19 ans disparue — son MARI l’a reconnue à la télé et découvert qu’elle vivait avec son FRÈRE P2
Colette souriait, mais ses yeux étaient un peu ailleurs, comme si son regard cherchait un point que la pièce ne contenait pas. Armand ne le vit pas, ou plutôt il le vit et l’attribua à la timidité, au trac du grand jour, à la nervosité naturelle d’une jeune femme quittant le domicile familial. C’était plus simple ainsi. Et Armand Tessier était un homme qui préférait les explications simples. Six ans de mariage, il avait un appartement rue du Commerce au deuxième étage d’un immeuble en briques rouges qui sentait la cire et le vieux bois. Pas d’enfants, ce n’était pas par choix, du moins pas de son côté. Il ne comprenait pas pourquoi cela ne venait pas. Il n’avait pas voulu en parler à un médecin. Il espérait que cela viendrait avec le temps. Colette, de son côté, n’avait jamais abordé le sujet directement. Quand on lui posait la question, elle répondait que cela viendrait, que le moment n’était pas encore venu, et elle changeait de sujet avec une adresse que personne ne songeait à contester. La vie du couple était ordinaire. Armand travaillait de nuit à l’usine trois fois par semaine, dormait le matin, s’occupait des petites réparations dans l’appartement l’après-midi, et regardait le football à la télévision le week-end. Colette travaillait à la mercerie Lefèvre dans la rue piétonne où l’on vendait du fil, des boutons et des patrons de couture aux femmes qui faisaient encore leurs propres vêtements. Une clientèle vieillissante, une activité au ralenti, mais un emploi stable qui lui donnait une raison de sortir chaque matin.
Le soir, ils mangeaient ensemble. Ils regardaient parfois la télévision ; ils dormaient côte à côte. C’était une vie, pas ce que certains auraient appelé une belle vie, mais une vie. Ce que les voisins remarquaient avec cette acuité particulière dans les immeubles où les murs sont minces, c’était que les conversations entre les époux étaient rares. Non pas qu’il y eût une dispute, au contraire, c’était un silence plus impénétrable que l’écrit, un silence qui n’avait pas la texture de la paix, mais quelque chose de plus figé comme une image fixe sur un écran. Madame Renard, du troisième étage, qui croisait Colette dans les escaliers tous les matrins, dira plus tard qu’elle avait toujours trouvé cette femme absente à elle-même. Une formule qui surprendra les enquêteurs par sa précision. Bernard Garnier avait cessé de donner des nouvelles depuis septembre 1975. Sa mère avait téléphoné à Armand pour le lui dire. Elle avait essayé de contacter son son à l’adresse de Clermont-Ferrand qu’elle possédait. But les lettres revenaient sans réponse. Armand avait dit qu’il essaierait de se renseigner. Il n’avait rien fait de particulier. Bernard avait toujours été le mouton noir, le nomade de la famille. Il réapparaîtrait quand il voudrait. Six mois plus tard, Colette avait disparu.
