Ce que les Mongols ont fait à la famille royale de Bagdad va vous choquer.
Les fontaines du palais cessèrent de chanter avant même que les premières pierres des murailles ne tombent.
Ce silence fut plus terrible que les cris.
Dans la grande cour intérieure, où l’eau jaillissait d’ordinaire en arcs parfaits au-dessus des bassins de marbre, les serviteurs s’arrêtèrent les uns après les autres, les mains pleines de linges, de plateaux, de lampes encore tièdes. Personne n’osa parler. Même les oiseaux, qui venaient chaque matin boire aux vasques, semblaient avoir fui le ciel de Bagdad.
La princesse Fatima fut la première à comprendre.
Elle se tenait sous la galerie de cèdre, vêtue d’une robe claire brodée d’or, un manuscrit ouvert entre les doigts. Depuis l’enfance, elle avait appris à lire dans les signes minuscules que les hommes puissants méprisent : le tremblement d’un eunuque, la sueur sur la tempe d’un garde, le retard d’un messager, la disparition d’un musicien au souper. Ce matin-là, elle ne vit pas un signe. Elle vit une condamnation.
Son plus jeune frère, Ali, quatorze ans à peine, courut vers elle avec les joues pâles.
— Ils disent que les Mongols sont devant la porte orientale.
Fatima referma lentement son livre.
— Qui le dit ?
— Tout le monde, répondit l’enfant. Et personne ne le dit à Père.
À cet instant, un fracas éclata dans la salle du conseil. Ce n’était pas le bruit d’une armée. C’était pire : c’était une famille qui se déchirait au moment même où l’Histoire posait déjà la main sur sa gorge.
Le calife al-Mustasim venait de renverser la table de bois précieux devant ses fils.
— Vous parlez comme des marchands effrayés ! cria-t-il. Bagdad ne tombe pas. Le califat ne s’agenouille pas. Je suis l’ombre de Dieu sur cette terre !
Son fils aîné, Moubarak, les poings serrés, osa répondre :
— Père, l’ombre disparaît quand le feu approche.
Un silence mortel suivit cette phrase.
Dans un coin, la mère des princes porta une main à sa bouche. Les courtisans détournèrent les yeux. On aurait dit que Moubarak venait de tuer son père avec des mots.
Le calife s’approcha de lui, lentement, le visage gonflé de colère.
— Tu doutes de moi ?
— Je doute des hommes qui vous mentent.
La gifle partit si vite que personne ne bougea. Moubarak recula d’un pas. Une trace rouge s’imprima sur sa joue, mais il ne baissa pas les yeux.
Alors Fatima entra.
Elle ne cria pas. Elle n’en eut pas besoin. Sa présence fendit la salle comme une lame fine.
— Père, dit-elle, si les fontaines se sont tues, ce n’est pas parce que l’eau manque. C’est parce que ceux qui les entretenaient ont fui.
Le calife la regarda avec stupeur.
— Toi aussi ?
— Moi surtout, répondit-elle. Parce que je vous aime assez pour vous dire la vérité.
À travers les fenêtres hautes, on apercevait une poussière grise s’élever derrière les remparts. Elle montait dans le ciel comme la fumée d’un incendie qui n’avait pas encore commencé. Dans cette poussière avançaient des milliers d’hommes, de chevaux, de machines de siège, de tambours, de bannières inconnues. Le monde du désert, du fer et de la peur venait réclamer la ville des livres.
La plus jeune des princesses, Aïcha, entra alors dans la salle en tenant son bracelet cassé dans sa petite main.
— Mère pleure, murmura-t-elle. Est-ce que nous allons mourir ?
Personne ne répondit.
Et c’est ainsi que la dynastie abbasside, huit siècles de puissance, de prières, d’or et de savoir, commença à mourir : non pas dans une bataille, mais dans le regard d’une enfant à qui personne n’osa mentir.
La ville qui croyait être éternelle
Bagdad avait longtemps vécu comme vivent les êtres trop aimés : persuadée que le monde ne pourrait jamais vraiment lui faire de mal.
Ses marchés s’ouvraient dès l’aube sous des voiles colorés. Les vendeurs de dattes, d’épices, de soieries et de parfums criaient plus fort que les muezzins ne chantaient. Dans les ruelles, les enfants couraient pieds nus entre les ânes, les porteurs d’eau et les étudiants en robe sombre. Les ponts vibraient sous les pas de marchands venus de Syrie, de Perse, d’Égypte, d’Inde et parfois de plus loin encore, de ces terres froides où l’on disait que le soleil lui-même semblait avoir peur de s’attarder.
Au centre de tout cela se dressait la Maison de la Sagesse.
Pour les habitants de Bagdad, ce n’était pas seulement une bibliothèque. C’était un cœur. On y copiait des manuscrits grecs, on y commentait Aristote, on y calculait les mouvements des astres, on y traduisait des traités indiens, on y débattait de médecine, de théologie, de poésie et de géométrie. Des hommes pouvaient s’y disputer pendant trois jours sur la nature de l’âme, puis boire ensemble au quatrième en riant de leur propre orgueil.
Fatima aimait cet endroit plus que le palais.
