Le « docteur Mort » a mutilé des dizaines de femmes dans une clinique désaffectée
Je rentre à la maison. On m’a traversé la gencive avec une aiguille et j’ai quand même cru tomber dans les pommes. On a fait une petite piqûre et quand je suis ressortie, je n’avais plus de dents. Il était d’une brutalité incroyable et ça ne lui faisait rien. Alors qu’en principe on se rend chez le médecin pour aller mieux, il arrive de tomber sur des personnages sans scrupules au comportement criminel.
Les conséquences sont souvent dramatiques. Faux médecins, charlatans, on a même démantelé un trafic de faux diplômes de chirurgien. Ces histoires nous font peur, car nous confions aux médecins ce que nous avons de plus précieux : notre santé. Des victimes vont nous raconter comment, un jour, leur vie a basculé quand elles sont tombées entre les mains de ces médecins criminels.
À Marseille, Virginie, 25 ans, a décidé de se faire poser des implants mammaires. Elle s’adresse à un chirurgien dont elle a trouvé les coordonnées sur Internet : le docteur Mor. L’opération va la laisser déformée et traumatisée. Virginie va découvrir que cet homme a déjà fait des dizaines de victimes.
À Château-Chinon, dans la Nièvre, c’est un dentiste qui, des mois durant, va littéralement massacrer et escroquer des patientes qu’il a placées sous son emprise. Il faudra qu’un comité de victimes se mette en place pour que le dentiste de l’horreur soit finalement obligé de comparaître devant la justice.
Que faire pour éviter de tomber dans les pièges de ces médecins criminels ? Comment s’assurer de choisir le bon praticien ? Comment faire pour obtenir réparation ? Pour répondre à toutes ces questions, j’ai rencontré deux spécialistes. Un avocat, Maître Vincent-Juillet Parade, qui a traité de nombreux dossiers de scandales médicaux.
Aurore Sabourot-Seguin est psychiatre. Elle est spécialisée dans le traitement des victimes et elle nous expliquera comment surmonter les traumatismes causés par ce type de maltraitance. Pour commencer, l’histoire de Virginie. Nous sommes à Marseille au mois de septembre 2003. Le 11 septembre. Ce jour-là, Virginie, 25 ans, a rendez-vous à la clinique Saint-Bernard pour une opération de chirurgie esthétique.
Elle a enfin réussi à rassembler les 3 000 euros que coûte cette intervention qu’elle attend depuis si longtemps. L’envie de me faire opérer m’est venue parce que j’étais hyper complexée depuis petite, parce que je n’avais vraiment pas du tout de poitrine. Donc c’était vraiment le but, ça a été d’économiser pour pouvoir un jour me faire opérer.
C’est ici, dans cette clinique aujourd’hui désaffectée, que Virginie a rendez-vous avec le chirurgien. Elle a trouvé ses coordonnées sur Internet. Donc j’ai commencé à chercher qui s’était fait opérer sur Marseille, qui connaissait un bon chirurgien, etc. Donc des personnes m’ont recommandé le docteur Mor.
Avant de prendre rendez-vous, Virginie fait quelques recherches sur ce chirurgien. Il s’avère qu’en fait, il avait un site Internet. Donc je me suis renseignée auprès de lui sur le site Internet et il m’a répondu très agréablement. J’ai trouvé son numéro de téléphone sur les pages jaunes en tant que chirurgien esthétique.
Virginie arrive à son rendez-vous en toute confiance. Elle découvre la clinique. Pour la première fois, elle va rencontrer son chirurgien. Donc je suis arrivée à 8h du matin là devant la clinique. Et en fait, je me suis rendu compte qu’une autre jeune femme attendait. Et donc on est arrivées dans la salle d’attente.
Ça ne ressemblait pas à ça du tout. Pour moi, c’était une vraie clinique. Il y avait une baie vitrée à l’entrée. Tout était propre. Tout n’était pas décrépi comme ça. Mais très vite, Virginie déchante. Les choses ne vont pas du tout se passer comme elle l’avait prévu. J’arrive dans le bloc. Il me demande de me déshabiller.
