était verrouillée, tout comme les fenêtres. Sans réponse, Valois, accompagné de l’officier Stanislas Kowalski, entra par la porte arrière, qu’ils trouvèrent déverrouillée. La première de nombreuses incohérences.

À l’intérieur, la maison était immaculée. Trop immaculée. Aucune trace du chaos de la veille, aucune goutte de sang, aucune plinthe arrachée. L’officier Kowalski notera plus tard dans son journal personnel : « L’endroit avait l’apparence d’une exposition de musée, comme si quelqu’un avait tout arrangé avec une attention aux détails qui m’a semblé profondément contre nature. »

Les agents ne trouvèrent aucun signe de lutte, ni la moindre trace de Samuel Règnes. Son lit était fait au carré, ses vêtements pendaient avec une précision mathématique, et ses papiers étaient disposés en piles parfaites. Une tasse de café à moitié bue trônait sur la table de la cuisine. Le liquide à l’intérieur, conservant encore les ondulations concentriques parfaites d’une tasse tout juste posée, était complètement sec, durci en une tache sombre au fond de la porcelaine.

Son journal intime était ouvert sur son bureau. La dernière entrée, datée du 16 novembre, ne contenait que six mots : « Ils observent depuis les murs. »

PARTIE 3 : L’Infection de l’Esprit

L’enquête officielle dura trois semaines avant d’être classée comme une disparition non résolue. Aucun corps ne fut retrouvé. Samuel Règnes cessa tout simplement d’exister. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Dans les mois qui suivirent, les voisins signalèrent des événements inhabituels. Madame Éléonore Pinson, qui vivait en face, affirmait voir des lumières bouger derrière les rideaux de la maison vide. Théodore Gain, dont la propriété jouxtait l’arrière, jurait entendre une machine à écrire tard la nuit. Ces rapports auraient pu être ignorés s’il n’y avait pas eu le destin tragique de Thomas Valois, l’agent de sécurité.

Six mois après la disparition, Valois devint obsédé par l’affaire. Il passait des heures devant la maison de Règnes, scrutant les fenêtres. Il commença à tenir son propre journal, notant la moindre ombre, le moindre frémissement de l’air. En août 1915, Valois démissionna. Sa lettre de démission ne comportait qu’une phrase : « Je ne peux plus faire la distinction entre ce que je vois et ce qui me voit. »

Trois semaines plus tard, Valois disparut. Son corps fut retrouvé par des géomètres dans un puits de mine abandonné à sept miles de la ville. Le médecin légiste conclut à une chute, mais nota avec confusion que les yeux de Valois étaient restés fixés ouverts si longtemps avant sa mort que ses cornées s’étaient complètement desséchées. Il était mort en fixant quelque chose avec une intensité terrifiante. Dans sa poche, un mot froissé : « Samuel avait raison à propos des murs. »

L’horreur s’amplifia en 1921 avec l’arrivée du Dr. Jacques Hardel, professeur de psychologie. Il découvrit que dans les sept années suivant la disparition de Samuel, dix-sept résidents de Val-des-Cimes avaient signalé des sensations de « présence dans les murs ». Cartographiés, ces signalements formaient une spirale parfaite s’étendant à partir de la ruelle du Bois-Noir.

Le Dr. Hardel passa une nuit dans la maison abandonnée, équipé d’un phonographe enregistreur. À 8h17 le lendemain matin, la police le trouva assis au bureau, vivant mais catatonique, fixant le mur avec « le visage d’un homme qui a regardé par une fenêtre et vu quelque chose le regarder en retour ». L’enregistrement sur le cylindre de cire, à exactement 3h14 du matin, révéla une voix inhumaine chuchotant : « L’espace entre les murs est l’endroit où nous attendons. » Hardel se suicida trois semaines plus tard, les murs de son bureau couverts d’équations tentant de calculer les dimensions d’un espace impossible.

PARTIE 4 : La Pièce Cachée et la Spirale

En 1943, la maison de Règnes, devenue une ruine délabrée, fut la proie d’un incendie d’origine inconnue. Étrangement, le feu semblait avoir brûlé de l’intérieur vers l’extérieur. C’est lors du nettoyage que les ouvriers firent une découverte choquante : un espace étroit caché entre la chambre principale et le salon, une pièce secrète de trois pieds sur sept.

À l’intérieur, les murs, du sol au plafond, étaient couverts de l’écriture manuscrite de Samuel Règnes. La même phrase était répétée frénétiquement des milliers de fois : « Ils sont dans les murs, mais les murs sont en nous. »

L’histoire fut étouffée par la Seconde Guerre mondiale, le site fut démoli et oublié jusqu’en 1957. Édouard Chambres, un étudiant de troisième cycle, redécouvrit les archives. En interrogeant la veuve de Thomas Valois, il lut le journal de l’agent de sécurité, qui décrivait des murs où des visages semblaient se former, se déplaçant à la périphérie de la vision.

Chambres découvrit que l’endroit où Valois était mort refusait de faire pousser la moindre plante, la terre y étant perpétuellement plus froide de trois degrés. En élargissant ses recherches au comté entier, Chambres découvrit trente-sept disparitions similaires entre 1910 et 1950, formant une spirale gigantesque, réplique exacte de celle du Dr. Hardel.