Ce matin-là de mars 1976, Armand Tessier trouva l’appartement propre et bien rangé. Ce détail l’avait frappé avant même qu’il ne comprenne l’absence. Trop rangé, la cuisine débarrassée de toute miette sur le plan de travail. Les vêtements dans la garde-robe sont exactement à leur place. La tasse de café au lait était encore tiède. Il avait d’abord pensé qu’elle était sortie faire une course matinale. Bien que cela ne lui ressemblât pas, Colette n’allait jamais chez le boulanger avant 10 heures. Puis il remarqua que le sac à main de Colette n’était pas sur le crochet derrière la porte d’entrée, où il se trouvait invariablement depuis 6 ans. Le manteau bleu marine qu’elle portait tous les jours en hiver n’était plus dans la penderie. Et dans le tiroir de la commode où elle gardait ses bijoux, une chaîne en or offerte par sa mère pour leur mariage, une montre de marque Lip qui avait appartenu à sa grand-mère, le tiroir était vide. Armand avait attendu jusqu’à midi. Puis il appela la mercerie Lefèvre. Madame Lefèvre elle-même avait décroché le téléphone et lui avait dit que Colette n’était pas venue ce matin, qu’elle s’était inquiétée mais avait supposé une maladie soudaine. Armand avait raccroché. Il était resté assis dans le salon pendant une heure, les mains posées à plat sur les genoux, fixant la tasse de café qu’il n’avait pas encore débarrassée. À 13 heures, il avait appelé le commissariat central de Montluçon. L’officier de service ce jour-là était un homme d’une quarantaine d’années, habitué à recevoir des appels de femmes qui étaient allées se promener et revenaient 2 heures plus tard. Il avait pris note avec la patience professionnelle qu’on déploie pour des situations que l’on prévoit sans gravité. Colette Tessier, née Garnier, 30 ans. Brunette, 1,62 m, mince. Aucun antécédent médical connu. Pas de tendances dépressives. Signalée par le mari. Non, pas de dispute la veille, une soirée normale devant la télévision, un coucher ordinaire. Armand avait travaillé de nuit. Il était parti à 22h30. Quand il est rentré chez lui à 7 heures, elle n’était plus là.
Le brigadier expliqua qu’il fallait attendre 48 heures avant d’ouvrir formellement une procédure de disparition. Une pratique courante pour les adultes qui disparaissaient souvent de leur plein gré pour des raisons personnelles. Il avait suggéré à Armand d’appeler la famille, les amis et les collègues. Quelqu’un aurait pu savoir quelque chose. Armand avait appelé Yvonne Garnier. La mère de Colette mit 10 secondes à répondre, et Armand perçut dans ce silence quelque chose qui ressemblait à une hésitation, une fraction de seconde trop longue pour être une simple surprise. Yvonne avait dit qu’elle ne savait rien, qu’elle n’avait pas vu Colette depuis dimanche dernier, que tout semblait normal. Sa voix était calme, peut-être trop calme. Mais Armand n’était pas un homme qui lisait facilement dans les voix. Les 48 heures passèrent. Colette ne revint pas. Armand retourna au commissariat. Cette fois, un inspecteur de la brigade des affaires générales fut chargé de l’affaire. Un homme nommé Rocher, de la cinquantaine, avec les yeux fatigués de quelqu’un qui avait vu assez de disparitions pour savoir que la plupart se terminaient par un retour discret ou une lettre explicative postée d’une autre ville. Il prit les dépositions, convoqua quelques témoins, interrogea Mme Lefèvre et les voisins de l’immeuble. Personne n’avait rien vu. Personne n’avait entendu de bruits inhabituels pendant la nuit du 13 au 14 mars. Mme Renard, du 3ème étage, avait entendu vers 5 heures du matin ce qu’elle décrivit comme des pas dans l’escalier. Mais au début elle avait pensé que c’était un locataire du rez-de-chaussée qui partait tôt pour le travail. Elle n’avait pas regardé par son œilleton. L’inspecteur Rocher établit rapidement que l’affaire relevait plus d’une disparition volontaire que d’un enlèvement ou d’un accident ; il n’y avait aucun signe de violence dans l’appartement, aucun effet personnel manquant, bijoux, manteau, sac à main, pas de corps, pas de témoins de l’incident. La conclusion était inévitable, basée sur la froide logique des statistiques. Colette Tessier avait choisi de partir. Ce qui restait inexpliqué, c’était pourquoi et où ? L’inspecteur posa la question évidente : « Y avait-il un autre homme dans la vie de Colette ? » Armand avait répondu non, avec une certitude qui semblait sincère. Il ne connaissait aucun amant, et n’avait jamais eu de raison d’en soupçonner un. Leur mariage n’était pas passionné.
