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Le cardinal autrichien qui a incité les gens à prier pour Hitler

Le cardinal autrichien qui a incité les gens à prier pour Hitler

Le soir où les chars entrèrent dans Vienne, Anna Lechner cacha le crucifix de sa mère sous les lattes du plancher, non parce qu’elle avait cessé de croire en Dieu, mais parce que son propre fils venait de lui dire qu’il dénoncerait son père avant l’aube.

La cuisine sentait le chou, le pain noir et la peur. Sur la table, la soupe refroidissait dans trois bols ébréchés. Franz, le père, gardait sa casquette entre les mains comme un homme qui attend une condamnation. Son visage de typographe usé par l’encre et les nuits sans sommeil avait pris cette couleur grise des hommes qui savent qu’un régime tombe rarement seul : il entraîne les familles, les amis, les voisins, les serments, tout ce qui tenait debout la veille encore.

En face de lui, Lukas, dix-sept ans, portait déjà le brassard que sa mère lui avait supplié de retirer. Il ne l’avait pas fait. Il l’avait ajusté avec une fierté maladroite, presque enfantine, et c’était cela qui brisait le cœur d’Anna : ce n’était pas un monstre assis devant elle, mais son enfant, celui qu’elle avait bercé pendant les hivers de faim, celui qui avait pleuré quand son premier chien était mort, celui qui, maintenant, regardait son père comme un ennemi de la patrie.

— Dis-lui, maman, souffla Lukas. Dis-lui de brûler les tracts.

Franz releva les yeux.

— Ce ne sont pas des tracts. Ce sont des noms. Des adresses. Des gens qui auront besoin de fuir.

Le silence tomba comme une assiette brisée.

Dans la chambre voisine, Ruth, la voisine juive des Lechner, retenait son souffle derrière l’armoire où Anna l’avait cachée avec sa petite fille Miriam. Quelques heures plus tôt, des hommes avaient forcé des Juifs à laver les trottoirs à genoux, sous les rires d’une foule qui, la semaine précédente encore, saluait les mêmes personnes au marché. Ruth avait frappé à la porte, le visage couvert de poussière, et Anna l’avait fait entrer sans réfléchir. Maintenant, son fils pouvait les entendre.

Lukas posa lentement sa cuillère.

— Tu caches quelqu’un.

Anna sentit sa gorge se fermer.

Franz se leva si brusquement que la chaise racla le sol.

— Baisse la voix.

— Qui est là ? demanda Lukas.

Sa main tremblait. Pas de colère seulement. D’autre chose. De la peur d’avoir déjà choisi un camp et de ne plus pouvoir revenir.

Au-dehors, Vienne hurlait. Des chants montaient des rues, des bottes martelaient les pavés, des drapeaux nouveaux claquaient aux fenêtres. La radio du voisin, poussée à plein volume, annonçait l’aube d’un grand Reich. Et, dans cette cuisine, une mère comprit qu’une nation pouvait être annexée en une journée, mais qu’une famille pouvait être détruite en une phrase.

Alors Franz s’approcha de son fils et dit :

— Si tu ouvres cette porte, Lukas, ce n’est pas seulement Ruth que tu livreras. C’est ton âme.

Lukas pâlit.

— Et si je ne la livre pas, ce sera moi qu’ils prendront.

Anna voulut parler, mais un coup violent retentit soudain contre la porte d’entrée. Puis un second. Puis une voix d’homme, dure et joyeuse, lança dans l’escalier :

— Ouvrez ! Contrôle de quartier !

Ruth étouffa un cri. Miriam se mit à pleurer derrière l’armoire.

Lukas regarda son père, puis sa mère, puis le brassard sur son bras. Il n’avait que dix-sept ans, et l’histoire venait de lui demander de devenir juge.

Ce fut à cet instant précis, dans cette cuisine où le crucifix dormait sous le plancher, qu’Anna entendit pour la première fois le nom du cardinal Innitzer prononcé comme une promesse. Le voisin criait dans la cage d’escalier :

— N’ayez pas peur ! Même l’archevêque saura s’entendre avec eux !

Personne, ce soir-là, ne savait encore que quelques jours plus tard, le plus haut prélat d’Autriche écrirait deux mots sous sa signature. Deux mots qui le poursuivraient jusqu’à sa mort. Deux mots assez légers pour tenir sur une page, assez lourds pour écraser une conscience.

I. Vienne sous les drapeaux

Les hommes qui frappaient à la porte finirent par descendre l’escalier, appelés par une dispute plus bruyante à l’étage inférieur. Anna resta immobile plusieurs minutes, la main sur sa bouche. Franz posa son oreille contre le bois, attendit, puis fit signe à Ruth de sortir.

La petite Miriam avait les joues mouillées. Elle serrait contre elle une poupée sans bras qu’Anna lui avait donnée l’été précédent. Ruth voulut parler, remercier, s’excuser d’exister dans un monde où demander protection devenait un crime. Aucun son ne sortit.

Lukas, lui, ne bougeait pas. Il semblait vieilli de dix ans. Le brassard rouge sur sa manche brûlait les yeux de sa mère.

— Va dans ta chambre, dit Franz.

— Père…

— Va dans ta chambre.

Lukas obéit. Au seuil, il se retourna vers Ruth. Pendant une seconde, Anna crut voir l’enfant qu’il avait été. Puis la porte se referma.

Cette nuit-là, personne ne dormit. Dans la rue, des centaines de Viennois célébraient l’arrivée des troupes allemandes. Des fleurs étaient jetées sur les véhicules militaires. Des jeunes filles riaient. Des hommes levaient le bras. Aux fenêtres, on suspendait des drapeaux à croix gammée comme si l’on accrochait des rideaux pour une fête de printemps. Mais derrière certaines vitres, des familles déchiraient des papiers, enterraient des livres, brûlaient des lettres, effaçaient des noms des carnets d’adresses.

Le lendemain, Anna vit des hommes contraints de frotter le pavé. L’un d’eux était le docteur Rosenfeld, qui avait soigné gratuitement Lukas lorsqu’il avait eu la scarlatine. Il était à genoux, une brosse à la main, pendant qu’un garçon à peine plus âgé que son fils riait au-dessus de lui.

Le monde n’avait pas changé lentement. Il avait retiré son masque.