Chambres rassembla ses preuves dans un manuscrit intitulé « Les Espaces Entre : L’Affaire Samuel Règnes et les Anomalies Dimensionnelles dans le Nord-Est de la Pennsylvanie ». L’ouvrage fut rejeté par tous les éditeurs. En 1964, Chambres disparut mystérieusement dans le Vermont. La serveuse qui le vit en dernier trouva un carnet oublié sur sa table, rempli de la phrase : « Les murs s’amincissent partout maintenant. »

PARTIE 5 : L’Ère de la Déchirure

Le temps passa, mais la faim de l’invisible ne s’estompa jamais. En 1992, le manuscrit caché de Chambres fut retrouvé dans les murs des archives du comté, parsemé de notes écrites par une main inconnue : « Il nous voit maintenant. Il comprend ce qu’il a trouvé. »

En 1995, le journaliste Robert Lemerre campa sur le terrain vague où s’élevait autrefois la maison de Règnes. Son enregistrement audio, récupéré trois jours plus tard, capta sa descente vers la folie. « Les murs… ils ne sont pas derrière les murs. Ils SONT les murs, les barrières entre les espaces, et ils s’amincissent. » À 3h14, la voix de Lemerre lâcha un dernier avertissement avant sa disparition définitive : « Samuel n’était pas le premier. Les murs ont toujours été minces ici, et ils sont affamés. »

Les équipes de recherche sur le site furent frappées de désorientation, les radars à pénétration de sol révélant des vides souterrains impossibles, formant la même spirale maudite. Les archives finirent par brûler en 2002, dans un incendie spontané centré sur les dossiers Règnes.

En 2012, un groupe d’explorateurs urbains disparut en filmant le site. Leur caméra, retrouvée dans les herbes mortes, capturait la réalité se déchirant : un rectangle de ténèbres absolues s’ouvrant dans l’air vide au milieu du terrain, une porte vers l’abîme.

Plus récemment, en 2024, des promoteurs immobiliers tentèrent de forer la terre pour construire. À vingt pieds de profondeur, le foret perça une barrière impossible. Une chute brutale de température, et le son distinct, glaçant, d’une multitude de voix chuchotantes jaillissant des entrailles de la terre. Le projet fut abandonné, le PDG fuyant la région en déclarant : « Certaines choses doivent rester enfouies. »

PARTIE 6 : L’Effondrement (Le Futur de la Spirale)

L’histoire de Samuel Règnes n’est pas un simple fait divers confiné à la Pennsylvanie. C’était le patient zéro d’une maladie de la réalité elle-même.

Nous sommes désormais en 2036. Les prédictions d’Édouard Chambres se sont révélées exactes, mais à une échelle que personne n’aurait pu imaginer. La spirale de Val-des-Cimes n’a jamais cessé de s’étendre. Les anomalies microsismiques détectées en 2018 n’étaient que les premiers craquements de la coquille de notre univers.

Aujourd’hui, l’amincissement est global. À Paris, des résidents du 11e arrondissement signalent régulièrement des portes qui s’ouvrent sur des couloirs de chair grise et palpitante avant de redevenir de simples placards. À Tokyo, des rames de métro disparaissent purement et simplement entre deux stations, remplacées par une odeur d’ozone et le son de murmures assourdissants. Les disparitions inexpliquées ont augmenté de 4000% à l’échelle mondiale.

Les gouvernements ont instauré des “Couvre-feux de Conscience”. Il est désormais formellement interdit de fixer les murs de sa propre maison après minuit. Des équipes spécialisées de confinement coulent des blocs de béton enrichi au plomb autour des “Zones de Déchirure”, mais la réalité est comme un tissu usé : quand on raccommode un trou, un autre se forme ailleurs.

Ce que Samuel Règnes avait découvert dans cette étroite pièce cachée, ce n’était pas une entité cherchant à entrer, mais un écosystème entier, un océan de prédateurs interdimensionnels flottant contre la fine membrane de notre existence. Les murs que nous construisons ne nous protègent pas d’eux ; au contraire, l’architecture géométrique de l’humanité agit comme une antenne, un point focal où l’espace se plie et se fracture.

Thomas Valois l’avait compris avant de sombrer : « Les murs sont aussi en nous. » Les barrières psychologiques de la raison sont les seules choses qui maintiennent la structure de notre monde intacte. Plus nous avons peur, plus nous doutons, plus l’espace devient perméable.

Samuel de La Reynie, ou Règnes, n’est jamais mort. Les témoignages des quelques survivants qui ont frôlé l’autre côté et en sont revenus parlent d’une figure titanesque, dont le corps est constitué de briques, de papier peint écorché et de ténèbres hurlantes. Il est devenu le Gardien du Seuil, non plus prisonnier des murs, mais incarnant la structure elle-même. Il observe l’humanité à travers chaque reflet, chaque coin sombre, attendant le moment où la toile cédera complètement.

Alors que vous lisez cette histoire, ce soir, dans le confort de votre chambre, écoutez attentivement le silence. Si vous percevez un frémissement, si vous sentez que l’angle de la pièce semble légèrement faussé, ou si une ombre refuse de suivre la loi de la lumière… ne regardez pas. Fermez les yeux. Car dans les espaces entre les espaces, la spirale continue de tourner. Les murs ont toujours été des portes, et aujourd’hui, elles sont grandes ouvertes. L’obscurité a faim, et le festin ne fait que commencer.

PARTIE 7 : L’Épicentre de l’Abîme (Année 2042)

Six ans s’étaient écoulés depuis que la grande Déchirure avait commencé à consumer les métropoles du monde entier. L’humanité, autrefois arrogante et maîtresse de son environnement, vivait désormais terrée, craignant l’architecture même qu’elle avait érigée. Les villes étaient devenues des pièges mortels. Les angles droits étaient craints ; les pièces exiguës, sources de terreur pure. La population mondiale avait été divisée par deux, non pas par la famine ou la guerre, mais par « l’Absorption ». Des millions de personnes s’étaient littéralement évaporées dans leurs propres maisons, avalées par les murs qui s’étaient transformés en membranes poreuses.

Au milieu de ce chaos mondial, une coalition internationale de scientifiques et de militaires survivants décida de lancer l’Expédition Oméga. L’objectif était suicidaire mais nécessaire : retourner à l’épicentre absolu de la contagion, le point zéro, là où tout avait commencé cent vingt-huit ans plus tôt. Val-des-Cimes, Pennsylvanie. L’ancien emplacement du 217, ruelle du Bois-Noir.