Elle y venait depuis ses seize ans, d’abord cachée derrière un voile, puis ouvertement quand son père, attendri par son intelligence, avait fini par lui accorder ce privilège rare. Elle connaissait le parfum de la colle fraîche, le craquement des reliures, la poussière dorée qui flottait dans les rayons de soleil. Elle avait appris le grec auprès d’un vieil homme presque aveugle, la philosophie auprès d’un Persan mélancolique, la poésie auprès d’une femme de Bassora qui jurait que les hommes écrivaient trop souvent avec leur vanité et trop rarement avec leurs blessures.
Mais ce matin-là, elle ne put se rendre à la Maison de la Sagesse.
Bagdad se fermait comme un poing.
Les portes furent barricadées. Les soldats montèrent sur les remparts. Des chariots de pierre furent traînés vers les murailles. On fit entrer les troupeaux dans la ville pour empêcher l’ennemi de s’en emparer. Les familles riches descendirent leurs coffres dans des caves. Les familles pauvres n’avaient rien à cacher, sauf leurs enfants.
Dans les mosquées, les imams appelèrent à la patience, à la foi, au courage. Dans les tavernes discrètes, les hommes parlaient plus franchement : ils parlaient de fuite.
À la cour, pourtant, al-Mustasim continuait d’afficher une sérénité qui ressemblait de moins en moins à de la confiance et de plus en plus à de l’entêtement.
Il avait régné longtemps, trop longtemps peut-être. Autour de lui, les visages avaient vieilli, mais les cérémonies étaient restées les mêmes. Chaque matin, on lui apportait des lettres scellées, des présents, des plaintes, des requêtes. Chaque soir, on chantait devant lui des poèmes sur la gloire des Abbassides. À force d’entendre que son nom était un rempart, il avait fini par croire qu’un nom pouvait arrêter des catapultes.
Son vizir, Ibn al-Alqami, homme mince au regard difficile à lire, tenta plusieurs fois de lui conseiller la prudence.
— Maître des croyants, disait-il, Hulagu Khan n’est pas un chef de tribu ordinaire. Les villes qui lui résistent ne se relèvent pas.
— Les villes qui se rendent non plus, répondait le calife.
— Certaines survivent.
— Survivre dans l’humiliation n’est pas régner.
Le vizir baissait alors la tête. Il savait qu’il ne servait à rien de lutter contre une certitude sacrée.
Le soir, Fatima retrouva ses frères et ses sœurs dans une salle privée donnant sur les jardins. Jadis, ils s’y rassemblaient pour écouter des musiciens, partager des fruits, rire des maladresses de leurs professeurs. Ce soir-là, personne ne toucha aux figues.
Moubarak marchait d’un mur à l’autre.
— Il faut envoyer une ambassade. Maintenant.
Ahmed, son frère cadet, plus doux mais non moins inquiet, répondit :
— Père a déjà rejeté l’idée.
— Alors il faut lui désobéir.
Le mot tomba comme une pierre dans un puits.
Zaynab, la deuxième fille du calife, leva les yeux.
— Désobéir à notre père, c’est désobéir au calife.
— Et mourir par obéissance, est-ce plus honorable ? lança Moubarak.
Khadija, qui avait vingt ans et portait toujours dans ses gestes une grâce presque timide, murmura :
— Peut-être qu’ils négocieront. Peut-être qu’ils veulent seulement un tribut.
Fatima regarda sa sœur avec tendresse. Khadija avait le cœur fait pour les jardins, non pour les sièges. Elle croyait encore qu’un homme qui réclame de l’or peut être satisfait par de l’or. Elle n’avait pas compris que certains hommes ne veulent pas posséder une ville : ils veulent la voir comprendre qu’elle leur appartient.
Ali, assis près d’Aïcha, ne parlait pas. Il tenait une petite dague cérémonielle, trop belle pour servir, trop légère pour tuer. Sa sœur cadette posait la tête contre son épaule.
— Fatima, demanda-t-elle, les Mongols mangent-ils vraiment les enfants ?
Ahmed fit un geste brusque.
— Qui t’a dit cela ?
— Une servante.
— Les servantes parlent trop.
Fatima s’approcha d’Aïcha et s’agenouilla devant elle.
— Les monstres ne sont pas toujours ceux qu’on imagine, dit-elle doucement. Certains ont un visage d’homme, une voix calme, des mains propres. Mais écoute-moi bien : tant que nous sommes ensemble, tu n’es pas seule.
Aïcha hocha la tête, sans être rassurée.
Dehors, dans l’obscurité, les tambours mongols commencèrent.
Ils étaient lents, espacés, presque patients.
Comme un second cœur qui battait autour de Bagdad.
La lettre de la tempête
La lettre de Hulagu arriva enveloppée de cuir sombre, portée par trois émissaires qui ne souriaient pas.
Ils furent conduits au palais sous bonne garde. Le premier était un Mongol au visage large, aux yeux étroits et implacables. Le second parlait persan. Le troisième ne disait rien, mais il portait à sa ceinture un fouet dont le manche était poli par l’usage.
Le calife reçut la lettre dans la salle aux colonnes bleues.
Toute la cour était présente. Les princes se tenaient à droite du trône, les princesses derrière un voile ajouré, selon l’usage. Fatima, à travers les motifs de bois sculpté, voyait la main de son père trembler légèrement quand il brisa le sceau.
Le traducteur lut à voix haute.
La lettre n’était pas longue. C’était ce qui la rendait terrifiante. Elle ne suppliait pas. Elle ne menaçait même pas avec l’emphase habituelle des rois. Elle énonçait.
