Posted in

Liban sous les bombes : civils tués, patrimoine menacé et peur d’une escalade incontrôlable

Liban sous les bombes : civils tués, patrimoine menacé et peur d’une escalade incontrôlable

Le Liban a vécu une nouvelle journée de feu et de peur, dans un contexte régional déjà explosif. Jeudi, plusieurs frappes israéliennes ont visé le sud du pays ainsi que la région de Beyrouth, faisant au moins 17 morts selon les autorités libanaises. Parmi les victimes figurent une femme et deux enfants tués à Choueifat, une ville située en bordure de la banlieue sud de la capitale, zone connue pour être un bastion du Hezbollah. Cette attaque, qui a également fait plusieurs blessés, a brutalement rappelé que la guerre ne se limite plus aux lignes de front : elle atteint désormais les familles, les quartiers résidentiels et les lieux où les civils tentaient encore de préserver un semblant de vie normale.

Le drame de Choueifat a particulièrement marqué les esprits. D’après le ministère de la santé libanais, l’attaque a tué une femme, sa petite fille et un enfant de nationalité syrienne. Quinze personnes ont également été blessées, dont des enfants et des femmes. L’armée israélienne, de son côté, a évoqué une « frappe ciblée » dans la capitale, sans fournir davantage de détails immédiats sur l’objectif visé. Mais pour les habitants, la distinction entre cible militaire et conséquence civile devient de plus en plus difficile à entendre lorsque les immeubles sont endommagés, que les familles fuient en urgence et que les corps des victimes sont retirés des décombres.

Dans le sud du Liban, la situation s’est également aggravée. Israël a étendu sa « zone de combat » contre le Hezbollah pro-iranien, alors que des bombardements ont touché plusieurs secteurs du territoire. Le bilan, d’abord annoncé à au moins 14 morts dans le sud, s’est ensuite alourdi avec les victimes signalées près de Beyrouth. Cette intensification intervient malgré un cessez-le-feu théoriquement en vigueur depuis le 17 avril, mais dont les violations et les affrontements répétés ont déjà fragilisé toute perspective de retour au calme.

La Force intérimaire des Nations unies au Liban, la Finul, a exprimé une vive inquiétude face à cette montée de tension. Sa porte-parole, Kandice Ardiel, a fait état d’environ 670 projectiles tirés mercredi, un niveau présenté comme le plus élevé depuis le 17 avril. Pour la mission onusienne, cette dynamique « mine davantage la stabilité » dans une région où les civils paient déjà le prix le plus lourd. La Finul a aussi souligné que des centaines de milliers de personnes ont été forcées de quitter leur domicile, souvent dans l’urgence, sans savoir quand elles pourront revenir ni ce qu’elles retrouveront derrière elles.

À Tyr, ville millénaire du sud du Liban, la peur a pris une dimension supplémentaire. Les frappes ont été menées après des ordres d’évacuation adressés aux habitants, tandis que des images rapportées par l’AFP montraient une boule de feu suivie d’un épais panache de fumée. La ville, chargée d’histoire et associée à un patrimoine exceptionnel, est aujourd’hui prise dans une spirale où la destruction ne touche pas seulement les bâtiments modernes, mais menace aussi la mémoire profonde du pays. Les autorités libanaises ont dénoncé des attaques à proximité de sites classés et protégés, notamment autour de Tyr et du château de Beaufort, situé dans le district de Nabatiyé.

Le ministre libanais de la culture, Ghassan Salamé, a alerté ses homologues étrangers et les organisations internationales sur les dégâts causés aux sites archéologiques et aux quartiers patrimoniaux du sud du Liban. Il a insisté sur le fait que plusieurs de ces lieux bénéficient d’une protection renforcée de l’Unesco, ce qui rend leur préservation impérative. Le premier ministre libanais, Nawaf Salam, a également condamné les attaques contre les régions de Tyr et de Nabatiyé, affirmant que rien ne pouvait justifier la destruction de monuments historiques.

Israël bombarde la banlieue sud de Beyrouth après quatre mois de trêve –  L'Express

Cette dimension patrimoniale donne au conflit une portée encore plus douloureuse. Dans une guerre, les pertes humaines restent la tragédie première et irréparable. Mais lorsqu’un territoire voit aussi ses sites historiques menacés, c’est une partie de son identité collective qui vacille. Tyr n’est pas seulement une ville côtière : elle est un symbole de continuité, de mémoire et de civilisation. Le château de Beaufort, forteresse héritée des croisades, porte lui aussi les traces de siècles de conflits et d’occupations. Les voir à nouveau exposés aux frappes donne l’impression que l’histoire du Liban est condamnée à revivre sans cesse les mêmes blessures.