Le Dr Élias Vandal, un physicien français radié de l’académie des sciences des années avant l’Effondrement pour ses théories sur la « perméabilité inter-univers », dirigeait cette mission. Il était accompagné d’une unité de six soldats d’élite équipés de combinaisons de stabilisation de réalité, conçues pour émettre des fréquences empêchant la matière de se déphaser.

Lorsqu’ils atteignirent la zone de quarantaine de Val-des-Cimes à l’aube du 14 novembre 2042, le paysage défiait toute logique terrestre. Il n’y avait plus de forêt, plus de ruines minières. À la place, un dôme titanesque d’énergie fractale tourbillonnait dans un silence de mort. La terre elle-même s’était retournée comme un gant. Des arbres poussaient vers le bas, leurs racines pointant vers un ciel d’un violet maladif, strié de cicatrices noires.

« Ajustez vos stabilisateurs sur la fréquence Hardwick, » ordonna Vandal dans le micro de son casque, sa voix tremblante malgré lui. L’écran de son moniteur affichait une équation impossible tentant de quantifier la dissolution de l’espace local :

$$\Gamma(x, y, z, t) = \lim_{\delta \to 0} \oint_{\partial V} \left( \nabla \times \vec{\Psi} – \frac{1}{c^2} \frac{\partial^2 \vec{\Phi}}{\partial t^2} \right) dS$$

Cette formule, déduite des derniers gribouillis du professeur Hardel en 1921, prouvait que la réalité ici n’était plus qu’une suggestion. L’équipe avança dans la zone. Chaque pas donnait l’impression de marcher dans de la mélasse. L’air était saturé d’une odeur de cuivre chaud et de naphtaline — l’odeur des vieilles maisons abandonnées, amplifiée un million de fois.

À l’endroit exact où se dressait autrefois la maison de Samuel Règnes, il n’y avait plus de vide. Il y avait une structure. Une impossibilité architecturale faite de portes empilées sur des portes, d’escaliers menant dans des directions contraires à la gravité, et de fenêtres ouvrant sur des océans de vide cosmique. C’était la manifestation physique de l’esprit fragmenté de Règnes, une cathédrale de folie pure.

PARTIE 8 : La Traversée du Voile et la Géométrie de l’Horreur

« Nous entrons, » déclara Vandal, la respiration erratique.

Le caporal Miller fut le premier à franchir ce qui ressemblait à un encadrement de porte flottant dans la brume. À l’instant où il passa le seuil, son cri déchira les canaux de communication. La moitié de son corps sembla s’étirer à l’infini, aspirée dans une perspective fuyante à la manière d’une illusion d’optique terrifiante, avant de disparaître complètement avec un son semblable à celui du verre que l’on broie. Ses signes vitaux sur le moniteur de Vandal ne s’arrêtèrent pas ; ils se multiplièrent, comme s’il était soudainement en vie à mille endroits différents à la fois.

« Ne regardez pas les angles ! » hurla Vandal, poussant le reste de l’équipe à avancer. « L’espace est non-euclidien. Ne fixez pas les coins des pièces ! »

Ils se retrouvèrent dans ce qui ressemblait à un long couloir tapissé d’un papier peint jauni, aux motifs floraux répétitifs. Mais en y regardant de plus près, avec une horreur glacée, Vandal réalisa que les « fleurs » du motif étaient composées de minuscules visages hurlants, figés dans l’encre.

L’espace entre les murs ici n’était pas un vide. C’était un continuum dense, une toile d’araignée temporelle. Ils passèrent devant une alcôve où un homme en uniforme d’agent de sécurité des années 1910 — Thomas Valois — était figé dans le temps, suspendu à quelques centimètres du sol, les yeux écarquillés, murmurant la même phrase en boucle, une boucle sonore qui semblait durer depuis un siècle : « Samuel avait raison… Samuel avait raison… »

Plus loin, derrière un mur translucide, ils virent une forme indistincte taper frénétiquement sur une machine à écrire. Le cliquetis mécanique résonnait dans leurs crânes, contournant leurs tympans. C’était le journaliste Robert Lemerre, condamné à écrire l’histoire de sa propre damnation pour l’éternité. La pièce dans laquelle ils se trouvaient s’étirait sur des kilomètres, bien que, de l’extérieur, elle n’aurait pas dû mesurer plus de quelques mètres.

C’était cela, l’espace entre les murs. Une dimension charnière, le lieu où toutes les choses perdues, ignorées, ou cachées venaient pourrir et muter.

PARTIE 9 : Le Chœur des Pierres Vives

Les stabilisateurs de réalité des soldats commencèrent à fumer. Les batteries se vidaient à une vitesse alarmante face à la pression écrasante de l’impossibilité. L’un des soldats, une femme nommée Chen, laissa tomber son arme, tomba à genoux et se mit à gratter le sol avec ses ongles, exactement comme Samuel Règnes l’avait fait des décennies plus tôt.

« Ils sont sous le plancher… » sanglotait-elle. « Je dois les laisser sortir. L’espace est trop petit. » Avant que Vandal ne puisse l’en empêcher, elle retira son casque. Son visage ne se décomposa pas ; il s’aplatit, comme si elle était soudainement devenue une peinture en deux dimensions, puis elle glissa simplement dans la fissure entre deux lattes du parquet de chêne, disparaissant à jamais.

Il ne restait que Vandal et deux soldats. Ils débouchèrent enfin dans une salle qui défiait toute description. C’était à la fois un petit bureau exigu du début du XXe siècle et un gouffre d’une immensité vertigineuse. Au centre de ce paradoxe se tenait… la Chose.

Elle n’avait plus de forme humaine, mais elle portait encore les stigmates de ce qu’elle avait été. C’était une amalgamation impie de charpentes brisées, de plâtre taché de sang, de pages de journaux intimes flottantes, et de chair pâle étirée comme du parchemin. Des dizaines d’yeux de tailles différentes clignaient à travers les fissures du plâtre de cette entité monstrueuse. C’était Samuel Règnes, ou ce que l’Abîme avait fait de lui après cent vingt-huit ans d’assimilation.