Rendez-vous, et certains seront épargnés. Résistez, et Bagdad sera détruite. Vos murs tomberont. Vos trésors seront pris. Votre famille répondra de votre orgueil. Votre nom deviendra un avertissement.
Quand la lecture s’acheva, le silence fut si complet que l’on entendit un bijou glisser du poignet d’une dame de cour et heurter le sol.
Al-Mustasim éclata de rire.
Ce rire fit plus peur à Fatima que la lettre.
— Voilà donc, dit-il, le langage des hommes qui ne savent ni lire ni prier.
Il se leva.
— Ce barbare croit parler au chef d’un village. Il croit que Bagdad est une tente que l’on démonte et que l’on brûle. Il oublie où il est. Il oublie à qui il écrit.
Le traducteur baissa les yeux.
— Maître des croyants, dois-je transmettre une réponse ?
— Oui.
Le calife descendit les marches du trône avec une majesté presque théâtrale.
— Dis à ton maître que Bagdad a vu passer des rois plus grands que lui. Dis-lui que le califat abbasside ne tremble pas devant des cavaliers venus de la steppe. Dis-lui que s’il avance, il trouvera devant lui non pas des murs, mais la volonté de Dieu.
Le Mongol écouta sans comprendre les mots, mais il comprit le ton. Il ne parut ni offensé ni impressionné. Il observa seulement le calife comme on observe un homme qui vient de boire du poison en croyant avaler du miel.
Lorsque les émissaires furent partis, Moubarak s’avança.
— Père, vous venez peut-être de condamner la ville.
— J’ai défendu son honneur.
— L’honneur des morts ne nourrit personne.
Les courtisans frémirent. Al-Mustasim se tourna vers son fils.
— Encore un mot, et je te fais enfermer jusqu’à la fin du siège.
Fatima ne put rester silencieuse.
— Père, nous pouvons encore envoyer des présents. Demander du temps. Diviser leurs chefs. Faire sortir les femmes, les enfants, les savants les plus précieux.
Le calife la regarda comme si elle venait de se ranger parmi ses ennemis.
— Tu parles comme si la chute était certaine.
— Je parle comme si elle était possible.
— Alors ta peur te déshonore.
Fatima pâlit, mais ne baissa pas la tête.
— Non, Père. Ma peur est lucide. C’est votre orgueil qui vous aveugle.
Cette fois, le murmure de la cour devint presque une vague. Jamais une fille du calife n’avait parlé ainsi devant témoins. Même Moubarak sembla stupéfait.
Al-Mustasim resta immobile. Puis sa voix tomba, froide.
— Retirez-vous.
— Père…
— Retirez-vous tous.
Ce soir-là, Fatima fut conduite dans ses appartements comme une prisonnière de soie. Officiellement, elle n’était pas punie. On lui demanda seulement de ne plus paraître au conseil. On lui envoya des plateaux de fruits, des parfums, des livres. Des cadeaux pour masquer des barreaux.
Elle passa la nuit près de la fenêtre.
Bagdad brillait encore. Les lampes des maisons dessinaient des constellations terrestres. Des familles mangeaient, priaient, murmuraient, serraient leurs enfants contre elles. Au loin, au-delà des murs, les feux mongols répondaient aux étoiles du ciel.
La ville ressemblait à une coupe d’or posée au bord d’un abîme.
Au matin, les premières pierres tombèrent du ciel.
Les jours de pierre et de feu
Le siège ne commença pas comme les anciens sièges dont parlaient les chroniques.
Il ne fut pas une attente longue, une lente famine, un jeu de patience entre assiégeants et assiégés. Il fut une violence méthodique, intelligente, presque savante. Les Mongols avaient amené avec eux des ingénieurs venus de terres lointaines, des hommes qui connaissaient les angles, les poudres, les tensions du bois, la faiblesse des murailles et la psychologie des foules.
Jour et nuit, leurs machines frappèrent Bagdad.
Les pierres traversaient l’air avec un gémissement profond, puis s’écrasaient contre les tours dans un fracas qui faisait trembler les maisons. Des projectiles enflammés tombaient sur les toits. Des fumées épaisses montaient des quartiers proches des remparts. Les enfants apprirent à reconnaître le bruit d’une pierre qui passe au-dessus d’eux et celui d’une pierre qui vient pour eux.
Dans les premiers jours, la ville résista avec une ferveur presque joyeuse. Les hommes chantaient sur les murailles. Les femmes apportaient de l’eau, des bandages, des pierres. Les imams récitaient des versets. Les soldats juraient qu’aucun Mongol n’entrerait vivant.
Puis les morts commencèrent à revenir.
On les ramenait sur des portes arrachées, sur des tapis, parfois dans les bras de leurs frères. Des visages brûlés. Des membres brisés. Des yeux ouverts qui semblaient encore regarder l’endroit où le ciel les avait trahis. Les chants se raréfièrent. Les prières devinrent plus pressées. La fumée entra dans les maisons et s’installa dans les vêtements, les cheveux, les rêves.
Au palais, l’air changea lui aussi.
Le luxe devint obscène. Les plateaux d’argent, les tentures brodées, les bassins silencieux, tout semblait désormais accuser ceux qui vivaient derrière ces murs. Les serviteurs couraient sans savoir quoi sauver. Les musiciens avaient disparu. Les poètes ne trouvaient plus de métaphores.
Fatima obtint enfin de quitter ses appartements lorsque Zaynab tomba malade d’angoisse. La princesse, d’ordinaire si fière, ne dormait plus. Elle répétait qu’elle entendait des chevaux sous son lit.