Sur le plan militaire, Israël affirme agir pour se défendre et pour affaiblir le Hezbollah dans le sud du Liban. Le Hezbollah, soutenu par l’Iran, demeure au cœur de la confrontation, et sa présence dans les zones frontalières sert depuis longtemps de justification aux opérations israéliennes. Mais sur le terrain, la frontière entre objectif stratégique et catastrophe civile se brouille à mesure que les frappes se rapprochent des habitations, des infrastructures et des centres urbains. Dans les villages et les villes touchés, les habitants ne parlent pas en termes de géopolitique : ils parlent de maisons perdues, de proches blessés, d’enfants terrorisés, de routes coupées et de départs précipités.

Cette journée s’inscrit dans un contexte régional plus large, où les tensions ne se limitent pas au Liban. Les négociations entre les Etats-Unis et l’Iran ont aussi été évoquées, avec des responsables américains affirmant qu’un cadre d’accord pourrait exister pour prolonger un cessez-le-feu et ouvrir des discussions sur le programme nucléaire iranien. Mais cette perspective reste fragile : des sources iraniennes ont démenti que le texte soit finalisé, tandis que Washington maintient plusieurs exigences, notamment sur l’uranium enrichi, les sanctions et la libre circulation dans le détroit d’Ormuz.

Cette incertitude diplomatique nourrit un sentiment de vertige. D’un côté, des discussions semblent exister pour éviter un embrasement encore plus large. De l’autre, les frappes continuent, les bilans humains augmentent et les déclarations politiques se durcissent. Les civils libanais, eux, vivent entre deux réalités contradictoires : l’espoir lointain d’un compromis et la violence immédiate des explosions. Pour beaucoup, le cessez-le-feu n’a plus de sens s’il ne protège ni les enfants, ni les familles, ni les villes, ni les lieux de mémoire.

La France est également touchée par les conséquences indirectes de cette guerre au Moyen-Orient. Le ministère français de l’action et des comptes publics a annoncé vouloir geler 3,2 milliards d’euros de crédits du budget de l’Etat et en annuler 847 millions afin de compenser le coût du conflit. Ce signal montre que la guerre, même lorsqu’elle se déroule loin du territoire européen, provoque des répercussions économiques et politiques bien au-delà des pays directement engagés.

Pour le Liban, pays déjà fragilisé par une longue crise politique, économique et sociale, cette nouvelle escalade représente un danger majeur. Chaque frappe ajoute une couche de destruction à un territoire où les infrastructures sont déjà vulnérables. Chaque déplacement de population aggrave une crise humanitaire qui dure. Chaque attaque près d’un site historique rappelle que la guerre ne détruit pas seulement le présent : elle menace aussi le passé et compromet l’avenir.

Le plus inquiétant, dans cette séquence, est peut-être l’impression d’une normalisation de l’escalade. Les frappes se succèdent, les bilans s’alourdissent, les condamnations se répètent, mais la dynamique de guerre continue. La Finul alerte, les autorités libanaises dénoncent, les civils fuient, et pourtant la région semble avancer vers un point où chaque nouvelle explosion rend le retour en arrière plus difficile.

Ce jeudi restera donc comme une journée sombre pour le Liban. Une journée où des familles ont perdu les leurs, où des enfants ont été tués, où des habitants ont quitté leur maison dans la peur, où Tyr et Nabatiyé ont vu leur patrimoine menacé, et où les appels au calme ont semblé bien faibles face au bruit des bombardements. Derrière les communiqués militaires et les chiffres officiels, une vérité simple s’impose : ce sont les civils qui supportent le poids le plus lourd de cette escalade.

Le Liban n’a pas seulement besoin d’un arrêt des frappes. Il a besoin d’une protection réelle de sa population, de ses villes, de son patrimoine et de sa souveraineté. Tant que les négociations resteront incertaines et que les armes parleront plus fort que la diplomatie, chaque journée pourra devenir une nouvelle tragédie. Et dans cette région déjà marquée par trop de guerres, la question la plus urgente reste la même : combien de vies faudra-t-il encore perdre avant que l’escalade ne s’arrête enfin ?