« Vous avez apporté plus de briques pour notre maison, » résonna une voix qui n’était pas un son, mais une pression directement exercée sur leurs cortex cérébraux. La voix était composée de milliers de chuchotements superposés : la voix de Samuel, celle de Mathilde, celle du Dr Hardel, d’Édouard Chambres, et de millions d’anonymes absorbés à travers le monde.

« Samuel Règnes ! » cria Vandal, brandissant un appareil cylindrique bourdonnant d’énergie, la Bombe à Singularité Inverse. « Je sais ce que vous êtes devenu ! Vous n’êtes pas un dieu, vous êtes une tumeur dans l’espace-temps ! »

« Je suis le ciment, » répondit l’entité, les murs de la pièce palpitant au rythme de ses mots. « L’humanité construit des boîtes. Vous vous enfermez pour vous protéger du vaste monde, mais dans ces boîtes, vous accumulez vos secrets, vos peurs, vos haines et vos mensonges. Les murs s’imprègnent de votre pourriture mentale. Je n’ai fait qu’ouvrir la porte. La réalité s’effondre parce que l’humanité ne peut plus supporter le poids de ses propres secrets. Les murs craquent sous la pression de votre culpabilité. »

PARTIE 10 : Le Sacrifice de l’Écho

La révélation frappa Vandal avec la force d’un marteau physique. L’anomalie n’était pas une invasion extraterrestre ni un phénomène naturel. C’était un reflet. L’espace entre les murs s’était nourri des traumatismes, des non-dits et de la paranoïa d’une civilisation de plus en plus isolée et malade. Samuel Règnes, un homme réprimé, terrifié par le scandale familial et consumé par sa propre névrose, avait été l’étincelle parfaite pour enflammer ce brasier psychique.

« Activez la singularité ! » ordonna Vandal aux deux derniers soldats.

Mais l’entité Règnes leva ce qui ressemblait à un bras fait de poutres tordues et de câbles électriques. L’un des soldats fut instantanément retourné de l’intérieur vers l’extérieur dans une explosion de fluides et de métal broyé, sans même avoir le temps de crier. Le dernier soldat, paralysé par une terreur qui transcendait l’instinct de survie, tourna son arme contre lui-même pour échapper à un sort pire que la mort.

Vandal était seul. Il activa le compte à rebours de l’appareil. Trois minutes. La machine était conçue pour générer une fréquence d’onde gravitationnelle si dense qu’elle forcerait la faille locale à se replier sur elle-même, cautérisant la plaie de Val-des-Cimes. Mais Vandal savait que l’appareil devait être opéré manuellement de l’intérieur ; s’il partait, la fluctuation d’énergie de l’entité désactiverait la bombe.

« Tu crois pouvoir sceller l’océan avec un bouchon de liège, Élias ? » murmura le chœur des murs. L’entité s’avança. L’espace se tordit. Vandal sentit sa propre chair commencer à devenir transparente. Il voyait son propre système nerveux pulser sous sa peau.

« Peut-être pas l’océan, » cracha Vandal, crachant un filet de sang alors que ses poumons commençaient à se déphaser en gaz. « Mais je peux au moins boucher la source d’où l’eau a commencé à couler ! »

L’entité Règnes se jeta sur lui, une avalanche de matière impossible. Vandal ferma les yeux, refusant de regarder l’abîme, refusant de nourrir la créature de sa propre peur. Il se concentra sur une seule pensée claire, géométrique, rationnelle. La logique contre le chaos.

La minuterie atteignit zéro.

Il n’y eut pas d’explosion enflammée, ni de bruit assourdissant. Il y eut plutôt l’absence soudaine et totale de son. Une implosion silencieuse d’une violence inouïe. L’espace lui-même fut violemment tiré vers un point infiniment petit situé dans les mains de Vandal. L’entité hurla d’un millier de voix alors que sa forme dispersée était aspirée, compressée, écrasée par la gravité artificielle. Le 217, ruelle du Bois-Noir s’effondrait enfin, avalant avec lui ses fantômes et son architecte corrompu.

PARTIE 11 : Le Silence Partiel et la Cicatrice Cosmique

À l’extérieur, dans les ruines de la Pennsylvanie, le dôme fractal se contracta violemment avant de disparaître avec le bruit sec d’un élastique qui se rompt à l’échelle planétaire. Le ciel maladif redevint gris. La gravité reprit ses droits, faisant s’écraser au sol les arbres et les roches qui flottaient.

Le sacrifice du Dr Élias Vandal ne sauva pas le monde du jour au lendemain. La Déchirure globale ne se referma pas entièrement, car il y avait trop d’autres failles créées au cours du siècle passé. Cependant, la destruction de l’épicentre, du cœur palpitant de l’anomalie, coupa la source principale d’énergie de l’Absorption. Partout dans le monde, les murs cessèrent de dévorer les humains avec la même voracité. La progression de la maladie spatiale fut stoppée net.

Mais la victoire était amère et incomplète. Le monde avait irrévocablement changé.

PARTIE 12 : L’Évangile de l’Équilibre (Année 2075)

Trente-trois ans après l’expédition de Vandal. Le monde s’est adapté à sa nouvelle réalité fracturée. Les grandes villes du passé ne sont plus que des monuments fantômes, des “Zones Blanches” que l’humanité a désertées.

La Nouvelle Civilisation vit dans des structures circulaires. Il n’y a plus aucun angle droit dans l’architecture humaine moderne. Les maisons sont des dômes, les pièces sont ovales, dépourvues de coins où les ombres pourraient s’accumuler et l’espace s’épaissir. Le papier peint a été universellement banni ; les murs sont laissés nus, translucides quand cela est possible, fabriqués à partir d’un verre synthétique spécial qui empêche toute opacité. On appelle cela “l’Architecture de la Transparence”.