Ils le reconnaissaient volontiers, mais il était stable, sans conflit, sans rupture visible. Il ne comprenait pas. L’inspecteur avait également interrogé Yvonne Garnier. La mère de Colette avait répété à plusieurs reprises qu’elle ne savait rien. Son mari Gérard avait fait de même. Tous deux avaient une façon de répondre aux questions qui était techniquement correcte. Jamais un mensonge identifiable, jamais une contradiction, mais qui laissait à l’inspecteur Rocher un sentiment désagréable qu’il ne parvenait jamais tout à fait à formuler dans ses rapports. Il le nota dans le procès-verbal. La famille Garnier ne semble pas surprise par la disparition, comme si elle était un peu attendue. Une attitude réservée mais apparemment coopérative, ce n’était pas grand-chose. Ce n’était pas suffisant pour aller plus loin. Les semaines suivantes ne donnèrent rien. Colette Tessier ne réapparut pas. Il n’y avait aucune transaction bancaire sur le compte du couple, mais ce compte était au seul nom d’Armand, comme c’était encore courant dans les ménages ouvriers à l’époque. Aucune déclaration de revenus déposée en son nom, aucun signalement dans d’autres commissariats ou brigades de gendarmerie. La femme semblait avoir franchi une frontière invisible. L’affaire fut classée comme disparition volontaire de majeur. L’affaire Tessier rejoignit les milliers de dossiers identiques qui s’entassaient dans les armoires métalliques des commissariats français. Ce sont des histoires d’hommes et de femmes qui, un jour, ont décidé que leur vie ne leur appartenait plus et qu’il leur fallait en trouver une autre quelque chose part, sans adresse, sans prévenir, sans se retourner. Armand Tessier vécut les années suivantes dans un état qu’il n’aurait pu nommer précisément. Ni deuil, ni attente, ni acceptation, quelque chose entre les deux. Une zone grise où le temps passait mais ne guérissait rien parce qu’il n’y avait rien à guérir. Juste une question sans réponse qui se posait sur ses épaules chaque matin comme un manteau qu’il ne pouvait enlever. Il avait continué à travailler à l’usine. Il n’avait pas quitté l’appartement de la rue du Commerce. Il ne savait pas pourquoi. Peut-être parce que c’était le dernier endroit où elle avait été. Peut-être parce qu’il manquait d’imagination pour aller ailleurs. Il avait repeint les murs une fois, changé quelques meubles, et rangé les affaires que Colette avait laissées dans un carton qu’il avait mis au fond du placard sans les jeter. Les parents Garnier étaient morts à quelques années d’intervalle. Gérard en 1981, Yvonne en 1984. Armand avait assisté aux deux enterrements avec l’embarras de quelqu’un qui n’appartient plus tout à fait à une famille mais qui ne sait pas comment ne plus lui appartenir. Les deux autres enfants Garnier, une sœur aînée nommée Ginette et le plus jeune, un certain Michel, lui avaient serré la main avec des yeux qui regardaient un peu de côté. Bernard, quant à lui, n’était à aucun des enterrements. Armand avait fini par demander à Ginette s’il y avait des nouvelles de Bernard. Ginette avait répondu que non, qu’ils avaient essayé de le contacter pour les obsèques du père, mais que les adresses qu’ils avaient ne correspondaient plus à rien.
Elle le dit avec une aisance qui n’invitait pas à approfondir. Armand n’avait pas creusé. Il faut dire que Bernard Garnier n’avait jamais été sa principale préoccupation. Les deux hommes avaient eu peu de contacts avant que Bernard ne parte pour Clermont-Ferrand. Armand se souvenait de lui comme d’un beau-frère discret, agréable en surface, qui participait aux repas de famille avec une politesse un peu distante. Rien qui vaille la peine d’être retenu, rien qui sonnât faux. Ou peut-être que si. Mais Armand était un homme qui ne relisait pas les scènes du passé. En 1987, 11 ans après la disparition de Colette, Armand Tessier rencontra une femme. Paulette Aubert, institutrice dans une école primaire du quartier des Loges. Une femme simple et chaleureuse, aux cheveux châtains et au rire qui remplissait les pièces. Il ne s’était pas marié. Armand était toujours officiellement lié à Colette, sa disparition n’ayant pas été suivie d’une procédure légale de déclaration d’absence qui exigeait 10 ans de disparition avérée et des démarches qu’il n’avait pas entreprises. Il avait une fois demandé à un notaire ce qu’il faudrait faire pour être légalement libéré de ce simulacre de mariage. Le notaire avait expliqué la procédure. Il avait écouté puis était parti sans rien enclencher. Paulette comprenait, ou du moins elle disait comprendre. Elle s’était installée dans l’appartement de la rue du Commerce en 1989. Elle avait redécoré selon sa propre sensibilité, ajoutant des rideaux à fleurs, des plantes vertes et des livres qu’Armand ne lisait pas mais qui semblaient habiter l’espace différemment. Elle n’avait jamais trouvé la tasse en porcelaine blanche ébréchée. Armand l’avait cassée par accident en 1982, en avait ramassé les morceaux, les avait tenus un moment dans sa paume, puis les avait jetés.