— Ce ne sont que les machines, disait Khadija en lui mouillant le front.
— Non, répondait Zaynab. Ce sont eux. Ils sont déjà sous nous.
Aïcha, elle, ne pleurait presque plus. C’était ce qui inquiétait Fatima. L’enfant observait tout avec une gravité anormale, comme si son enfance avait compris qu’elle n’avait plus sa place dans cette semaine.
Un soir, Ali vint trouver Fatima dans la bibliothèque privée du palais.
— Apprends-moi quelque chose, dit-il.
Elle leva les yeux du coffre où elle cachait des manuscrits.
— Maintenant ?
— Oui.
— Quoi donc ?
Il serra sa dague inutile.
— Quelque chose qui m’empêche d’avoir peur.
Fatima sentit sa gorge se serrer. Elle l’attira près d’elle.
— Le courage n’est pas l’absence de peur, Ali. C’est ce que tu fais pendant qu’elle te tient la main.
— Alors je ne suis pas courageux.
— Tu es ici. Tu respires. Tu veilles sur Aïcha. C’est déjà beaucoup.
Il resta silencieux, puis demanda :
— Est-ce que Père a eu tort ?
Fatima ne répondit pas tout de suite.
À travers la fenêtre, une lueur rouge palpitait au-dessus de la ville. Quelque part, une maison brûlait.
— Oui, dit-elle enfin. Mais un homme peut avoir tort sans cesser d’être ton père.
Ali essuya ses yeux d’un geste brusque, honteux.
— Je suis en colère contre lui.
— Moi aussi.
— Est-ce un péché ?
— Non. Le péché serait de confondre la colère avec la haine.
Le garçon hocha la tête. Puis il regarda les coffres.
— Pourquoi caches-tu les livres ?
— Parce que si la ville tombe, il faudra que quelque chose survive.
— Et nous ?
Fatima posa la main sur sa joue.
— Nous essaierons aussi.
Mais à cet instant, une détonation plus forte que les autres secoua le palais. Des cris montèrent du dehors. La lampe vacilla. De la poussière tomba du plafond.
Un garde surgit dans la pièce.
— Princesse ! Une tour de la porte orientale vient de s’effondrer.
Fatima ferma les yeux.
Le compte à rebours venait de perdre ses dernières heures.
Le père et ses enfants
Al-Mustasim ne mangeait presque plus.
Chaque matin, il apparaissait encore vêtu avec soin, mais son visage se creusait. Les nuits sans sommeil lui avaient donné des yeux d’homme traqué. Il continuait d’écouter des rapports, de donner des ordres, de réciter des formules de confiance, mais sa voix avait perdu cette rondeur ancienne qui remplissait jadis les salles.
Ses enfants le voyaient se transformer, et cela leur était presque aussi douloureux que le siège.
Ils avaient connu un père distant, cérémoniel, parfois tendre dans l’intimité, souvent prisonnier de son rôle. Ils découvraient maintenant un homme nu sous le titre, un homme qui avait peur mais qui ne savait pas comment l’avouer sans mourir avant l’heure.
La dernière nuit avant la brèche, il les fit appeler.
Tous vinrent.
Moubarak, la joue encore marquée dans sa fierté sinon dans sa chair. Ahmed, pâle et digne. Ali, trop droit pour son âge. Fatima, Zaynab, Khadija et Aïcha, accompagnées de leur mère. La salle familiale était éclairée par des lampes basses. Dehors, les machines frappaient toujours, mais le bruit semblait plus lointain, comme si le palais flottait déjà hors du temps.
Le calife regarda ses enfants longuement.
— Vous pensez que je ne vous entends pas, dit-il. Que je n’entends pas vos reproches dans les couloirs, vos silences au repas, vos regards quand une nouvelle pierre tombe.
Personne ne répondit.
Il inspira avec difficulté.
— Peut-être ai-je trop cru à ce que je représente.
Fatima sentit son cœur se contracter. C’était presque un aveu.
— Père, dit Moubarak, il n’est pas trop tard pour demander une entrevue.
— Tu crois encore que les loups respectent les portes quand ils ont senti le sang ?
— Alors pourquoi nous avez-vous appelés ?
Le calife baissa les yeux vers ses mains.
— Parce qu’avant que les choses ne deviennent ce qu’elles doivent devenir, je voulais vous voir non comme des héritiers, non comme des pions d’une dynastie, mais comme mes enfants.
Aïcha se mit à pleurer sans bruit.
Sa mère l’attira contre elle.
— J’ai été élevé pour croire que le doute était une faiblesse, continua al-Mustasim. On m’a appris qu’un calife devait paraître sûr même devant l’abîme. Alors j’ai paru sûr. Puis j’ai fini par me croire sûr. Et maintenant…
Sa voix se brisa légèrement.
— Maintenant l’abîme est là, et je ne sais pas si j’ai protégé Bagdad ou si je l’ai offerte à sa propre ruine.
Ce fut Ahmed qui s’approcha le premier. Il s’agenouilla devant son père et posa son front contre sa main.
— Vous êtes notre père, dit-il. Même dans l’erreur.
Moubarak resta plus longtemps immobile. Puis il s’avança lui aussi.
— Je vous ai parlé durement.
— Tu m’as parlé vrai.
— J’aurais voulu que cela suffise.
— Moi aussi.