L’intimité, telle que la concevait le monde d’avant 1914, n’existe plus. C’est le prix à payer pour la survie. Les psychologues et les architectes travaillent de concert. Chaque communauté possède des “Évacuateurs”, des thérapeutes chargés de s’assurer que personne ne garde de lourds secrets, que personne ne nourrisse de sombres pensées en s’isolant. Car on sait désormais avec une certitude mathématique et terrifiante que les émotions réprimées sont la nourriture qui amincit les barrières de la réalité.

Cependant, malgré toutes ces précautions, la cicatrice demeure. Les enfants grandissent en apprenant à ignorer les murmures étranges qui, lors des nuits sans lune, semblent émaner de l’air vide. Ils apprennent qu’il ne faut jamais fixer un miroir plus de quelques secondes, car la réflexion pourrait ne pas suivre exactement le même mouvement.

Au centre névralgique de ce qui fut jadis le comté de Luzerne, un énorme cratère de verre noir de trois kilomètres de diamètre a remplacé Val-des-Cimes. C’est un mémorial silencieux. La terre y est toujours froide, et aucune végétation n’y pousse.

PARTIE 13 : L’Écho Persistant

Parfois, des “Incidents” isolés se produisent encore. Un ermite qui se retire trop longtemps du monde, une famille qui s’enferme dans le non-dit et la haine au sein d’une pièce mal éclairée. Lorsque cela arrive, les compteurs de pression dimensionnelle s’affolent. Les unités de stabilisation interviennent, souvent trop tard. Ils ne trouvent qu’une maison vide, des vêtements parfaitement pliés, une tasse de thé à moitié pleine, et ce parfum reconnaissable entre mille de poussière ancienne et de sang séché.

L’humanité a survécu à la grande Expansion de la Spirale, mais elle sait qu’elle ne sera plus jamais seule. Samuel Règnes est peut-être mort, détruit dans l’effondrement de sa propre anomalie, mais l’espace entre les murs n’a pas disparu. Il est là, dormant, flottant juste à la lisière de notre perception. Il attend patiemment, comme il l’a fait depuis l’aube des temps, conscient que la nature humaine est têtue, que les hommes construiront toujours de nouvelles boîtes pour cacher leurs péchés.

Et si, ce soir, dans le silence de votre maison, alors que les bruits de la rue s’estompent, vous entendez un craquement sec provenant de la charpente… Si vous remarquez que la pièce vous semble infimement plus longue qu’elle ne l’était ce matin… Surtout, ne paniquez pas. Respirez calmement. Gardez vos pensées claires et rationnelles. Ne laissez aucune peur s’infiltrer dans votre esprit.

Car les murs ne sont jamais vraiment solides. Ils ne sont que la fragile frontière entre ce que nous acceptons de voir, et l’horreur insondable de l’Abîme qui, inlassablement, observe en retour. L’œil de l’espace interstitiel ne dort jamais. Il compte chaque mensonge, chaque secret, et attend simplement que la barrière soit assez fine pour tendre la main.

PARTIE 14 : L’Illusion de la Sécurité et le Paradoxe de la Sphère (Année 2099)

Le monde avait cru trouver la paix dans la courbe. La rondeur, pensaient-ils, était l’ennemie de l’Abîme. Près d’un siècle s’était écoulé depuis la disparition de Samuel Règnes et un demi-siècle depuis le sacrifice du Dr Élias Vandal au cœur de Val-des-Cimes. Néo-Paris était désormais un chef-d’œuvre de l’Architecture de la Transparence : une métropole grouillante de dômes scintillants, de ponts tubulaires et de sphères résidentielles suspendues. Il n’y avait plus de coins sombres, plus de plinthes où la poussière et les peurs pouvaient s’accumuler.

Léo Rivières était un « Évacuateur » de rang un, l’élite de la police psychologique de la Nouvelle Europe. Son travail consistait à purger l’esprit des citoyens de tout secret, de toute angoisse réprimée. Dans un monde où les murs étaient devenus des lentilles translucides, l’âme humaine devait, elle aussi, être de verre. La moindre opacité émotionnelle risquait d’attirer l’attention de Ce Qui Attendait Dehors.

Mais en cette froide matinée de novembre 2099, Léo se tenait au centre d’un dôme résidentiel vide, et pour la première fois de sa carrière, il sentait la sueur froide de la terreur couler le long de sa colonne vertébrale.

La famille Martin — un couple et leurs deux jeunes enfants — s’était volatilisée au cours de la nuit. L’appartement était une sphère parfaite en bio-verre. Il n’y avait aucun mur droit, aucune arête. Pourtant, ils avaient disparu.

« Léo, tu devrais voir ça, » murmura le lieutenant Claire Fontaine, sa partenaire, dont la voix résonnait étrangement dans l’acoustique parfaite de la pièce.

Elle pointait du doigt le centre exact du sol incurvé. Léo s’approcha. La surface en bio-verre était intacte, mais à l’intérieur de la matière transparente, quelque chose était figé. Ce n’était pas une fissure physique. C’était une ombre incrustée dans la structure moléculaire du verre. Une ombre qui ressemblait à s’y méprendre à une empreinte de main humaine, mais possédant six doigts anormalement longs.

« Ils n’ont pas été absorbés par un angle, » dit Léo, la gorge nouée. Il leva les yeux vers le dôme au-dessus d’eux. « Claire… quelle est la propriété principale d’une sphère parfaite, d’un point de vue acoustique et lumineux ? »

Claire fronça les sourcils. « Tout converge vers le centre. Le point focal. »

« Exactement. Nous avons supprimé les coins pour empêcher l’espace de se plier. Mais en créant des sphères translucides, nous avons créé des lentilles géantes. Nous avons focalisé la pression dimensionnelle au milieu de nos propres salons. Les murs ne s’amincissent plus sur les bords. Ils se concentrent au centre. »

L’horreur de la situation s’imposa à eux. L’entité, l’océan de conscience fracturée qui avait commencé avec Samuel Règnes, ne s’était pas endormie. Elle avait évolué. Elle avait appris la géométrie des courbes.