À midi, la radio répéta que l’Autriche retrouvait sa vraie place dans la grande communauté allemande. Les journaux parlaient d’unité, de destin, d’enthousiasme populaire. Les prisons, elles, parlaient une langue plus honnête : on y entassait déjà les opposants, les syndicalistes, les socialistes, les hommes qui avaient trop parlé, les femmes qui avaient trop aidé, les prêtres qui avaient trop protesté.

Dans ce tumulte, tous les regards se tournèrent vers l’Église. L’Autriche était un pays où les cloches rythmaient les saisons, où les baptêmes, les mariages et les enterrements dessinaient la carte intime de chaque village. Les curés connaissaient les secrets des familles mieux que les fonctionnaires. Les évêques parlaient, et beaucoup écoutaient.

Au-dessus de cette architecture de pierre, d’encens et d’autorité, se tenait Theodor Innitzer, cardinal-archevêque de Vienne.

Pour les croyants pauvres, il était le fils d’ouvrier devenu prince de l’Église. Pour les intellectuels catholiques, il était un savant du Nouveau Testament. Pour les politiciens, il était une force. Pour les nazis, il pouvait être un obstacle ou une prise de guerre. Pour les familles comme celle d’Anna Lechner, il représentait autre chose : le dernier adulte dans une pièce pleine de fous.

— Il parlera, disait Franz. Il doit parler.

Anna, qui avait appris à ne jamais attendre des puissants ce qu’une mère devait faire elle-même, répondait :

— Et s’il se tait ?

Franz ne répondait pas.

II. L’enfant de Neugeschrei

Bien avant les salons de Vienne, les mitres, les soutanes rouges et les audiences avec des hommes qui faisaient trembler les chancelleries, Theodor Innitzer avait connu la laine rêche, les doigts engourdis et l’odeur des ateliers.

Il était né un 25 décembre 1875 dans un village de Bohême, à Neugeschrei, au cœur d’un empire qui semblait éternel parce qu’il était compliqué. Les frontières y changeaient de langue avant de changer de souverain. On parlait allemand ici, tchèque plus loin, prières latines le dimanche, jurons ouvriers le lundi. Son père, Wilhelm, travaillait dans une usine textile. Sa mère, Maria, tenait la maison avec cette économie sévère des femmes qui savent faire durer un morceau de pain.

Le petit Theodor apprit tôt que le monde ne demandait pas aux enfants pauvres ce qu’ils désiraient devenir. On leur disait où aller, quand se lever, comment se taire. Après l’école minimale, il entra comme apprenti dans une usine. Il aurait pu y rester. Beaucoup y restaient. Ils devenaient des hommes courbés, puis des vieillards, puis des noms sur une croix de bois.

Mais Theodor avait une intelligence qui dérangeait la fatalité. Il retenait les textes, posait des questions, observait les adultes avec une gravité presque inquiétante. Un doyen de paroisse le remarqua. Il vit dans ce garçon silencieux non pas seulement un bon élève, mais une porte entrouverte. Il l’aida à poursuivre ses études au Gymnasium de Kaaden.

Ce geste, modeste en apparence, fut le premier miracle humain de sa vie. Aucun ange ne descendit du ciel. Aucun tonnerre ne gronda. Un homme d’Église regarda un enfant pauvre et décida que son esprit méritait mieux qu’une usine.

Theodor ne l’oublia jamais.

De cette dette naquit une fidélité profonde à l’institution qui l’avait sauvé. L’Église ne fut pas pour lui seulement un dogme ou une hiérarchie ; elle fut la main tendue qui avait arraché son destin à la poussière. Plus tard, lorsqu’il deviendrait cardinal, cette gratitude deviendrait une force. Et peut-être aussi une faiblesse. Car l’homme qui doit tout à une maison peut confondre la protection de cette maison avec la protection de la vérité.

Au séminaire de Vienne, où il entra en 1898, Innitzer travailla comme s’il cherchait à rattraper toutes les générations de pauvres auxquelles on n’avait pas permis d’étudier. Ordonné prêtre en 1902, docteur en théologie en 1906, il monta peu à peu les marches d’une carrière brillante. Il enseigna le Nouveau Testament, devint professeur, puis chef de faculté, puis recteur de l’Université de Vienne.

Ceux qui le connaissaient décrivaient un homme travailleur, courtois, attaché aux questions sociales. Il avait vu la pauvreté de près, non depuis une chaire, mais depuis l’intérieur d’une maison où chaque sou comptait. Quand il parla plus tard de dignité ouvrière, ce ne fut pas seulement par doctrine. C’était une mémoire.

Mais l’université de Vienne des années vingt n’était pas un cloître paisible. Les passions politiques y entraient avec leurs bottes sales. Les étudiants nationalistes s’organisaient, criaient, provoquaient. Le nom d’Hitler, après le putsch manqué de 1923, circulait comme un défi. Les chemises brunes apparaissaient dans les couloirs. Les affrontements entre étudiants nazis et étudiants juifs empoisonnaient la vie académique.

Innitzer, alors recteur, interdit une commémoration nazie. Puis il interdit le port de la chemise brune dans l’enceinte universitaire. Les nazis le prirent pour cible. Ils l’accusèrent de servir ce qu’ils appelaient la terreur juive.

Il aurait dû se souvenir de cette accusation plus tard. Il aurait dû se souvenir que ceux qui mentent sur vous quand vous résistez ne deviennent pas honnêtes quand vous cédez.

Mais les hommes oublient parfois les leçons les plus claires au moment où elles pourraient les sauver.

III. La fille du typographe

Anna Lechner, elle, n’avait jamais étudié le Nouveau Testament. Elle ne connaissait des Évangiles que ce que sa mère lui avait appris en lavant du linge : il fallait nourrir ceux qui avaient faim, cacher ceux qu’on poursuivait, ne pas croire trop vite les hommes qui criaient le nom de Dieu depuis des tribunes.

Son mari Franz imprimait des textes pour un petit cercle catholique social qui n’aimait ni les nazis, ni les communistes, ni les mensonges confortables. Il avait connu Innitzer de loin, dans les années où le cardinal défendait les pauvres et dénonçait la famine en Ukraine. Franz admirait cet homme sorti du peuple.

— Il comprend ce que c’est que de ne rien avoir, disait-il.

Anna haussait les épaules.

— Comprendre la faim n’empêche pas d’avoir peur.

Franz n’aimait pas cette phrase. Elle lui paraissait injuste. Pourtant, après l’Anschluss, elle se mit à le hanter.