Fatima sentit les larmes lui monter aux yeux, mais elle les retint. Elle ne voulait pas que son père voie en elle la pitié. Pas encore.
Il fit signe à Aïcha d’approcher. L’enfant hésita, puis alla vers lui. Le calife ôta de son doigt une bague simple, plus ancienne que toutes les autres.
— Elle appartenait à ma mère, dit-il. Garde-la.
— Pourquoi ? demanda Aïcha.
Il sourit tristement.
— Parce que les objets savent parfois survivre mieux que les rois.
Cette phrase demeura suspendue dans la pièce.
Plus tard, quand chacun se retira, Fatima resta seule avec son père.
Pendant un moment, ils écoutèrent le siège.
— Tu avais raison, dit-il enfin.
Elle ne répondit pas.
— Dis-le, Fatima. Tu en as le droit.
— Je ne veux pas avoir eu raison.
Il ferma les yeux.
— C’est le privilège amer des clairvoyants.
Elle s’assit près de lui, comme lorsqu’elle était enfant et qu’il lui racontait les califes anciens.
— Père, si demain ils entrent, il faudra parler pour sauver ceux qui peuvent l’être.
— Je parlerai.
— Sans orgueil.
Il eut un rire faible.
— Tu me demandes de désapprendre toute ma vie en une nuit.
— Je vous demande de rester vivant assez longtemps pour que votre nom ne soit pas seulement celui d’un homme qui a refusé de voir.
Le calife la regarda. Dans ses yeux, il n’y avait plus de trône, plus de cérémonie, plus d’empire. Il n’y avait qu’un père comprenant trop tard que ses décisions avaient bâti une cage autour de ceux qu’il aimait.
— Si j’avais écouté mes enfants, murmura-t-il, peut-être aurais-je sauvé mon peuple.
Fatima prit sa main.
— Alors écoutez-les maintenant.
À l’aube, la muraille céda.
La porte brisée
Le bruit de la brèche fut celui d’un monde qui se fend.
Les pierres tombèrent dans un nuage de poussière immense. Les défenseurs crièrent, certains de peur, d’autres pour se donner du courage. Les tambours mongols accélérèrent. Puis les cavaliers apparurent.
Ils entrèrent d’abord comme une ombre mouvante à travers la poussière, puis comme une marée. Chevaux bas, arcs courts, sabres courbes, visages couverts de cuir et de froid. Ils ne chargeaient pas avec le désordre des pillards. Ils avançaient par groupes précis, obéissant à des signaux, contournant les obstacles, coupant les rues, isolant les quartiers.
Bagdad comprit alors que sa grandeur ne l’avait pas préparée à cette forme de guerre.
Les soldats abbassides se battirent. Beaucoup moururent bravement. Certains repoussèrent les premiers assauts dans des ruelles étroites. D’autres, encerclés, refusèrent de déposer les armes. Mais le courage individuel se fracassait contre une mécanique collective.
Les Mongols ne semblaient jamais surpris.
Quand une rue résistait, ils l’incendiaient. Quand une porte était barrée, ils passaient par les toits. Quand des habitants lançaient des pierres depuis les fenêtres, ils faisaient sortir toute la maison. Chaque geste de défense appelait une réponse plus terrible.
Au palais, les portes extérieures furent fermées.
La garde noire du calife se plaça dans les cours. Des archers montèrent sur les galeries. Les femmes furent conduites vers les appartements intérieurs. Les coffres de trésor furent verrouillés, absurdité suprême quand l’ennemi possédait déjà les clés du destin.
Fatima refusa de se cacher.
Elle rejoignit la salle du trône où son père attendait, assis, immobile. Autour de lui, les conseillers parlaient tous à la fois.
— Il faut fuir par le passage du fleuve.
— Trop tard.
— Il faut envoyer le vizir.
— Il nous livrera.
— Il faut brûler les trésors.
— Il faut ouvrir les portes.
Moubarak entra, couvert de poussière.
— Les Mongols tiennent déjà le quartier des tanneurs. Ils avancent vers les marchés.
Le calife se leva.
— Faites préparer une délégation.
Tout le monde se tut.
Fatima sentit un mélange cruel de soulagement et de désespoir. La parole venait enfin. Mais elle venait quand les murs ne pouvaient plus l’entendre.
Le vizir fut envoyé avec des présents : soieries, bijoux, chevaux, clés symboliques de la ville. Il revint au bout de longues heures, le visage gris.
— Hulagu accepte de recevoir le calife.
— Pour négocier ? demanda Ahmed.
Le vizir ne répondit pas assez vite.
Fatima comprit.
— Pour le voir s’agenouiller, dit-elle.
Le calife ferma les yeux.
— Alors j’irai.
— Père, non, dit Aïcha, surgissant derrière Fatima.
La petite avait échappé aux servantes. Son voile était de travers, ses yeux rouges.
— Ne va pas avec eux.
Al-Mustasim s’approcha d’elle.
— Mon enfant, je suis le calife. Je dois répondre de Bagdad.
— Mais tu es aussi mon père.
Cette phrase le transperça.
Il s’agenouilla devant elle malgré les regards stupéfaits de la cour. Un calife ne s’agenouillait pas, sauf devant Dieu. Mais ce matin-là, il posa les deux genoux au sol devant sa fille.
— Oui, dit-il. Et c’est cela qui me fait le plus peur.
Il l’embrassa sur le front.
Puis il partit.