PARTIE 15 : Le Verre Empoisonné et les Archives Interdites

La découverte de Léo fut d’abord étouffée par les Hauts Conseillers de Néo-Paris. Admettre que l’Architecture de la Transparence était une faille équivalait à signer l’arrêt de mort psychologique de milliards d’individus. La panique de masse causerait une Déchirure planétaire instantanée.

Cependant, les disparitions silencieuses se multiplièrent. À Néo-Berlin, un théâtre en forme d’amphithéâtre parfait engloutit trois cents spectateurs pendant une représentation muette. À Néo-Tokyo, des tours cylindriques entières se vidaient de leurs habitants en l’espace de quelques secondes, ne laissant derrière elles qu’une légère odeur d’ozone et le son d’un rire déformé résonnant dans les conduits d’aération.

Refusant de rester les bras croisés, Léo plongea dans les archives classifiées de la Grande Déchirure de 2042. Il cherchait les notes originales d’Élias Vandal. Ce qu’il trouva dans le niveau écarlate des banques de données le terrifia plus que n’importe quelle anomalie spatiale.

Un rapport logistique de 2055, treize ans après la création du Cratère de Val-des-Cimes.

« Le sable vitrifié du cratère de Val-des-Cimes possède des propriétés structurelles exceptionnelles. Sa résistance à la tension est infinie et sa capacité à repousser les anomalies dimensionnelles locales est sans précédent. Le Haut Conseil autorise l’extraction et le raffinement de ce “Sable Noir” pour l’intégration dans le bio-verre utilisé pour la construction des nouvelles métropoles mondiales. »

Léo laissa tomber la tablette holographique, ses mains tremblantes. Il regarda le mur translucide de son propre appartement en dôme.

L’humanité n’avait pas fui le danger. Elle l’avait industrialisé. Le Cratère de Val-des-Cimes n’était pas une cicatrice morte ; c’était le cadavre cristallisé de la Singularité et de tous les millions d’humains absorbés, dont Samuel Règnes. En exploitant ce verre pour construire leurs sphères parfaites, les humains s’étaient littéralement emmurés à l’intérieur du corps de l’anomalie.

Ce n’était pas une architecture de survie. C’était un estomac en verre. L’humanité s’était placée elle-même dans une boîte de Pétri transparente, et l’entité attendait simplement que les humains pullulent et nourrissent à nouveau les parois de leurs angoisses.

PARTIE 16 : La Symphonie des Murmures et le Départ de l’Escouade

Le lendemain, Léo Rivières désactiva son implant traceur et contacta un groupe marginal, les « Angles Morts », une faction dissidente d’architectes et de physiciens qui vivaient illégalement dans les anciennes ruines angulaires des zones abandonnées. Eux seuls croyaient que le danger venait du bio-verre.

« Nous devons retourner à la Source, » expliqua Léo à leur chef, un homme nommé Kaelen, balafré et dont les yeux portaient la folie de ceux qui regardent trop longtemps dans les recoins sombres. « La bombe de Vandal en 2042 n’a pas détruit l’Espace Entre Les Murs. Elle l’a transformé en un système racinaire minéral. Et ce système s’étend maintenant à travers chaque vitre de la planète. Nous devons briser le cratère. »

Kaelen rassembla une équipe de cinq « Silencieux », des mercenaires entraînés à ne ressentir aucune émotion, modifiés chimiquement pour inhiber l’amygdale, la partie du cerveau qui gère la peur. S’ils devaient affronter l’Abîme, ils devaient y aller l’esprit vide.

Le voyage de l’Europe vers l’ancien continent nord-américain prit trois semaines clandestines à bord d’un sous-marin d’ancienne génération, fuyant les radars des autorités mondiales. Lorsqu’ils atteignirent enfin le centre de la Pennsylvanie, le paysage n’était plus qu’un désert de scories d’où émergeait, au loin, un maelström de lumière figée.

Le Cratère de Val-des-Cimes.

Il ne s’agissait plus d’un simple trou noirci. Avec les décennies d’extraction, le cratère s’était révélé être une géode gigantesque, plongeant à des kilomètres sous terre. Ses parois brillaient d’une lumière pulsante, iridescente, changeant du violet maladif au rouge sang. C’était un kaléidoscope titanesque de verre pur, et à l’intérieur de la surface lisse, des millions de visages étirés hurlaient en silence.

« Mon Dieu… » murmura l’un des Silencieux, la drogue inhibant sa panique mais pas son dégoût. « C’est vivant. Le verre respire. »

Léo sortit un dispositif de son sac lourdement blindé : le Disrupteur de Résonance, une arme sonique conçue pour briser la structure moléculaire du bio-verre à une fréquence spécifique. « Kaelen, nous devons placer le disrupteur au fond de la géode, là où la bombe de Vandal a explosé initialement. Si nous détruisons le cœur minéral, nous brisons la chaîne qui relie toutes les villes du monde à cette monstruosité. »

PARTIE 17 : La Descente dans le Labyrinthe Inversé

Ils commencèrent leur descente en rappel sur les parois lisses de la géode. Plus ils s’enfonçaient, plus la réalité se distordait de nouveau. Les lois de la physique commençaient à s’effriter, incapables de maintenir leur cohérence face à la masse critique de l’anomalie.

Léo s’aperçut rapidement que le cratère n’était pas vide. L’espace à l’intérieur s’organisait en un labyrinthe flottant fait de plaques de verre en perpétuel mouvement. C’était comme marcher à l’intérieur d’un tesseract d’ombres et de reflets.