Le temps est une surface sur laquelle certains glissent et d’autres coulent. Armand avait coulé plus profondément. Paulette lui avait appris à glisser un peu. C’est elle qui alluma la télévision ce soir de novembre 1995. C’était un mardi. Armand rentrait de l’usine. Il travaillait désormais de l’équipe du matin depuis qu’une réorganisation avait modifié les horaires. Paulette avait préparé un pot-au-feu dont l’odeur avait envahi le palier avant même qu’il n’ouvrît la porte. Ils avaient mangé en regardant le journal télévisé national. Puis Paulette avait laissé la télévision allumée, branchée sur la chaîne régionale France 3 Auvergne, qui diffusait un reportage sur la fête annuelle d’un village de la Creuse, à une centaine de kilomètres au sud de Montluon. Armand n’écoutait plus vraiment. Il buvait son café, les yeux mi-clos, pensant à tout ou à rien. Ce sont ces moments de la soirée où l’on est présent sans être là. Et puis l’écran montra une scène de marché. Des tables couvertes de produits locaux, confiture, fromage, miel, poterie, des gens qui s’affairaient, des visages captés au vol par la caméra qui cherchait l’image pittoresque du reportage régional sans prétention. Des hommes et des femmes en vêtements ordinaires sous une lumière de novembre. Parmi eux, d’abord de dos, puis de trois-quarts quand la caméra avait pivoté pour suivre un autre personnage, une femme brune, de la cinquantaine, mince, avec cette façon de tenir la tête légèrement inclinée sur le côté gauche que Colette avait toujours eue comme si elle écoutait quelque chose que les autres ne pouvaient pas entendre. Armand avait posé sa tasse. La femme à l’écran s’était retournée pendant une demi-seconde, non pas vers la caméra mais vers quelqu’un qu’elle venait de reconnaître dans la foule. Un sourire bref, naturel. Et dans ce demi-profil capturé par hasard pendant deux secondes tout au plus, Armand Tessier avait vu le visage de sa femme vieilli de 19 ans. Sa femme Paulette avait posé sa main sur son bras parce qu’il était devenu blanc. Il ne dit pas un mot pendant plusieurs minutes. Il regardait l’écran où le reportage était maintenant passé à un autre sujet, l’inauguration d’une salle des fêtes dans un autre village
La femme avait disparu de l’image comme elle était apparue par accident, pendant 2 secondes dans un reportage de faits divers bon marché sur un marché en Creuse. Armand l’avait dit d’une voix qu’il ne reconnaissait pas lui-même. C’était elle. Paulette avait cru à une erreur, une ressemblance, et à la puissance de l’imagination qui crée des visages familiers chez des inconnus croisés à l’écran. Elle avait essayé de le raisonner gentiment, avec la prudence de celle qui mesure l’abîme dans lequel une telle certitude peut plonger un homme. Armand n’était pas pressé, il était immobile et cette immobilité avait quelque chose de définitif qui fit taire Paulette. Le lendemain matin, il avait appelé France 3 Auvergne. Les chaînes régionales en 1995 n’avaient pas les systèmes d’archivage sophistiqués des décennies suivantes. Les reportages étaient enregistrés sur cassette Betacam, conservés un certain temps puis effacés ou réutilisés. Armand avait expliqué sa situation à une standardiste qui l’avait passé à un journaliste, qui l’avait lui-même passé à