Ruth et Miriam restèrent cachées deux jours chez les Lechner. Lukas ne les dénonça pas. Il ne leur parla pas non plus. Le troisième matin, Franz organisa leur départ vers une paroisse en périphérie, où un vieux prêtre acceptait de cacher des familles pour quelques nuits.

Avant de partir, Ruth prit les mains d’Anna.

— Ton fils nous a vues.

— Oui.

— Pourquoi n’a-t-il rien dit ?

Anna regarda la porte fermée de la chambre de Lukas.

— Parce qu’il n’est pas encore perdu.

Ruth voulut répondre, mais les mots se brisèrent. Elle embrassa Anna sur les deux joues, puis descendit l’escalier avec sa fille, sans bagage, sans bruit, comme si vivre était devenu une forme de contrebande.

Le soir même, Lukas rentra tard. Il sentait la cigarette et la pluie. Son brassard avait disparu.

Anna le vit et sentit un espoir terrible se lever en elle. Mais Lukas posa sur la table un journal où l’on annonçait que le cardinal Innitzer avait rencontré Hitler à l’hôtel Imperial.

— Tu vois, dit-il. Même lui comprend qu’il faut s’adapter.

Franz prit le journal. Ses yeux parcoururent les lignes.

— Une rencontre ne veut rien dire.

— Elle veut dire qu’il n’est pas stupide.

— Attention, Lukas.

— Non, père. C’est toi qui dois faire attention. Tu caches des gens, tu imprimes des noms, tu parles trop. Et quand ils viendront, aucun cardinal ne te sauvera.

Anna frappa la table de sa paume.

— Assez.

Son cri les surprit tous les deux.

— Vous parlez comme si ce pays était une partie d’échecs entre hommes. Mais ce sont les mères qui devront regarder les portes s’ouvrir la nuit. Ce sont les mères qui compteront les enfants qui ne reviennent pas. Vous, avec vos journaux, vos grands mots, vos drapeaux, vos fidélités… vous ne voyez donc pas que la maison brûle déjà ?

Lukas baissa les yeux.

Franz replia lentement le journal.

Le nom du cardinal resta sur la table, au milieu des miettes.

IV. L’hôtel Imperial

L’hôtel Imperial de Vienne avait vu passer des princes, des ambassadeurs, des chanteuses, des généraux au regard vide. Ses lustres avaient éclairé des valses et des complots. En mars 1938, il éclaira une rencontre dont les conséquences pèseraient plus lourd que beaucoup de batailles.

Theodor Innitzer avait soixante-deux ans. Il portait sur les épaules la longue histoire d’une Église autrichienne habituée à parler avec les puissants. Dans l’ancien monde, celui qui s’écroulait à une vitesse obscène, on négociait avec les gouvernements. On obtenait des garanties. On protégeait les écoles, les journaux, les associations, les séminaires. On écrivait des lettres. On signait des déclarations. On cherchait une place pour l’Église dans l’ordre nouveau, même quand cet ordre sentait la fumée.

Hitler lui fit des promesses vagues. C’était son talent : laisser chacun entendre ce qu’il désirait entendre. Il parla de respect, de paix religieuse, de la place de l’Église. Il avait besoin de l’Autriche catholique. Il avait besoin que la conquête paraisse naturelle, bénie, presque liturgique.

Innitzer voulut croire qu’un arrangement était possible. Peut-être pensa-t-il aux écoles catholiques. Aux prêtres. Aux associations de jeunesse. Aux œuvres sociales. Peut-être se dit-il qu’un refus frontal provoquerait une répression immédiate. Peut-être crut-il que signer un texte aujourd’hui permettrait d’obtenir demain un espace de protection.

Les hommes qui se trompent gravement ne se sentent pas toujours lâches. Souvent, ils se sentent prudents.

Le 18 mars, Innitzer et les autres évêques catholiques autrichiens signèrent une déclaration approuvant l’Anschluss. La machine de propagande attendait ce papier comme un fauve attend une faiblesse. Sous sa signature, le cardinal ajouta de sa main les mots qui le suivraient jusque dans la tombe : « Heil Hitler ».

L’encre n’était pas encore sèche que le piège s’était déjà refermé.

Le régime diffusa la déclaration dans tout le Reich. On montra au peuple allemand et au monde catholique que même l’archevêque de Vienne saluait l’annexion. Dans les villages, les curés reçurent des consignes ambiguës. Dans les familles, on se disputa. Dans les prisons, les détenus comprirent qu’ils ne pourraient pas compter sur une condamnation claire.

Chez les Lechner, Franz lut le texte debout près de la fenêtre. Dehors, un voisin accrochait un drapeau.

Anna vit son mari pâlir.

— Franz ?

Il ne répondit pas.

Lukas, derrière lui, murmura :

— Tu vois.

Franz se retourna. Il avait les yeux rouges.

— Non. Justement, je vois.

Il prit le journal, le froissa, puis s’arrêta. Il le lissa de nouveau avec une douceur étrange, comme si déchirer ce papier ne suffisait pas à effacer la blessure.

— Ils lui ont volé sa main, dit Anna.

— Non, répondit Franz. C’est cela le pire. Sa main était à lui.

V. Rome

La réaction de Rome fut rapide. Le Vatican ne pouvait ignorer le désastre. Radio Vatican dénonça l’annexion. Le cardinal Eugenio Pacelli, secrétaire d’État du Saint-Siège, convoqua Innitzer.

Le voyage vers Rome fut, pour Innitzer, un chemin de honte. Les paysages défilaient derrière la vitre, mais il ne voyait peut-être que cette ligne sous sa signature. À chaque station, il pouvait imaginer les affiches, les journaux, les sourires des responsables nazis. L’Église qu’il avait voulu protéger venait de devenir l’ornement d’une conquête.

Pacelli ne l’accueillit pas comme un frère qu’on console, mais comme un homme qu’on ramène brutalement devant sa faute. Il lui fit comprendre que la déclaration avait été une catastrophe. Innitzer dut signer une rétractation au nom des évêques autrichiens, précisant que leur texte ne pouvait être compris comme l’approbation de quoi que ce soit de contraire à la loi de Dieu.

C’était nécessaire. C’était trop tard.

Dans les rues de Vienne, les gens ne lisaient pas les nuances de Rome. Ils se souvenaient de l’image : un cardinal, un papier, deux mots.

La rétractation ressemblait à un seau d’eau jeté sur une maison déjà consumée.