La procession qui quitta le palais n’avait plus rien de royal. Quelques dignitaires, des gardes désarmés, le calife vêtu de robes encore somptueuses mais déjà salies par la poussière. Le peuple, caché derrière les portes entrouvertes, regardait passer celui qui avait été son symbole. Personne ne cria. Personne ne bénit. Le silence accompagnait al-Mustasim comme une accusation.
Hulagu le reçut dans un camp dressé non loin des remparts, mais déjà la ville brûlait derrière eux.
Le khan était assis sous une tente large, simple, presque austère. Autour de lui, ses généraux se tenaient comme des pierres. Il ne ressemblait pas à l’image que Bagdad s’était faite d’un barbare. Il n’était pas ivre de fureur. Il n’avait pas l’œil fou. Il paraissait calme, attentif, presque curieux.
C’était pire.
Le calife s’inclina.
Hulagu le regarda longtemps avant de parler par l’intermédiaire d’un traducteur.
— Tu as reçu ma lettre.
— Je l’ai reçue.
— Tu as refusé.
— J’ai défendu mon rang.
Hulagu hocha la tête.
— Ton rang n’a pas défendu tes murs.
Le calife pâlit.
— Épargne la ville. Prends le tribut. Prends les trésors. Mais épargne les habitants.
Le khan pencha légèrement la tête.
— Tu offres ce que je possède déjà.
Al-Mustasim ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint.
Alors Hulagu se leva.
— On dit que tu étais riche. On dit que tes coffres contenaient assez d’or pour nourrir des armées. Pourquoi n’as-tu pas acheté des soldats ? Pourquoi n’as-tu pas renforcé tes murs ? Pourquoi as-tu gardé l’or au lieu de garder ton peuple ?
Chaque question tombait comme un coup.
Le calife ne pouvait répondre sans se condamner.
Hulagu fit un geste.
— Ramenez-le dans son palais. Je veux voir ce que Bagdad cachait derrière ses portes.
Et ce fut ainsi que le maître de la steppe entra dans la salle du trône des Abbassides.
L’or qui ne nourrit pas
La salle du trône avait été construite pour impressionner les ambassadeurs.
Ce jour-là, elle servit à humilier un empire.
Les Mongols y entrèrent sans enlever la poussière de leurs bottes. Ils marchèrent sur les tapis persans, touchèrent les colonnes, rirent devant les mosaïques, soulevèrent les rideaux comme s’ils inspectaient une tente ennemie. Les serviteurs, alignés contre les murs, tremblaient si fort que certains laissèrent tomber les plateaux qu’ils portaient.
Hulagu s’arrêta devant le trône.
Il ne s’y assit pas tout de suite.
Il regarda l’objet, son bois sculpté, ses incrustations de nacre, ses coussins de brocart, puis il se tourna vers al-Mustasim.
— C’est ici que tu croyais être protégé ?
Le calife, debout au milieu de ses vainqueurs, ne répondit pas.
On fit venir les coffres.
Il en arriva d’abord dix, puis vingt, puis davantage. Des hommes les traînèrent dans la salle, brisèrent les serrures, renversèrent le contenu sur le marbre. L’or roula comme une eau dure. Des bijoux tombèrent en pluie. Des coupes, des ceintures, des poignards d’apparat, des perles, des pierres rouges, vertes, bleues, des objets offerts par des souverains morts depuis des générations.
Chaque coffre ouvert était un argument contre le calife.
Moubarak, Ahmed et Ali furent amenés sous garde. Les princesses aussi, voilées, serrées les unes contre les autres. Leur mère avançait avec la lenteur d’une femme qui sent venir la fin sans pouvoir en choisir la forme.
Fatima croisa le regard de son père.
Il semblait avoir vieilli de vingt ans.
Hulagu prit une poignée de pièces et les laissa retomber.
— Voilà donc ce que tu as protégé.
Il donna un ordre bref.
Les soldats poussèrent le calife vers le tas d’or. Le traducteur hésita avant de dire :
— Le khan ordonne que tu manges ce que tu as préféré à ton peuple.
Un murmure d’horreur parcourut la salle.
Fatima fit un pas.
Un garde l’arrêta aussitôt.
— Non, dit-elle.
Le calife ferma les yeux.
On ne racontera pas ici chaque détail de cette humiliation. Il suffit de dire que l’or, qui avait dormi des années dans des coffres, devint un instrument de supplice. Il suffit de dire que le calife fut forcé d’approcher ses lèvres de ce métal inutile. Il suffit de dire que ses enfants virent leur père, l’homme qu’on disait choisi par le ciel, réduit à une leçon cruelle devant des soldats qui riaient.
Mais ce qui se brisa ce jour-là ne fut pas seulement un homme.
Ce fut l’idée que le pouvoir protège celui qui l’incarne.
Aïcha cacha son visage contre Khadija. Ali tremblait de rage. Moubarak avait les yeux secs, terriblement secs. Ahmed murmurait des prières que personne n’entendait.
Fatima, elle, regardait Hulagu.
Elle voulait comprendre le visage du désastre. Elle s’attendait à y trouver de la haine. Elle n’y vit presque rien. Pas de rage, pas de plaisir évident, pas même de triomphe. Seulement la certitude tranquille de celui qui accomplit une méthode. Pour lui, le calife n’était pas un père, pas un vieil homme, pas un croyant. Il était un symbole à retourner contre ceux qui l’avaient vénéré.
