« On ne répond pas à un drame par des cris » : face aux mobilisations sur l’affaire Lyhanna, le mépris de Macron
La colère populaire, lorsqu’elle est nourrie par l’injustice et la tragédie, possède une force que les murs des palais présidentiels ne devraient jamais pouvoir étouffer. Pourtant, c’est à un spectacle d’une froideur technocratique absolue que les citoyens français assistent ces derniers jours. Alors que le pays est encore sous le choc de la mort tragique de Lyhanna, une collégienne de seulement onze ans retrouvée sans vie dans le Gers, la réponse de l’exécutif est tombée comme un couperet, non pas pour apaiser ou réformer, mais pour fustiger ceux qui pleurent et réclament justice. Au sortir du Conseil des ministres, les mots rapportés du chef de l’État, Emmanuel Macron, ont agi comme un véritable affront pour les dizaines de milliers de personnes mobilisées à travers le territoire national.

Par la voix de la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, le président de la République a choisi de balayer d’un revers de main la mobilisation citoyenne et féministe avec une formule qui restera sans doute gravée comme un symbole de déconnexion : « On ne répond pas à un drame par des cris. La précipitation et la démagogie sont des réponses qui ne sont pas à la hauteur et qui ne sont pas respectueuses ». En une seule phrase, la douleur légitime d’une nation et la détresse des proches de la victime se retrouvent disqualifiées, renvoyées au rang d’une meute désordonnée et impulsive. Pour les manifestants qui s’étaient rassemblés jusque sous les fenêtres du ministère de la Justice, le message est clair : circulez, il n’y a rien à entendre.
Cette rhétorique du mépris n’est malheureusement pas une nouveauté sous l’actuelle gouvernance, mais elle prend une tournure particulièrement révoltante lorsque l’on examine les faits de l’affaire Lyhanna. Le suspect dans cette affaire, un homme identifié sous le nom de Jérôme B., n’était pas un inconnu pour les services de l’ordre ni pour l’appareil judiciaire. Soupçonné de viol, il avait fait l’objet de plusieurs signalements précis et répétés par le passé. Des alertes rouges qui, si elles avaient été traitées avec la rigueur et l’urgence requises, auraient pu modifier radicalement le cours des événements et sauver la vie d’une enfant. Face à une telle faillite, comment l’exécutif peut-il s’étonner que la réponse du public se traduise par des cris de colère et une exigence absolue de comptes ?

Certes, au cours de ce même Conseil des ministres, Emmanuel Macron a fini par admettre du bout des lèvres qu’il y avait eu « des dysfonctionnements manifestes » et qu’il convenait désormais de faire la lumière sur « ce qui relève désormais des responsabilités individuelles et des dysfonctionnements systémiques dans l’ensemble des services publics impliqués ». Mais cette concession technique perd toute sa substance lorsqu’elle est immédiatement suivie d’une auto-justification politique. Le chef de l’État s’est empressé de rappeler que « beaucoup de choses ont été faites depuis neuf ans » et qu’il faut renforcer l’existant « avec méthode ». Une manière habile mais usée de diluer la responsabilité politique dans une lenteur administrative, alors que l’urgence commande des actes immédiats et d’envergure.
Pour les associations de défense des droits des femmes et les collectifs de citoyens, cette attitude est perçue comme une énième trahison de la promesse originelle du quinquennat, qui avait pourtant érigé la lutte contre les violences sexistes et sexuelles en « grande cause ». Sur le terrain, l’incompréhension cède la place à une indignation profonde. Réduire les demandes de réformes structurelles, notamment l’adoption d’une loi intégrale contre les violences sexuelles et l’allocation de budgets massifs pour les tribunaux et les forces de l’ordre, à de la « démagogie » relève d’une stratégie politique d’évitement particulièrement cynique. Les syndicats de magistrats eux-mêmes ne cessent d’alerter sur le manque cruel de moyens à tous les niveaux de la chaîne judiciaire, confirmant que les dysfonctionnements ne sont pas de simples erreurs isolées, mais les conséquences directes d’un système exsangue.

Ce décalage flagrant entre la communication officielle et la réalité vécue par les citoyens rappelle d’autres épisodes où le sommet de l’État a préféré protéger les institutions ou des figures d’autorité plutôt que d’entendre le cri des victimes. Les observateurs de la vie politique ne manquent pas de faire le parallèle avec des prises de position passées qui avaient déjà lourdement entaché la crédibilité de la parole présidentielle sur ces sujets cruciaux. De la défense obstinée de collaborateurs ministériels contestés au soutien public apporté à des icônes culturelles visées par de graves accusations criminelles au nom de la défense du patrimoine artistique, le fil conducteur reste le même : une immense difficulté à concevoir la gravité systémique des violences sexuelles et sexistes en France.
Derrière les grilles closes des ministères et les déclarations aseptisées des porte-paroles, la réalité sociale est pourtant bien là, vibrante et déterminée. Les dizaines de milliers de personnes qui ont battu le pavé ne réclament pas des réactions impulsives ou des lynchages publics, contrairement à ce que tente de faire croire la communication de l’Élysée. Elles exigent une refonte globale, une prise de conscience humaine et, par-dessus tout, le respect dû à la mémoire de Lyhanna et à la sécurité de toutes les jeunes filles du pays. En opposant une fin de non-recevoir hautaine à cette vague de solidarité et de deuil national, le pouvoir en place ne fait que creuser un peu plus le fossé qui le sépare du peuple, transformant un drame humain évitable en une crise de confiance politique majeure.