À 75 ans, Frédéric François brise le silence et confie : « C’est elle mon véritable amour »
Pour comprendre la profondeur de cette déclaration tardive, il est indispensable de replonger dans les racines de cet artiste hors norme, né le 3 juin 1950 à Palerme, sous le soleil de la Sicile. Issu d’une famille modeste, le jeune Francesco n’est qu’un enfant lorsque ses parents décident de quitter leur terre natale pour s’installer à Liège, en Belgique, fuyant la misère pour chercher un avenir meilleur. Le quotidien est rude, rythmé par le travail harassant de son père dans l’obscurité et la poussière des mines de charbon. Au milieu d’une fratrie de huit enfants, les ressources manquent, mais une richesse immatérielle s’impose très vite comme un refuge absolu : la musique.

Son père, figure à la fois stricte et profondément tendre, décèle immédiatement la sensibilité exceptionnelle de son fils. Il devient son premier mentor, lui enseignant les grands airs classiques siciliens et l’art des harmonies. Les premiers pas de Francesco sur la scène de la vie se font de manière presque artisanale mais ô combien symbolique. À l’âge de 10 ans à peine, c’est debout sur une table de cuisine, le cœur battant à tout rompre et la voix tremblante mais habitée, qu’il chante ses premières mélodies, soutenu au piano par les mains calleuses de son père. Ce rituel familial forge sa vocation. La musique ne sera pas un simple métier, elle sera sa compagne de survie, son arme secrète pour sublimer la pauvreté et conjurer les angoisses d’une enfance déracinée.
À l’adolescence, animé par une soif inextinguible de reconnaissance et le désir viscéral de dépasser sa condition sociale, il écume les concours locaux. Lorsqu’il remporte le prestigieux festival du Châtelet, une première opportunité d’enregistrement se présente sous le nom de François Bara. Mais l’industrie du disque est un univers impitoyable pour les novices sans réseau. C’est là qu’intervient à nouveau le dévouement héroïque de son père : conscient des barrières financières, ce dernier investit ses maigres économies pour acheter personnellement les 500 exemplaires du vinyle afin de les distribuer lui-même dans les jukebox de la région. Un geste d’amour inconditionnel qui portera ses fruits, permettant à la voix du jeune Sicile d’essaimer et de toucher ses premiers auditeurs.
L’entrée dans les années 1970 marque un tournant radical. Francesco Barracato se réinvente et adopte le pseudonyme de Frédéric François. Ce choix n’est pas une simple coquetterie commerciale, c’est une véritable profession de foi, la naissance d’un personnage scénique taillé pour le romantisme. Les succès s’enchaînent à un rythme effréné : “Comme on jette une bouteille à la mer” puis “Laisse-moi vivre ma vie” squattent les sommets des hit-parades. Sa voix suave, mâtinée d’un léger accent et d’une fêlure dramatique, fait chavirer le public, et plus particulièrement les femmes, qui projettent sur lui l’image de l’amant idéal.
Pourtant, alors que la façade publique brille de mille feux, l’homme en coulisse traverse un désert affectif et psychologique majeur. Marqué par des amours de jeunesse précoces et brisées, notamment avec Constantia Gladovska et Maria Vodzinska, Frédéric François souffre d’un sentiment d’inachèvement permanent. Le succès grandissant agit comme un amplificateur de sa solitude. Les tournées épuisantes et la pression des maisons de disques isolent le jeune homme. Pour couronner le tout, la fin des années 1970 voit déferler la déferlante disco, un cataclysme musical qui menace d’enterrer définitivement les chanteurs à textes et les mélodies sentimentales.
Dans l’ombre, Frédéric François doit également mener un combat terrifiant contre la maladie. Atteint d’une tuberculose persistante qui lui broie les poumons et lui coupe le souffle, il vit chaque prestation scénique comme un calvaire physique. Les séjours à l’hôpital se multiplient dans le secret le plus absolu pour ne pas effrayer les programmateurs ni briser le mythe de l’idole invincible. L’artiste navigue alors dans des eaux extrêmement troubles, avouant des décennies plus tard qu’il traversait des périodes de dépression si intenses qu’il ne parvenait plus à distinguer s’il avait la volonté de vivre ou le désir de mourir. C’est à ce moment précis, alors qu’il touche le fond sur le plan personnel et financier, victime de contrats léonins qui le privent d’une grande partie de ses redevances, que le destin place sur sa route Monique Vercauteren.
Leur rencontre, simple et dénuée de tout artifice médiatique en 1969, agit comme un véritable miracle thérapeutique. Monique ne s’adresse pas à la star de la chanson, mais à l’homme blessé, au jeune Sicilien en quête d’absolu et de vérité. En l’espace de quelques mois, sa présence calme, lumineuse et rassurante devient l’ancre qui lui faisait cruellement défaut. Elle comprend ses doutes, accepte ses failles et panse ses blessures invisibles. Leur mariage, célébré en 1970, scelle un pacte d’amour et de fidélité qui va braver plus d’un demi-siècle de rumeurs, de jalousies et de turbulences inhérentes à la vie d’artiste.
Porté par cette stabilité retrouvée, Frédéric François accomplit un retour triomphal au début des années 1980. En 1984 et 1985, il réussit l’exploit de remplir le mythique Olympia de Paris pendant trois semaines consécutives, porté par le raz-de-marée de son tube planétaire “Je t’aime à l’italienne”. La critique parisienne, souvent condescendante et snobe à l’égard de son répertoire jugé trop populaire ou excessivement sentimental, est forcée de s’incliner devant la ferveur d’un public fidèle qui ne l’a jamais abandonné. Chaque soir, sur la scène de l’Olympia, lorsqu’il interprète ses ballades, ses yeux cherchent Monique dans la pénombre des coulisses. Elle est sa muse, sa confidente, le rempart indispensable contre le vide qui s’installe invariablement lorsque les projecteurs s’éteignent et que la clameur de la foule s’estompe.

Leur union donne naissance à quatre enfants : Gloria, Vincent, Anthony et Victoria. Ensemble, ils bâtissent un sanctuaire familial rigoureusement protégé des dérives du show-business, un foyer où Francesco peut enfin déposer le costume de Frédéric François pour redevenir simplement un père et un époux aimant. Malgré les vagues régulières de ragots distillés par la presse à scandale, lui prêtant des liaisons imaginaires ou des passions secrètes avec des égéries de passage, le couple demeure imperturbable, scellé par une confiance aveugle et une gratitude mutuelle.
La reconnaissance institutionnelle viendra couronner cette carrière monumentale, forte de près de 15 millions d’albums vendus, ce qui le classe comme le troisième plus gros vendeur de disques de l’histoire de la musique belge, juste derrière les géants Salvatore Adamo et Jacques Brel. Reçu en audience privée par le pape Jean-Paul II à Rome en 1996, décoré du titre de Chevalier des Arts et des Lettres en Belgique, puis élevé au grade de Commandeur de l’Ordre du Mérite par la République italienne en 2009, Frédéric François a reçu les plus grands honneurs. Pourtant, à l’heure du bilan, aucune distinction, aucun trophée en cristal ne trouve grâce à ses yeux face au regard de celle qui partage sa vie depuis 1970. En affirmant haut et fort à 75 ans que Monique est et restera son unique et véritable amour, Frédéric François ne fait pas seulement une déclaration romantique : il livre le secret d’une résilience extraordinaire, prouvant au monde entier que le plus beau des refrains est celui que l’on écrit à deux, loin des projecteurs, dans la vérité nue d’un amour partagé.