Pour Anna Lechner, cette correction officielle ne changea presque rien. Les écoles catholiques étaient menacées. Les journaux catholiques étouffés. Les opposants arrêtés. Les Juifs humiliés. Le vieux docteur Rosenfeld avait disparu. Ruth et Miriam étaient cachées quelque part, et personne ne savait combien de temps.

Un dimanche d’avril, la cloche de leur paroisse sonna d’une manière qui fit frissonner Franz. À la sortie de la messe, on annonça que les églises devaient hisser le drapeau à croix gammée, sonner les cloches et prier pour Hitler à l’occasion de son anniversaire.

Anna sortit sans attendre la bénédiction finale.

Sur le parvis, Lukas la rejoignit.

— Maman…

Elle se retourna.

— Ne me demande pas de comprendre.

— Je ne te demande rien.

— Alors pourquoi es-tu là ?

Le jeune homme regarda le drapeau qu’on préparait devant l’église.

— Parce que je ne sais plus où aller.

Anna sentit sa colère se fendre. Elle vit devant elle non pas le garçon arrogant des premiers jours, mais un enfant pris dans une avalanche.

— Rentre avec moi, dit-elle.

Il la suivit.

Ce soir-là, Lukas retira son brassard d’un tiroir et le brûla dans le poêle. Franz ne dit rien. Anna non plus. Le tissu se tordit, noircit, disparut en fumée.

Mais le monde extérieur ne brûlait pas si facilement.

VI. Les institutions tombent

L’illusion d’Innitzer mourut par morceaux.

Les promesses faites à l’hôtel Imperial ne valaient pas la poussière des tapis. Les nazis fermèrent des écoles catholiques. Ils supprimèrent des journaux. Ils confisquèrent des associations. Des prêtres furent arrêtés, interrogés, surveillés. Les organisations de jeunesse catholiques furent écrasées ou absorbées. Les croix restaient parfois aux murs, mais l’air devenait irrespirable.

Innitzer comprenait maintenant ce que d’autres avaient compris dès le premier jour : un pouvoir totalitaire ne partage pas l’espace. Il l’occupe tout entier, puis exige qu’on appelle cela la paix.

Au palais archiépiscopal, les visites se multipliaient. Des mères demandaient où étaient leurs fils. Des professeurs suppliaient qu’on intervienne pour sauver une école. Des convertis d’origine juive, qui avaient cru que le baptême les protégerait, découvraient que les bourreaux n’avaient que faire de la grâce. Des Roms catholiques des campagnes faisaient porter des lettres maladroites, pleines de fautes, dans lesquelles ils appelaient le cardinal « notre père » et demandaient s’ils avaient encore une place dans le pays où ils étaient nés.

Chaque requête était une pierre posée sur la conscience d’Innitzer.

Il écrivait. Il recevait. Il tentait. Il échouait souvent. Parfois, un nom était retiré d’une liste. Parfois, un homme ressortait d’un bureau plus vivant qu’il n’y était entré. Parfois, une famille gagnait quelques semaines. Dans ces semaines-là, il y avait des vies entières.

Mais rien ne réparait mars.

Franz Lechner, de son côté, continuait d’imprimer la nuit. Plus prudemment. Plus rarement. Dans une cave humide, avec deux autres hommes et une femme nommée Elise, il tirait des feuillets qui dénonçaient les arrestations et donnaient des informations pour aider les persécutés. Lukas, désormais, faisait le guet.

Le père et le fils ne parlaient pas beaucoup. Leur amour avait traversé une fissure. On pouvait encore passer d’un bord à l’autre, mais il fallait regarder où poser le pied.

Un soir, alors qu’ils rentraient ensemble, Lukas demanda :

— Tu crois qu’on peut revenir en arrière après s’être trompé ?

Franz marcha longtemps avant de répondre.

— On ne revient jamais vraiment en arrière.

— Alors à quoi bon ?

— On peut avancer autrement.

— Et si les gens ne pardonnent pas ?

Franz pensa au cardinal. À la signature. Aux deux mots. À la rétractation. Aux cloches pour Hitler. Puis à Ruth. À Miriam. À son propre fils.

— Le pardon n’est pas un droit, dit-il. C’est une grâce. On ne l’exige pas. On vit de façon à ne pas l’insulter.

Lukas garda cette phrase comme on garde une brûlure utile.

VII. La cathédrale Saint-Étienne

À l’automne 1938, Vienne portait un visage plus dur. L’euphorie des premiers jours avait laissé place à l’organisation méthodique de la peur. Les façades étaient les mêmes, les cafés servaient encore des boissons chaudes, les tramways passaient, les enfants jouaient parfois, mais tout avait changé d’odeur. Une ville sous surveillance apprend à respirer par petites gorgées.

Le 7 octobre, le cardinal appela à une journée de prière à la cathédrale Saint-Étienne.

Anna décida d’y aller. Franz refusa d’abord.

— Je ne veux pas l’entendre.

— Moi non plus, dit-elle. C’est pour cela que nous devons y aller.

Lukas demanda à les accompagner.

Ils arrivèrent avant la tombée du soir. Déjà, la foule se pressait autour de la cathédrale. Beaucoup de jeunes étaient là. Des visages pâles, tendus, avides d’une parole qui ne soit pas un ordre aboyé. À l’intérieur, les voûtes semblaient contenir toute l’angoisse de la ville. Les cierges tremblaient. La pierre respirait le froid.

Quand Innitzer monta en chaire, un murmure parcourut l’assemblée.

Anna le regarda avec une dureté qu’elle ne se connaissait pas. Voilà l’homme qui avait signé. Voilà l’homme qui avait permis aux lâches de dire : même l’Église approuve. Voilà l’homme qui avait peut-être cru sauver des murs en sacrifiant une parole.

Il paraissait fatigué.

Puis il parla.

Sa voix ne fut pas tonitruante. Elle n’avait rien des tribuns qui enflamment les foules pour mieux les dévorer. Elle était grave, presque nue. Il dit qu’ils avaient beaucoup perdu. Il dit que les derniers mois avaient arraché aux catholiques leurs œuvres, leurs institutions, leurs sécurités. Et puis, avec une clarté qui fit passer un frisson dans la nef, il affirma qu’il n’y avait qu’un seul Führer : Jésus-Christ.

Le mot, dans cette bouche, changeait de camp.

Lukas serra les poings. Franz ferma les yeux. Anna sentit les larmes lui monter, et cela la mit en colère. Elle ne voulait pas être émue. Elle voulait que la faute reste simple, que le coupable reste coupable, que le monde cesse de lui demander de tenir ensemble des vérités contradictoires.