un chef de service et qui lui avait demandé de rappeler le lendemain. Armand avait rappelé, on lui avait dit que la cassette du reportage en question existait encore, que le responsable des archives avait vérifié, mais que la consultation était soumise à une procédure administrative. Armand avait alors fait une démarche qui ne lui ressemblait pas. Il s’était rendu au commissariat, pas n’importe quel commissariat. Il avait demandé à parler à quelqu’un de la brigade de recherche criminelle. Il avait décrit sa situation avec la précision d’un homme qui avait eu 24 heures pour organiser ses mots. La disparition de 1976, l’affaire classée, le visage à la télévision. Il voulait que la femme vue dans le reportage de France 3 mardi soir soit identifiée. L’inspecteur qui le reçut était jeune. Tout juste la trentaine, avec l’énergie de celui qui n’avait pas encore acquis le scepticisme protecteur de ses aînés. Il s’appelait Ferrière. Il écouta Armand sans l’interrompre, nota tout, prit le dossier de 1976 avec une demande d’accès aux archives et promit de le recontacter. Ce qui suivit fut l’une de ces procédures lentes et méthodiques que les romans policiers passent sous silence en quelques lignes, mais qui dans la réalité française des années 90 prenaient du temps, des correspondances internes, des vérifications administratives, des compétences géographiques à clarifier, la Creuse relevant de la juridiction de la gendarmerie nationale pour les zones rurales, le signalement de disparition ayant été enregistré à Montluon. Les archives ont leur propre logique temporelle.
Mais la bande existait et quand l’inspecteur put enfin la visionner dans les locaux de France 3 avec un magnétoscope et qu’il arrêta l’image, il vit ce qu’Armand avait vu. Une femme brune d’une cinquantaine d’années, 2 secondes de demi-profil, sur un marché de village en Creuse. Ce n’était pas une preuve, c’était une piste. Une très vieille piste ressuscitée par hasard par un plan de caméra. L’inspecteur Ferrière demanda au journaliste qui avait réalisé le reportage de lui donner le nom du village où ce marché avait eu lieu. Le journaliste chercha dans ses notes. Le village s’appelait Saint-Sulpice-les-Champs. 400 habitants dans la campagne creusoise, à 140 km au sud de Montluon. La section de recherches de la gendarmerie de Guéret est responsable de la zone. Un adjudant-chef nommé Montreuil fut chargé de vérifier discrètement les habitants du village et des collines environnantes. Pas une arrestation, pas une confrontation, une vérification. Une femme correspondant à cette description résidait-elle dans la région ? L’adjudant-chef Montreuil connaissait Saint-Sulpice-les-Champs comme il connaissait tous les villages de son secteur par les registres, par les visites annuelles pour les recensements, par les interventions de routine. Il consulta les registres de résidence. Il interrogea discrètement le maire, un agriculteur retraité qui connaissait chacun de ses quatre cents administrés par son prénom. Il y avait effectivement une femme d’une cinquantaine d’années dans un hameau à 2 km du bourg qui correspondait à cette description. Elle s’appelait Martine Brunel, mais elle vivait là depuis toujours. Le gendarme nota mentalement la date qui lui fut donnée par le maire.