Soudain, la plaque de verre sur laquelle marchait l’un des mercenaires, un grand gaillard nommé Silas, pivota brusquement de quatre-vingt-dix degrés. Mais Silas ne tomba pas. La gravité s’était inversée pour lui seul. Il se retrouva à marcher sur un “mur” vertical, la tête pointant vers le centre du gouffre.

« Ne panique pas ! » cria Kaelen.

Mais le verre autour de Silas commença à s’opacifier. Des mots apparurent à la surface du matériau translucide, s’écrivant d’eux-mêmes à une vitesse folle. La même écriture frénétique et pointue que celle du comptable Samuel Règnes plus d’un siècle et demi auparavant.

ILS SONT DANS LES MURS. MAIS IL N’Y A PLUS DE MURS. IL N’Y A QUE NOUS.

Une main, pâle et constituée de poussière de verre agglomérée, jaillit de la surface solide sous les pieds de Silas. Elle attrapa sa cheville avec une force colossale. Avant que quiconque n’ait pu tirer ou intervenir, Silas fut aspiré à travers la surface dure comme s’il s’agissait d’eau. Il n’y eut pas de sang. Seulement l’image de Silas, hurlant de terreur, désormais emprisonnée dans la vitre, rejoignant la multitude des damnés.

« Fermez vos esprits ! » ordonna Léo, la voix stridente. « L’entité n’a plus besoin d’angles pour vous piéger. Elle utilise vos propres reflets ! Ne regardez pas les parois ! Fixez vos bottes, fixez le vide, mais ne croisez jamais votre propre regard ! »

L’équipe avança, réduite et silencieuse, glissant le long des couloirs de verre impossibles. Les murmures commencèrent à s’infiltrer dans leurs esprits. Ce n’étaient pas des voix venues de l’extérieur, mais des pensées intrusives, des secrets qu’ils croyaient avoir enfouis.

Léo entendit la voix de son père mort. Tu nous as trahis, Léo. Tu savais que les dômes étaient dangereux, mais tu as continué à prêcher la Transparence pour garder ton statut. Kaelen, lui, voyait le reflet des camarades qu’il avait sacrifiés par le passé.

La pression psychologique était une arme de siège. L’anomalie ne cherchait pas à les tuer physiquement ; elle cherchait à fissurer leur résolution pour les rendre perméables.

PARTIE 18 : Le Théâtre des Damnés et le Cœur de la Fracture

À environ trois kilomètres sous la surface, ils atteignirent le fond de la géode. Du moins, ce qui semblait être le fond. L’espace s’élargit pour former une caverne titanesque. Au centre, en apesanteur, flottait une sphère de lumière noire, crépitante d’une énergie qui semblait absorber toute la lumière environnante.

Autour de cette sphère, suspendus dans l’air comme des marionnettes grotesques, se trouvaient des centaines de silhouettes. C’étaient les Absorbés récents, ceux de Néo-Paris, de Néo-Berlin, et d’ailleurs. Leurs corps étaient tordus de manière non naturelle, connectés au Cœur noir par des filaments de verre étincelants, comme un système nerveux cosmique. Ils n’étaient pas morts ; ils alimentaient la machine de leur terreur perpétuelle.

Parmi eux, Léo reconnut la famille Martin. La mère berçait éternellement un enfant qui n’était plus qu’un amas de géométrie fractale.

Et sous le Cœur de la Fracture, se tenait un homme. Ou plutôt, l’avatar de l’homme qui avait tout commencé.

Il portait un costume trois pièces poussiéreux, datant du début du XXe siècle. Sa montre à gousset, suspendue à une chaîne de chair, tictaquait avec un son assourdissant qui résonnait comme des coups de marteau. Son visage était vide, dépourvu de traits, une ardoise vierge sur laquelle se reflétait alternativement l’horreur de tous ceux qui l’avaient un jour regardé.

Samuel Règnes leva une main sans doigts.

« Bienvenue au foyer, » résonna une voix qui fit saigner les tympans de l’équipe. C’était la voix de la Légion, la voix de l’Espace Entre Les Choses. « Vandal a cru nous détruire en compressant l’espace. Il n’a fait que forger la clé. Le verre est parfait. Le verre ne cache rien. Le verre nous permet de tout voir. »

« Armez le disrupteur ! » hurla Léo à Kaelen.

Kaelen s’élança, activant la charge sonique de l’appareil. Mais alors qu’il courait vers le Cœur noir, son ombre — projetée sur le sol de verre — se détacha de ses pieds. L’ombre en deux dimensions se dressa, s’empara du reflet de Kaelen et le poignarda avec une lame de pure obscurité. Kaelen s’effondra, la gorge tranchée par sa propre absence de lumière. L’inhibiteur chimique n’avait pas suffi. L’anomalie utilisait les lois mêmes de l’optique contre eux.

PARTIE 19 : Le Nouveau Pacte et l’Éternel Retour

Les trois derniers mercenaires ouvrirent le feu, utilisant des munitions à énergie cinétique. Mais les balles ralentirent, se figèrent en l’air, puis fusionnèrent avec la masse de verre environnante avant de se retourner et de transpercer leurs tireurs à la vitesse de la lumière.

Léo était désormais seul, le Disrupteur de Résonance gisant à quelques mètres de lui, baignant dans le sang de Kaelen.

L’avatar de Règnes s’avança, glissant sur le sol sans que ses pieds ne bougent. L’air devint glacial, de la neige noire commençant à tomber à l’intérieur de la caverne souterraine.

« Pourquoi résister, Léo ? » murmura l’entité, et cette fois, c’était la voix de la femme de Léo, morte des années plus tôt dans un banal accident. « Il n’y a plus de douleur ici. Seulement l’appartenance. Les murs sont tombés. Nous sommes tous connectés dans la matrice de verre. »

Léo, rampant sur le sol glissant, les mains coupées par les éclats, réussit à attraper le lourd cylindre métallique du disrupteur. Il regarda l’avatar vide de Règnes. Il se souvint des archives, du Dr Hardel, d’Édouard Chambres, du journaliste Lemerre. Tous avaient cherché à comprendre, et cette quête de sens les avait condamnés. L’anomalie se nourrissait de la curiosité et de la peur humaine.