Mais l’homme qui avait signé en mars parlait maintenant comme celui qui avait compris l’abîme.

À la sortie, la foule ne riait pas. On ne criait pas victoire. On se regardait avec cette stupeur des gens qui viennent d’entendre une porte s’ouvrir dans un mur.

— Est-ce que cela change quelque chose ? demanda Lukas.

Franz répondit :

— Pour ceux qui ont entendu, oui.

Anna ajouta :

— Pour ceux qui sont déjà arrêtés, non.

Aucun des deux hommes ne répondit.

Le lendemain, les nazis attaquèrent le palais de l’archevêque.

Ils étaient une centaine, certains très jeunes, d’autres assez âgés pour savoir exactement ce qu’ils faisaient. Ils brisèrent des meubles, jetèrent des dossiers par les fenêtres, mirent le feu à des papiers dans la rue. La foule criait contre le clergé. On traitait Innitzer de traître. On réclamait qu’il soit envoyé dans un camp.

En mars, ils l’avaient exhibé comme une caution. En octobre, ils voulaient le punir d’avoir retrouvé une voix.

Anna entendit la nouvelle au marché. Une femme dit :

— Bien fait pour lui.

Anna resta silencieuse. Elle comprenait la phrase. Elle ne pouvait pas tout à fait la prononcer.

VIII. Ruth revient

L’hiver arriva avec une brutalité de chien maigre. Le froid s’infiltrait sous les portes. Les files d’attente s’allongeaient. La peur, elle, ne connaissait pas de saison.

Un soir de novembre, quelqu’un frappa chez les Lechner. Trois coups légers, puis deux. Le signal convenu.

Franz ouvrit.

Ruth entra, méconnaissable. Ses cheveux avaient été coupés court. Miriam n’était pas avec elle.

Anna sentit immédiatement le pire.

— Où est-elle ?

Ruth s’assit. Ses mains tremblaient si fort qu’Anna dut lui tenir les poignets.

— Cachée. Pour l’instant. Chez des gens près de Krems. Je ne peux pas rester avec elle. C’est trop dangereux.

Lukas apporta de l’eau. Ruth le regarda longtemps. Elle se souvenait du brassard. Lui aussi. Il posa le verre devant elle sans oser lever les yeux.

— Merci, dit-elle.

Ce simple mot lui fit plus mal qu’une insulte.

Ruth avait besoin d’un document, d’un contact, d’une adresse sûre. Franz connaissait quelqu’un qui pouvait peut-être l’aider à passer plus loin, ou à se cacher dans une institution religieuse. Le réseau était fragile. Des prêtres, des laïcs, des religieuses, des fonctionnaires qui détournaient le regard, quelques hommes du palais archiépiscopal capables de faire remonter des demandes.

— Le cardinal aide ? demanda Anna.

Ruth eut un sourire sans joie.

— On dit que oui. On dit beaucoup de choses.

— Tu accepterais son aide ?

Ruth la fixa.

— Anna, si l’homme qui m’a poussée dans l’eau me tend ensuite la main, je peux haïr sa main et la prendre quand même.

Cette phrase resta dans la pièce longtemps après qu’elle eut été prononcée.

Franz organisa un rendez-vous. Lukas insista pour accompagner Ruth jusqu’au premier point de passage. Anna refusa d’abord, puis comprit qu’il avait besoin de faire ce chemin.

Ils partirent avant l’aube. Dans les rues, Vienne semblait retenir son souffle. Ruth marchait vite, le col relevé. Lukas gardait quelques pas de distance, comme un inconnu. À l’angle d’une rue, deux hommes en uniforme contrôlaient des papiers. Ruth s’arrêta.

— Je ne peux pas.

Lukas regarda autour de lui. Il aperçut une charrette de livraison près d’une boulangerie.

— Venez.

Il parla au boulanger, un ancien ami de Franz. Quelques minutes plus tard, Ruth était cachée sous une toile, entre des sacs de farine. Lukas monta à côté du conducteur. Les hommes en uniforme jetèrent un œil distrait, plaisantèrent sur le pain, laissèrent passer.

Quand ils arrivèrent au point convenu, Ruth descendit. Avant de partir, elle se tourna vers Lukas.

— Pourquoi fais-tu cela ?

Il aurait pu répondre : parce que j’ai honte. Parce que ma mère vous a sauvée. Parce que mon père me regarde comme s’il cherchait encore son fils. Parce que j’ai porté un brassard et que je veux arracher la peau qui s’en souvient.

Il dit seulement :

— Parce que j’aurais dû le faire plus tôt.

Ruth posa sa main sur sa joue avec une douceur inattendue.

— Alors fais-le maintenant.

IX. Les papiers du palais

Au palais archiépiscopal, après l’attaque d’octobre, on réparait les meubles et l’on ramassait les documents comme on ramasse les os après un désastre. Chaque dossier brûlé pouvait contenir une demande d’aide, un nom, une trace. Le feu ne détruit pas seulement le papier ; il efface les chemins.

Innitzer avançait dans les couloirs avec une lenteur nouvelle. Ses collaborateurs le trouvaient changé. Moins confiant. Plus sombre. Il écoutait davantage. Il ne croyait plus aux promesses du régime, mais il ne pouvait pas non plus devenir un insurgé au sens où certains l’auraient voulu. Il était cardinal, prisonnier d’une fonction, d’une prudence, d’un âge, d’une histoire. Il pouvait parler parfois, intervenir souvent, risquer quelque chose, mais pas tout. Était-ce assez ? Non. Était-ce rien ? Non plus.

C’est dans cette zone grise, moralement inconfortable, que se jouèrent beaucoup de vies.

Une religieuse nommée sœur Margarete tenait une liste codée de personnes à aider. Un prêtre de campagne envoyait des renseignements sur des familles roms catholiques menacées. Un ancien avocat, converti depuis vingt ans, suppliait qu’on reconnaisse son mariage religieux pour empêcher la déportation de sa femme. Des lettres partaient vers des bureaux où les fonctionnaires répondaient avec des formules sèches. Parfois, Innitzer signait personnellement. Parfois, son nom sur une enveloppe suffisait à ralentir la machine. Parfois, il ne servait à rien.

Le nom de Ruth apparut un jour dans une note transmise par un intermédiaire.

Innitzer lut le dossier. Femme juive, veuve, une enfant cachée. Aucune protection légale. Risque imminent.