Lorsque l’humiliation prit fin, al-Mustasim ne tenait plus debout.
Ses fils voulurent aller vers lui. Les gardes les retinrent.
Hulagu fit signe qu’on approche les enfants du calife.
— Une dynastie, dit-il, n’est pas un homme. C’est une racine. Si la racine demeure, l’arbre repousse.
Le traducteur répéta les mots en arabe.
La mère des princes poussa un cri.
— Non.
Ce cri contenait toutes les mères de la terre.
Hulagu ne la regarda même pas.
Les fils de la dernière heure
Moubarak fut le premier appelé.
Il avait vingt-trois ans. Depuis l’enfance, on lui avait enseigné qu’il porterait peut-être un jour le poids de la dynastie. Il avait appris à monter, à commander, à réciter les généalogies, à se tenir droit devant les foules. Mais personne ne lui avait appris à mourir devant son père.
Il avança pourtant sans qu’on le tire.
— Je suis ici, dit-il.
Hulagu sembla apprécier cette dignité.
— Tu es courageux.
— Non, répondit Moubarak. Je suis en colère.
Le traducteur transmit. Un léger sourire passa sur les lèvres du khan.
— La colère est utile quand elle tient un arc. Inutile quand elle porte des chaînes.
Ahmed voulut rejoindre son frère, mais deux soldats l’arrêtèrent.
— Ne lui donne pas ta peur, lui dit Moubarak sans se retourner.
— Je ne veux pas te voir partir seul.
— Alors regarde-moi bien.
Les deux frères se fixèrent. Toute leur enfance passa dans ce regard : les jeux dans les jardins, les leçons ennuyeuses, les disputes, les complicités, les nuits où l’un couvrait les erreurs de l’autre. Puis Moubarak tourna les yeux vers son père.
— Je vous pardonne, dit-il.
Al-Mustasim voulut répondre, mais sa voix n’était plus qu’un souffle.
— Mon fils…
— Non, Père. Ne dites rien qui me rende faible.
Les Mongols avaient leurs règles, leurs superstitions, leurs façons de donner à la mort une forme qui respectait leurs croyances. Le sang royal, disaient certains, ne devait pas toucher la terre. Était-ce respect ? Peur ? Calcul ? Peu importait. La cruauté sait se déguiser en rite quand cela lui donne meilleure apparence.
Les princes furent emmenés hors de la salle principale, mais pas assez loin pour que leurs proches ignorent leur sort.
Fatima voulut fermer les yeux. Elle n’y parvint pas.
On entendit d’abord des ordres, puis des bruits sourds, puis des voix étouffées. Pas des cris clairs, non. Des sons prisonniers. Des sons qui semblaient venir de sous la terre.
La mère des princes s’effondra.
Khadija pria à voix haute, d’une voix enfantine.
Ali, le plus jeune, comprit qu’il serait appelé lui aussi. Toute couleur quitta son visage. Pourtant, quand les gardes vinrent le prendre, il repoussa leurs mains.
— Je marche seul.
Fatima se précipita vers lui.
Cette fois, les gardes ne l’arrêtèrent pas assez vite. Elle saisit son frère et le serra contre elle avec une force désespérée.
— Écoute-moi, Ali. Écoute ma voix. Tu n’es pas ce qu’ils vont faire de toi. Tu es mon frère. Tu es le garçon qui voulait apprendre à ne pas avoir peur. Tu es celui qui veillait sur Aïcha. Tu es plus grand que cette salle.
Ali pleurait enfin.
— Je ne veux pas mourir.
Ces mots, simples, nus, furent les plus courageux de tous.
Fatima posa son front contre le sien.
— Je sais.
— Raconte que j’ai essayé d’être brave.
— Je le jure.
On les sépara.
Ali fut emmené.
Il n’avait que quatorze ans.
Quand le silence revint, quelque chose d’irréparable s’était installé dans le palais. Ce n’était plus seulement la défaite. C’était l’extinction.
Al-Mustasim regardait l’endroit où ses fils avaient disparu. Ses lèvres bougeaient sans produire de son. Peut-être priait-il. Peut-être appelait-il leurs noms. Peut-être parlait-il à un Dieu qui, ce jour-là, semblait s’être retiré derrière un voile de feu et de fumée.
Hulagu, lui, observait la famille.
Il avait obtenu ce qu’il voulait : non seulement la mort des héritiers, mais la transformation de cette mort en message. Les Abbassides n’étaient plus une promesse d’avenir. Ils devenaient un souvenir déjà menacé.
Mais il restait les filles.
Et parfois, dans les conquêtes, survivre est une autre forme de sentence.
Les filles du calife
Fatima savait que son tour viendrait.
Elle le sut avant même que Hulagu prononce son nom. Il y avait, dans la façon dont les généraux regardaient les princesses, quelque chose de plus froid que le désir, plus profond que la brutalité ordinaire : la volonté de posséder ce que l’ennemi avait sacralisé.
Elle se redressa.
Zaynab tremblait à sa gauche. Khadija tenait toujours Aïcha contre elle. Leur mère, revenue à elle, semblait avoir quitté son corps. Ses yeux étaient ouverts, mais ils regardaient un lieu intérieur où personne ne pouvait la rejoindre.
Hulagu s’adressa à Fatima.
— On dit que tu sais lire plusieurs langues.
— Oui.
— On dit que tu écris des poèmes.
— Oui.
— Récite.
La demande était si inattendue que la salle parut se figer.