Depuis 1977, environ un an après la disparition de Colette Tessier, elle vivait avec un homme. Son compagnon, dit le maire, était un homme d’une soixantaine d’années, grand et mince. Il s’appelait Bernard Brunel. L’adjudant-chef Montreuil avait l’habitude de ne rien laisser paraître. Il hocha la tête, remercia le maire, et attendit d’être dans sa voiture pour s’arrêter sur le bord de la route nationale et rester immobile pendant une longue minute. Martine Brunel, Bernard Brunel, même nom de famille. Partageaient-ils le même nom parce qu’ils étaient mariés, ou parce qu’ils avaient choisi le même alias ? Il fit ses recherches. Il n’y avait pas d’acte de mariage au nom de Bernard et Martine Brunel dans l’état civil de la Creuse, ni dans les départements voisins pour les années 1976 à 1995. En revanche, Bernard Brunel était mentionné dans les registres fiscaux depuis 1978. Il était artisan, poseur de sols, travaillait seul, et déclarait des revenus modestes mais réguliers. Martine Brunel n’apparaissait dans aucun registre de l’emploi. Elle n’avait jamais déclaré de revenus, ne payait pas ses propres impôts, et n’existait officiellement que comme résidente du hameau, inscrite dans les recensements aux côtés de Bernard. C’était une vie soigneusement, patiemment construite sur près de 20 ans. L’inspecteur Ferrière reçut le rapport de l’adjudant-chef Montreuil et le lut deux fois. Puis il alla frapper à la porte du commissaire divisionnaire pour lui expliquer ce qu’il pensait avoir trouvé. Ce qu’il pensait avoir trouvé, c’était ceci. Colette Tessier, disparue de Montluon en mars 1976, vivait sous le nom de Martine Brunel dans un hameau de la Creuse avec un homme qui se faisait appeler Bernard Brunel et qui correspondait en tous points — âge, description, ancienne profession — à Bernard Garnier, le frère de Colette. Ils avaient modifié leur nom à peine. Ils vivaient ensemble depuis 19 ans.
La confrontation ne fut pas spectaculaire. Ce sont les confrontations imaginaires qui ressemblent à des scènes de film. Les vraies sont souvent lentes, grises, portées par une fatigue qui semble s’être accumulée depuis des années et qui s’installe soudain sur les épaules de toutes les personnes présentes. L’adjudant-chef Montreuil se rendit au hameau un matin de décembre 1995, accompagné d’un autre gendarme et de l’inspecteur Ferrière, venu spécialement de Montluon. Ils avaient attendu jusqu’à 9 heures, l’heure à laquelle Bernard partait habituellement travailler sur ses chantiers, d’après les informations recueillies auprès du maire. Mais ce matin-là, Bernard était là. Il chargeait du matériel dans sa camionnette lorsque les deux véhicules s’arrêtèrent dans la cour. Il se retourna, regarda les hommes en uniforme, puis l’homme en civil. Quelque chose passa sur son visage. Pas tout à fait de la surprise, plutôt quelque chose qu’on pourrait appeler la reconnaissance de l’inévitable, comme quelqu’un qui a couru longtemps et accepte enfin de s’arrêter. Il dit : « Je savais que ça arriverait un jour. » Il dit cela en posant délicatement un rouleau de moquette contre le flanc de son camion avec le soin de quelqu’un qui range correctement ses affaires avant de partir. La femme était dans la maison, mais quand le policier frappa, c’est elle qui ouvrit la porte. Elle portait une robe de chambre bleue, les cheveux encore décoiffés, un café à la main. Elle regarda les hommes devant sa porte et dit : « Entrez ! » Son visage n’exprimait pas la peur. L’inspecteur qui raconta cette scène des années plus tard utiliserait le mot soulagement. Une femme qui ouvre la porte à ceux qui sont venus mettre fin à quelque chose. Elle fut formellement identifiée ce matin-là. Empreintes digitales comparées aux relevés du dossier de 1976.