Il posa la main sur le papier.

Depuis mars, chaque dossier juif portait pour lui une accusation muette. Il ne pouvait pas regarder ces noms sans revoir la signature. On lui avait dit parfois : Éminence, vous ne pouviez pas savoir. Mais c’était faux. On ne sait jamais tout, mais on sait assez. Il avait su la violence. Il avait su l’idéologie. Il avait su la haine. Il avait cru pouvoir négocier avec elle.

Il écrivit une lettre. Puis une autre. Il demanda que cette femme soit considérée comme relevant d’une situation particulière, invoqua des liens avec des œuvres catholiques, chercha la faille administrative. Il savait que le mensonge bureaucratique pouvait parfois sauver de la vérité meurtrière.

Quand la lettre partit, il resta seul.

Sur son bureau, une copie de la déclaration de mars était conservée dans un dossier. On lui avait conseillé de la détruire. Il avait refusé. Non par fierté. Par punition.

Il ouvrit le dossier et regarda les deux mots.

Ils semblaient plus noirs que le reste de l’encre.

X. La guerre

Le 1er septembre 1939, la guerre éclata avec l’invasion de la Pologne. Pour les familles de Vienne, les grandes annonces de la radio prirent rapidement la forme de convocations, de rationnements, de lettres militaires et de silences.

Lukas fut appelé. Anna reçut la nouvelle sans pleurer, ce qui effraya davantage Franz que des sanglots. Elle posa le papier sur la table, exactement à l’endroit où, un an plus tôt, Franz avait froissé le journal annonçant la déclaration du cardinal.

— Non, dit-elle.

Mais le papier ne discutait pas.

Lukas partit un matin gris. À la gare, des jeunes hommes riaient trop fort. Des mères ajustaient des cols, donnaient du pain, glissaient des médailles dans les poches. Anna avait cousu un petit morceau du vieux crucifix familial dans la doublure de la veste de son fils. Elle ne lui dit pas.

Franz serra Lukas contre lui.

— Reste humain.

Lukas répondit :

— J’essaierai.

Anna le gifla.

Le bruit claqua au milieu du quai. Lukas resta immobile, la joue rouge.

— Tu n’essaieras pas, dit-elle. Tu le resteras. Tu m’entends ? Tu le resteras.

Alors il pleura. Pas longtemps. Juste assez pour redevenir son fils avant de monter dans le train.

La guerre étendit son ombre sur toutes les consciences. Innitzer, devenu plus critique envers la politique raciale nazie, n’en demeura pas moins un homme de son temps, marqué par un antibolchevisme profond. Lorsque l’Allemagne attaqua l’Union soviétique en juin 1941, il soutint ouvertement cette guerre à l’Est, comme beaucoup de catholiques qui voyaient dans le communisme un ennemi mortel. Mais cette guerre fut accompagnée de massacres, de crimes immenses, de souffrances qu’aucun discours idéologique ne pouvait purifier.

L’histoire ne donne pas souvent à ses acteurs la gentillesse d’être cohérents. Innitzer pouvait aider des persécutés et soutenir une campagne militaire qui ouvrait d’autres gouffres. Il pouvait sauver quelques vies et ne pas comprendre assez vite la logique de mort qui en engloutissait des milliers. C’est pourquoi son portrait résistait aux simplifications. Les saints de vitrail ne commettent pas d’erreurs politiques. Les hommes, oui.

Dans ses lettres du front, Lukas écrivait peu. Il parlait du froid, de la boue, de camarades blessés, jamais de ce qu’il faisait. Anna lisait entre les lignes et y trouvait des abîmes.

Un jour, une lettre arriva avec une phrase qui la fit s’asseoir.

« Maman, j’ai vu un homme à genoux dans la neige, et j’ai pensé au docteur Rosenfeld. Je crois que c’est ainsi que Dieu punit les lâches : il leur rend la mémoire au moment où ils voudraient l’éteindre. »

Anna porta la lettre à ses lèvres.

Franz dit :

— Il revient.

— Pas encore, répondit-elle. Mais il sait où est la route.

XI. Miriam

En 1942, Ruth fut arrêtée.

La nouvelle arriva par un canal brisé, comme toutes les nouvelles de ce genre : une femme avait entendu un nom, un prêtre avait confirmé une date, un fonctionnaire avait laissé tomber un mot. Il n’y avait pas de tombe, pas de lettre, pas de certitude. Seulement l’évidence qu’elle avait disparu dans la machine.

Miriam, sa fille, avait survécu parce qu’elle avait été déplacée trois fois. La dernière cachette était une ferme tenue par une veuve catholique qui ne posait jamais de questions inutiles. Anna voulut la récupérer, mais Franz l’en empêcha.

— Ici, c’est trop dangereux.

— Elle n’a plus sa mère.

— Justement. Si nous la perdons aussi ?

Anna haït son mari pendant une heure entière. Puis elle comprit qu’il avait raison, et le haït un peu plus pour cela.

Elle envoya à Miriam de petits paquets : des chaussettes, une image pieuse, un morceau de tissu bleu ayant appartenu à Ruth. Jamais de lettre complète. Jamais d’adresse visible. Chaque geste d’amour devait porter un masque.

Innitzer, de son côté, continuait d’intervenir lorsque des cas lui parvenaient. Son palais devint pour certains un lieu où tenter l’impossible. Les couloirs portaient des chuchotements : une famille avait obtenu un délai ; un homme avait été relâché ; une femme avait disparu malgré tout. On ne savait jamais si l’on devait remercier Dieu ou maudire l’insuffisance de l’aide.

Un soir de 1943, Franz fut arrêté.

Il n’y eut pas de scène héroïque. Pas de discours. Deux hommes vinrent à l’aube. Ils fouillèrent l’appartement, trouvèrent des fragments de papier, posèrent des questions auxquelles Anna répondit par le silence. Franz embrassa sa femme sur le front.

— Ne donne aucun nom.

— Reviens, dit-elle.

Il sourit tristement.

— Voilà un ordre difficile.

On l’emmena.

Anna se rendit trois fois au palais archiépiscopal. La première, elle attendit cinq heures. La deuxième, on prit son dossier. La troisième, elle fut reçue par un secrétaire au visage épuisé. Elle donna le nom de Franz, son métier, la date de l’arrestation, les circonstances.

— Nous transmettrons, dit l’homme.

— À qui ?

Il hésita.