Léo comprit alors la terrible vérité mathématique du paradoxe.

S’il activait le disrupteur sonique et brisait le Cœur, la résonance se propagerait à travers tout le réseau de bio-verre mondial. Les dômes de Néo-Paris, les tours de Néo-Tokyo, chaque fenêtre de la planète exploserait simultanément en une poussière mortelle. Des milliards de personnes mourraient déchiquetées par les éclats physiques de leurs propres maisons protectrices. L’humanité serait éradiquée non pas par la dimension parallèle, mais par sa propre architecture.

Il avait le choix entre l’extinction totale ou l’assimilation progressive.

« Tu m’as piégé, » murmura Léo, les larmes coulant sur ses joues, mélangeant le sel au sang. « Si je détruis ça, je tue le monde. »

« Le monde est déjà mort, Évacuateur. Il ne fait que pourrir lentement derrière ses vitrines luxueuses. »

Léo se releva péniblement, tenant le disrupteur contre son torse. Il prit une grande inspiration, forçant son esprit à atteindre un calme absolu, une apathie terrifiante. S’il ne pouvait pas détruire le Cœur sans détruire l’humanité, il devait changer la nature du Cœur.

« Vandal a essayé la compression. Je vais essayer la surcharge, » dit Léo.

Au lieu de régler le disrupteur pour briser le verre, Léo modifia la fréquence pour qu’elle corresponde aux ondes cérébrales humaines — plus précisément, aux ondes delta du sommeil profond, l’état où l’esprit est inconscient, vide d’angoisse et de secrets.

Il enfonça l’appareil directement dans la poitrine de l’avatar de Règnes.

« Que fais-tu… » gronda l’entité, sentant l’anomalie dans le code de destruction.

« Je vous donne ce que vous voulez. La transparence totale. Mais je vous donne la mienne. »

Léo déclencha l’appareil. Une onde de choc silencieuse, une impulsion psychique massive, balaya la caverne. Léo ne repoussa pas l’Absorption ; il l’embrassa de toute sa volonté. Il ouvrit son esprit, déversant une vie entière de discipline émotionnelle, de calme clinique et de vide absolu directement dans le Cœur de la Fracture.

La sphère noire crépita, incapable d’assimiler cette pure apathie. L’entité se nourrissait de terreur, de culpabilité et de secrets. L’esprit de l’Évacuateur en chef, conditionné pour effacer l’angoisse, agit comme un poison anesthésiant colossal.

La caverne de verre se mit à hurler, un son de millions de voix frustrées. Le kaléidoscope ralentit, les couleurs s’estompèrent, virant à un gris terne et brumeux.

Léo sentit son propre corps se désintégrer. Ses cellules se transformèrent en silice, sa conscience s’étendant à travers le réseau mondial. Il devint les murs de Néo-Paris, il devint les fenêtres de Néo-Berlin. Mais contrairement à Règnes qui avait insufflé la paranoïa dans la structure, Léo Rivières y insuffla un coma léthargique.

PARTIE 20 : Le Sommeil de Verre et l’Avertissement Final (L’Ère Contemporaine, Année 2110)

Dix ans plus tard, l’humanité a survécu, mais elle est engourdie. Les disparitions ont cessé, du moins officiellement. Les grandes villes sous dômes sont toujours là, mais la qualité de la lumière a changé. Les murs transparents sont désormais légèrement laiteux, comme si une brume éternelle était piégée à l’intérieur du verre.

Les gens ressentent une fatigue chronique, une lourdeur existentielle inexplicable. Les taux de dépression ont explosé, mais le taux de criminalité violente et de terreur a chuté à zéro. L’humanité est anesthésiée, protégée de l’Abîme par le sacrifice psychique d’un seul homme dont la conscience diluée maintient la Fracture dans un état de narcose.

Mais ce n’est qu’un pansement sur une artère tranchée.

Le Cratère de Val-des-Cimes est désormais gardé par des forces militaires qui ne parlent jamais. Le silence y est absolu. Cependant, les sismologues enregistrent parfois, au cœur de la nuit, un très lent, très faible battement de cœur provenant des profondeurs de la géode grise.

Le sacrifice de Léo Rivières a acheté du temps, peut-être un siècle ou deux. Mais l’Espace Entre Les Choses est patient. Il digère l’apathie de Léo, lentement mais sûrement. Les entités apprennent à savourer cette nouvelle saveur mélancolique.

Dans les quartiers pauvres, là où les habitants n’ont pas les moyens d’entretenir la clarté de leur bio-verre, la poussière s’accumule à nouveau. Des ombres subtiles recommencent à se former dans les angles des pièces, là où la brume laiteuse est la plus épaisse. Et parfois, un enfant réveillé en pleine nuit jurera entendre un homme murmurer d’une voix fatiguée et lointaine, depuis l’intérieur même du carreau de la fenêtre :

« Ne dormez pas trop profondément. Nous ne sommes pas partis. Nous reprenons des forces. Les murs dorment, mais ils rêvent de vous dévorer… »

L’affaire de Samuel Règnes, le comptable effacé du 217, ruelle du Bois-Noir, ne trouvera jamais de fin véritable. Elle n’est que la première note d’une symphonie de l’anéantissement cosmique, une musique jouée sur l’instrument le plus fragile qui soit : l’illusion de la solidité et la vaine prétention de l’humanité à vouloir se séparer de l’univers infini par de simples cloisons de briques, de plâtre ou de verre.

L’Abîme n’est pas un endroit que l’on visite. L’Abîme est l’espace qui sépare vos yeux des mots que vous lisez en ce moment même. L’Abîme est la fine épaisseur d’air entre votre dos et votre chaise. Et si vous cessez d’y prêter attention… l’Abîme se refermera. Définitivement.