Concordance totale. Colette Garnier, épouse Tessier, 30 ans au moment de son départ, en ce matin de décembre, dans un hameau de la Creuse, se tenait dans son salon avec son café à la main et regardait les gendarmes avec les yeux de quelqu’un qui attendait cela depuis 19 ans. L’homme qui se faisait appeler Bernard Brunel s’appelait en réalité Bernard Garnier, le frère aîné de Colette, 61 ans, artisan, en parfaite santé, vivant depuis 1977 sous une identité fabriquée dans un village de 400 habitants, qui n’avaient jamais eu de raison de douter de ses papiers. Papiers dont l’enquête établirait qu’ils avaient été obtenus par des moyens dont la trace s’était perdue dans les années troubles qui suivirent encore le désordre administratif de l’après-1968 et les vagues de demandes de reconstitution de documents perdus pendant la guerre. La vérité que l’enquête mit plusieurs mois à reconstruire était à la fois plus simple et plus complexe que tout ce qu’Armand avait pu imaginer en 19 ans. Bernard et Colette s’aimaient depuis longtemps, peut-être depuis cet âge difficile à situer où l’enfance se termine et où les personnes que l’on a toujours connues deviennent soudain différentes à nos yeux. Ils avaient grandi côte à côte dans l’appartement trop petit du quartier ouvrier, partageant les mêmes espaces, les mêmes silences, les mêmes promenades le long du fleuve. Ce qui s’était passé entre eux, quand, comment, par quel glissement progressif, aucun des deux ne put jamais le raconter de façon linéaire parce que cela ne s’était pas produit de façon linéaire. Cela s’était installé comme s’installe une habitude, imperceptiblement. Et puis un jour, ils ont su et ils ont décidé de ne rien changer parce que changer aurait signifié nommer, et nommer aurait signifié détruire. Yvonne et Gérard Garnier savaient. Ils savaient au moins que quelque chose d’impossible se passait entre leurs deux enfants. La mère y avait mis des mots un soir de 1969 dans une conversation entre femmes dont Colette n’avait jamais parlé à personne et qui n’avait laissé aucune trace écrite. Ce que la mère avait dit, ce qu’elle avait exigé, ce que Colette avait répondu, tout cela était mort avec Yvonne en 1984.
Mais ce que l’on pouvait déduire de la chronologie, c’est que la conversation avait précédé de quelques mois le mariage de Colette avec Armand Tessier. Un mariage arrangé pour sauver les apparences, pour créer de la distance, pour construire une cage respectable autour de l’impossible. Bernard était parti pour Clermont-Ferrand parce que rester était insupportable. Il y avait trouvé un homme qui faisait de faux papiers. On ne saura jamais exactement comment l’artisan disparut en même temps que ses complices et devint Bernard Brunel, un artisan sans passé vérifiable. Colette avait tenu 6 ans. 6 ans d’un mariage qui était l’honnêteté à l’envers, un acte de bonne volonté qui niait ce qu’il était. Puis Bernard l’avait appelée non pas d’une cabine téléphonique au café, mais d’une cabine dans une ville inconnue, un appel court, quelques mots, une adresse et une question à laquelle elle n’avait pas répondu immédiatement, mais dont la réponse était déjà connue depuis longtemps. Elle était partie un matin de mars 1976. Elle avait laissé la tasse de café parce qu’elle n’avait pas le cœur de la vider. She avait pris ses bijoux parce que sa mère les lui avait donnés et il n’avait d’yeux que pour elle.
Elle avait pris son manteau parce qu’il faisait froid et elle avait marché jusqu’à la gare de Montluon. Il avait pris le premier train, changé deux fois et était arrivé dans un village de la Creuse où un homme l’attendait sur le quai d’une petite gare rurale, les mains dans les poches de sa veste et les yeux de quelqu’un qui a cessé de faire semblant. Ils avaient vécu dans ce hameau pendant 19 ans. Ils faisaient leurs courses le samedi. Ils connaissaient leurs voisins par leur prénom. Ils avaient un potager derrière la maison et un chien qu’ils appelaient Gris. Bernard travaillait. Colette s’occupait de la maison, faisait de la couture pour quelques femmes du village, et aidait parfois à la bibliothèque de Saint-Sulpice-les-Champs le jeudi après-midi. Ils n’avaient pas eu d’enfants. Les accusations portées contre eux par le juge d’instruction de Guéret furent moins dramatiques que la situation n’aurait pu le laisser supposer. Usage de faux et fraude à l’identité pour Bernard qui avait fabriqué et utilisé des documents d’état civil falsifiés. Abandon du domicile conjugal pour Colette, une qualification juridique qui semblait étrangement désuète pour décrire 19 ans de vie alternative. Mais qui était ce que le droit français de l’époque permettait d’appliquer à sa situation ? L’inceste entre adultes consentants n’était pas un délit pénal en droit français. Il constituait un interdit moral et social, non une infraction criminelle au sens strict. Ce que le juge d’instruction établit, c’est qu’il n’y avait eu ni enlèvement, ni séquestration.
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