— Là où cela peut encore servir.

Anna eut envie de le secouer. De crier. De dire que son mari n’était pas un dossier mais un homme qui ronflait légèrement, qui coupait le pain trop épais, qui avait appris à leur fils à faire du vélo. Mais le secrétaire avait devant lui une pile d’autres maris, d’autres fils, d’autres pères.

Elle sortit dans la rue avec une rage sans objet.

Quelques semaines plus tard, Franz fut transféré. Puis plus rien.

Anna ne sut jamais exactement ce que l’intervention du palais avait tenté. Elle sut seulement qu’une note signée d’un haut responsable ecclésiastique avait retardé son départ. Retardé, pas empêché. Dans les temps de meurtre, même un retard pouvait contenir une prière. Mais une prière ne rendait pas un lit moins vide.

XII. Le feu sur la ville

En avril 1945, Vienne fut prise dans les derniers soubresauts de la guerre. Les bombardements, les combats de rue, la peur des représailles et l’effondrement du régime transformèrent la ville en une bête blessée.

Anna avait vieilli au-delà de son âge. Ses cheveux avaient blanchi. Elle vivait avec l’absence de Franz comme avec un meuble massif au milieu de la pièce : impossible à déplacer, impossible à ignorer. Lukas revint avant la fin, amaigri, fiévreux, avec un regard que les jeunes hommes ne devraient jamais avoir. Il boitait légèrement. Il ne portait plus aucun signe, sinon celui des survivants honteux.

Quand Anna ouvrit la porte et le vit, elle ne cria pas. Elle posa les deux mains sur son visage et dit :

— Tu es là.

Il s’effondra contre elle.

— Père ?

Elle ferma les yeux.

Il comprit.

Pendant les combats, la cathédrale Saint-Étienne fut gravement endommagée par un incendie. Les flammes léchèrent ce centre de pierre et de foi qui avait vu les prières d’octobre, les fastes anciens, les enterrements, les mariages, les lâchetés et les réveils. Les Viennois regardèrent brûler une partie d’eux-mêmes.

Innitzer contempla les ruines avec une douleur que nul ne songea à lui contester. La cathédrale n’était pas seulement son siège ; elle était le cœur visible d’une ville qui avait tout perdu, y compris l’innocence de prétendre n’avoir rien vu.

Après la guerre, les comptes commencèrent. Ils ne furent jamais simples. Qui avait résisté ? Qui avait profité ? Qui avait applaudi ? Qui avait eu peur ? Qui avait signé ? Qui avait sauvé ? Les mêmes noms apparaissaient parfois dans plusieurs colonnes.

Lukas parla peu de ce qu’il avait vécu. Il aida à déblayer les décombres. Anna le vit un matin porter des pierres près de Saint-Étienne. À quelques mètres, des prêtres, des ouvriers, des veuves, des anciens soldats, des enfants sans père travaillaient ensemble. La reconstruction avait quelque chose d’indécent et de nécessaire. On relevait des murs avant d’avoir compris pourquoi ils étaient tombés.

Un jour, près de la cathédrale, Anna aperçut Innitzer.

Il était plus petit qu’elle ne l’imaginait. Ou peut-être était-ce le poids des années qui l’avait tassé. Des gens l’entouraient. Certains lui baisaient l’anneau. D’autres le regardaient avec froideur. Anna resta à distance.

Lukas la rejoignit.

— Tu veux lui parler ?

— Pour dire quoi ?

— Que père est mort.

— Il le sait déjà. Pas son nom peut-être. Mais il le sait.

Innitzer tourna la tête à cet instant, comme s’il avait entendu. Son regard croisa celui d’Anna. Elle ne s’inclina pas. Elle ne détourna pas les yeux. Dans ce face-à-face muet, il y avait toute une époque : la foi blessée, la colère des mères, la faute des chefs, le courage tardif, les vies sauvées, les vies perdues.

Le cardinal baissa légèrement la tête.

Ce n’était pas une absolution. Ce n’était même pas une excuse. C’était peu. Mais Anna comprit qu’il savait.

Et parce qu’elle n’était pas Dieu, elle ne pardonna pas.

XIII. Après les ruines

Les années d’après-guerre furent grises, laborieuses, pleines de files d’attente et de conversations interrompues. On cherchait des disparus. On remplissait des formulaires. On reconstruisait des toits. On se disputait sur les responsabilités avec cette énergie particulière des survivants qui ont besoin d’un récit pour ne pas être engloutis.

Miriam revint à Vienne en 1946.

Elle avait grandi trop vite. À treize ans, elle avait les yeux d’une vieille femme et les gestes brusques d’un animal habitué à fuir. Anna l’accueillit comme sa propre fille. Lukas, en la voyant, dut sortir de la pièce. Il pleura dans l’escalier, silencieusement, pour Ruth, pour son père, pour le garçon au brassard qu’il avait été.

Miriam ne demanda pas tout de suite où était sa mère. Elle le savait déjà, d’une manière que les enfants savent quand les adultes ont cessé d’espérer. Elle demanda seulement :

— Est-ce qu’elle a eu peur ?

Anna répondit après un long silence :

— Oui. Mais elle t’a aimée plus que sa peur.

Miriam hocha la tête. Cela lui suffit pour ce jour-là.

Lukas consacra les années suivantes à aider des familles à retrouver des traces, des papiers, des biens volés quand c’était possible. Il ne se maria jamais. Non par héroïsme, mais parce qu’il disait avoir trop d’ombres à partager. Anna trouvait cette phrase trop théâtrale et lui ordonnait régulièrement de vivre quand même.

— Les morts n’ont pas besoin que tu deviennes une tombe, disait-elle.

La cathédrale Saint-Étienne rouvrit en 1952 après de longs travaux. Le jour de la réouverture, Anna s’y rendit avec Miriam et Lukas. Les voûtes restaurées portaient encore, pour qui savait regarder, la mémoire du feu. Les pierres neuves ne mentaient pas ; elles ne prétendaient pas être anciennes. Elles disaient simplement : ici, quelque chose a été détruit, et nous avons choisi de ne pas laisser le vide gagner.

Innitzer était là, vieilli, affaibli. Il avait consacré beaucoup d’énergie à reconstruire l’Église autrichienne, ses institutions, ses œuvres. Certains voyaient en lui un homme qui avait fini par résister. D’autres ne voyaient que la signature de 1938. Les deux camps avaient des preuves. Les deux camps avaient des morts.