Fatima comprit le piège. Il voulait faire de sa voix un divertissement, de sa culture un bijou pris sur un cadavre, de son esprit un objet captif.
Elle aurait pu refuser. Elle aurait pu garder le silence. Mais soudain, elle pensa aux manuscrits cachés, aux maîtres de la Maison de la Sagesse, aux femmes qui lui avaient appris que les mots pouvaient survivre à ceux qui les prononcent.
Alors elle récita.
Pas un poème de cour. Pas un éloge. Elle récita des vers qu’elle avait écrits enfant après la mort d’une servante qu’elle aimait :
« Ne demande pas à la rose pourquoi le jardin brûle.
Elle n’a que son parfum pour répondre au feu.
Ne demande pas à l’oiseau pourquoi le ciel s’effondre.
Il n’a que son chant avant la poussière. »
Le traducteur hésita, puis transmit.
Hulagu l’écouta sans émotion visible.
— Belle voix, dit-il.
Fatima répondit :
— Elle ne vous appartient pas.
Ce furent peut-être ces mots qui décidèrent de son sort. Ou peut-être était-il déjà décidé depuis le commencement. Les soldats s’approchèrent.
La suite, les survivants ne la racontèrent jamais de la même manière. Certains baissaient la voix. D’autres refusaient d’en parler. Les chroniqueurs eux-mêmes entourèrent cet instant d’un voile, comme si l’encre avait honte de ce qu’elle devait porter.
Disons seulement ceci : Fatima fut humiliée devant ceux qu’elle aimait. Sa dignité fut attaquée parce que sa dignité était précisément ce que les vainqueurs voulaient briser. Elle subit des violences que nul récit ne doit transformer en spectacle. Et quand la nuit tomba, la poétesse de Bagdad ne parlait plus.
Son père vit cela.
C’est peut-être là qu’il mourut vraiment.
Pas lorsque son souffle s’arrêta. Pas lorsque son corps fut plus tard livré à l’obscurité. Mais à cet instant où il comprit que tous ses titres, tous ses trésors, toutes ses certitudes n’avaient pas suffi à protéger sa fille.
Zaynab et Khadija furent ensuite séparées.
On ne les tua pas dans la salle. On les désigna, on les attribua, on parla d’elles comme de présents. Les mots changèrent, mais la violence demeura. Elles n’étaient plus des princesses. Elles devenaient des preuves vivantes de victoire, promises à des routes lointaines, à des langues inconnues, à des tentes battues par le vent.
Zaynab, qui avait toujours eu l’orgueil vif, cracha aux pieds du général qui s’approchait d’elle.
Il leva la main pour la frapper, mais Hulagu l’arrêta.
— Qu’elle garde sa fierté, dit-il. Elle apprendra que même la fierté se fatigue.
Khadija ne résistait pas. Elle regardait Fatima, ou ce qu’il restait de l’endroit où Fatima avait été. Ses lèvres répétaient une prière pour les morts, mais ses yeux suppliaient les vivants.
— Aïcha, murmura-t-elle. Ne prenez pas Aïcha.
La petite s’accrochait à elle avec une force désespérée.
Hulagu s’approcha enfin de l’enfant.
Aïcha avait douze ans. Ses bracelets glissaient sur ses poignets trop fins. La bague de son père pendait à une chaîne autour de son cou. Elle était la dernière branche verte d’un arbre déjà abattu.
Le khan l’observa longuement.
— Celle-ci reste.
Le traducteur répéta.
— Elle reste auprès de moi.
Aïcha ne comprit pas tout de suite. Puis elle comprit trop bien.
— Non ! cria Khadija.
On l’arracha à sa sœur.
Aïcha hurla son nom. Khadija hurla le sien. Ces deux voix se croisèrent dans la salle, se cherchèrent, se perdirent sous les ordres, les pas, les pleurs, les rires étouffés de soldats.
Fatima ne pouvait plus la consoler.
Zaynab ne pouvait plus la défendre.
Moubarak, Ahmed et Ali n’étaient plus là.
La mère tomba à genoux.
Quant au calife, il regardait sa dernière fille vivante emportée vers l’inconnu, et son visage prit alors une expression que personne dans la salle n’oublia jamais : non pas la peur, non pas la douleur, mais l’étonnement absolu d’un homme découvrant que l’enfer n’est pas sous la terre.
Il peut entrer par la porte principale, marcher sur vos tapis et prononcer le nom de vos enfants.
La nuit sous la plateforme
Hulagu ne tua pas immédiatement al-Mustasim.
Il voulait une fin qui fût à la hauteur du message. Une mort ordinaire aurait réduit le calife à un homme. Il fallait que son dernier souffle parle encore aux rois qui entendraient l’histoire.
On l’enveloppa dans un grand tapis.
Les Mongols évitaient de répandre le sang royal. Ils avaient pour cela des méthodes qui donnaient à leur superstition l’apparence d’une règle. Al-Mustasim fut serré dans la laine épaisse jusqu’à ne presque plus pouvoir bouger. Son visage disparut. Son corps devint une forme indistincte, un paquet humain posé sur le sol de son propre palais.
Mais aucun cheval ne vint.
À la place, les soldats construisirent au-dessus de lui une plateforme basse. Des planches furent posées, ajustées, renforcées. Puis Hulagu et ses généraux s’y installèrent pour festoyer.
La salle du trône, qui avait vu des ambassades, des mariages