Pendant la cérémonie, Miriam murmura à Anna :

— C’est lui ?

— Oui.

— Le cardinal ?

— Oui.

— Celui qui a signé ?

Anna regarda l’autel, les cierges, la foule.

— Oui.

Miriam resta silencieuse. Puis elle demanda :

— Et celui qui a aidé certains à se cacher ?

— Oui aussi.

La jeune fille fronça les sourcils.

— Je n’aime pas les histoires où les gens sont deux choses à la fois.

Anna eut un sourire triste.

— Alors tu n’aimeras pas l’histoire des hommes.

XIV. Le dernier lit

Theodor Innitzer mourut le 9 octobre 1955 dans son lit, à soixante-dix-neuf ans.

La nouvelle se répandit dans Vienne avec une sobriété étrange. Les journaux rappelèrent son origine pauvre, son ascension, sa carrière universitaire, son engagement social, son rôle d’archevêque, sa protestation contre la famine en Ukraine, son erreur de 1938, son sermon d’octobre, l’attaque de son palais, ses interventions en faveur de persécutés, la reconstruction de Saint-Étienne. Selon la page que l’on lisait, il était presque un héros tragique ou presque un coupable impardonnable.

Anna lut l’article au petit déjeuner. Ses mains étaient noueuses maintenant. Lukas, assis en face d’elle, attendait sa réaction.

— Alors ? demanda-t-il.

— Alors il est mort.

— C’est tout ?

Elle replia le journal.

— Les morts appartiennent à Dieu. Les conséquences restent avec nous.

Miriam, devenue institutrice, arriva plus tard avec des fleurs. Pas pour le cardinal. Pour Ruth, dont on avait enfin inscrit le nom sur une plaque commémorative. Les trois se rendirent ensemble près de la cathédrale. Vienne avait retrouvé de la musique, des cafés, des enfants bruyants, des vitrines. Mais sous les pavés, sous les façades, sous les conversations polies, l’autre ville demeurait.

Ils s’arrêtèrent devant Saint-Étienne. Les cloches sonnèrent. Anna pensa aux cloches d’avril 1938, quand on avait prié pour Hitler. Puis à celles de 1952, quand la cathédrale avait rouvert. Le même métal pouvait appeler au mensonge ou à la guérison. Tout dépendait de la main qui tirait la corde.

Lukas dit :

— Tu crois qu’il a regretté ?

Anna répondit :

— Oui.

— Cela suffit ?

Elle regarda Miriam, puis les passants, puis les pierres restaurées.

— Non.

Le mot tomba sans cruauté. Simplement.

Puis elle ajouta :

— Mais si le regret ne suffit pas, il peut quand même empêcher un homme de mentir jusqu’au bout.

Ils entrèrent dans la cathédrale.

Anna n’avait pas remis le crucifix de sa mère au mur. Elle l’avait gardé dans une boîte, enveloppé de tissu, avec les lettres de Franz et le morceau de brassard brûlé que Lukas, un jour, avait avoué avoir conservé sous forme de cendre dans une petite enveloppe. La foi d’Anna n’était plus décorative. Elle n’avait plus besoin d’être exposée. Elle avait vécu sous les planches, dans les caves, dans les gestes dangereux, dans l’eau donnée à Ruth, dans la gifle sur un quai de gare, dans le refus de confondre prudence et vérité.

À l’intérieur de Saint-Étienne, Miriam alluma un cierge.

— Pour ma mère, dit-elle.

Lukas en alluma un autre.

— Pour père.

Anna en prit un troisième. Elle hésita longtemps.

— Pour ceux qui ont parlé trop tard, dit-elle enfin. Et pour ceux qui ont attendu leur parole.

La flamme trembla, puis se redressa.

C’était peu de chose, une flamme. Une respiration de lumière. Le moindre souffle pouvait l’éteindre. Mais dans une cathédrale reconstruite, dans une ville qui avait connu les cris, les bottes, les mensonges et le feu, cette petite clarté disait encore qu’il existait une différence entre survivre et se sauver.

Le cardinal avait écrit deux mots qui avaient blessé l’histoire. Il en avait prononcé d’autres, plus tard, qui avaient rendu du courage à certains. Entre les deux, des vies avaient été perdues, d’autres sauvées, et aucune phrase ne pouvait équilibrer parfaitement la balance.

Anna sortit de la cathédrale avec Lukas et Miriam. Le ciel de Vienne était clair. Sur la place, des enfants couraient après des pigeons sans savoir ce que les pierres avaient vu. Miriam glissa son bras sous celui d’Anna.

— Raconte-moi encore ma mère, demanda-t-elle.

Anna sourit.

— Ta mère avait peur des souris, mais elle a défié des hommes qui se croyaient invincibles.

Lukas ajouta :

— Et elle m’a pardonné avant que je ne le mérite.

Miriam le regarda.

— Elle était comme ça ?

Anna serra le bras de la jeune femme.

— Non. Elle était mieux que ça. Elle n’a pas pardonné pour te donner bonne conscience. Elle t’a laissé une chance d’être autre chose.

Ils marchèrent lentement dans la ville.

Derrière eux, la cathédrale sonnait. Devant eux, Vienne recommençait à vivre, imparfaite, coupable, debout. Et sous les pas d’Anna, dans le silence profond de sa mémoire, les deux mots du cardinal demeuraient comme une tache d’encre que rien n’effacerait tout à fait.

Mais autour de cette tache, d’autres lignes avaient été écrites : des lettres de secours, des sermons de rupture, des noms sauvés, des enfants cachés, des pierres relevées, des aveux murmurés à table, des mères qui refusaient de laisser leurs fils devenir des bourreaux.

L’histoire ne blanchit pas les fautes parce qu’elles sont suivies de remords. Elle ne nie pas non plus les gestes de courage parce qu’ils viennent d’un homme qui a failli. Elle garde tout. Elle oblige les vivants à regarder l’ensemble sans confort.

Anna le savait désormais.

Et c’est pourquoi, chaque année, le 12 mars, elle descendait dans la rue avant l’aube, posait une fleur devant la plaque où le nom de Ruth avait été gravé, puis entrait seule dans Saint-Étienne. Elle ne priait jamais longtemps. Elle disait seulement :

— Seigneur, donne-nous des hommes qui parlent avant qu’il ne soit trop tard.

Puis elle rentrait chez elle, ouvrait les volets, préparait du café pour Miriam et Lukas, et laissait la lumière entrer.