Il me badigeonne d’un alcool X. Donc il m’attache sur l’espèce de plan de travail et donc il commence à me piquer avec des canules qui me piquaient sous le sein jusqu’à la clavicule, et il a injecté de l’iode d’après lui. Et donc, du coup, en me piquant, j’ai bien senti qu’il y avait comme un souci, quoi, parce que là, pour le coup, ça faisait mal. En effet, Virginie n’a pas été anesthésiée. Le chirurgien s’est contenté de lui injecter un tranquillisant. Chaque coup de scalpel lui provoque une atroce douleur.
J’ai l’impression que c’est un taxidermiste. Voilà, il me prend pour son petit animal qu’il est en train de dépecer, à peu près. Il m’avait annoncé que, quand même, l’opération allait durer 4 heures à peu près. Donc je me dis que là, ça ne va pas du tout le faire. Donc je lui dis… Et à partir de là, il s’en fiche.
Il me dit qu’il faut souffrir pour être belle. C’est comme ça, vous l’avez décidé. Vous croyez qu’une opération, ça se passe bien ? Il faut avoir mal, c’est logique. Donc du coup, pendant tout le temps de l’intervention, j’ai prié pour ne pas tomber dans les pommes, pour ne pas qu’il m’arrive quelque chose.
L’opération dure 4 heures. 4 heures d’intense douleur. Il m’a mis les prothèses, il a recousu. Il m’a dit qu’il allait me relever, il m’a aidée à me relever, à me mettre debout. Il m’a dit : « Allez vous rhabiller, c’est bon c’est fini, vous pouvez partir. » Virginie ressort de la clinique à midi.
À chaque pas, elle ressent des douleurs terribles. Je sors après l’opération de la clinique comme je suis venue, avec des douleurs, donc j’essaie de me traîner. J’essaie de me traîner jusqu’en bas de la clinique en me soutenant les seins parce que la chair était à vif et ça faisait vraiment très, très mal.
Et je me suis traînée jusqu’au portail de la clinique où j’ai fini par m’asseoir par terre. Arrivée chez elle, la jeune femme prend les anti-douleurs prescrits par le chirurgien et tente de s’endormir. Mais très vite, elle se rend compte que la douleur qu’elle ressent n’est pas le seul problème.
Je rentre à la maison, je me couche et, direct, j’ai un sein qui s’en va. Donc oui, pour moi, en sortant d’une opération de chirurgie esthétique, ce n’était pas concevable que j’aie un sein qui parte et pas l’autre, parce que pour le coup, ils n’étaient pas tous les deux identiques.
Virginie ne peut que constater que l’opération chirurgicale a été complètement ratée. Complexée depuis l’adolescence par son manque de poitrine, la jeune femme n’a parlé à personne de cette intervention. Elle n’ose pas demander de l’aide et se retrouve seule avec sa douleur. Vincent-Juillet Parade, vous êtes avocat et vous êtes un spécialiste des affaires de scandales médicaux.
On vient d’entendre le témoignage de Virginie qui s’est fait poser des implants mammaires, et l’opération s’est très mal passée. Il y a en France chaque année plus de 500 000 interventions de chirurgie esthétique. Comment est-ce qu’on choisit son praticien ? On se rend compte, quand on travaille dans le domaine, qu’il y a deux systèmes de médecine esthétique parallèles.
Vous avez la chirurgie très haut de gamme, dans des cliniques qui ont pignon sur rue, qui accueillent leurs clients VIP dans des conditions de sécurité quasi absolues, et où il n’y a jamais d’accident. Et puis vous avez parfois ces mêmes cliniques qui ont, un étage en dessous, un service un peu plus « tout-venant ».
Et là, malheureusement, on se rend compte qu’il y a des opérations qui sont ratées, des prises en charge post-opératoires qui sont dramatiques, parfois même des conditions d’hygiène en termes d’intervention qui sont absolument pitoyables et dignes du Moyen Âge. Et très souvent, les gens qui choisissent leur chirurgien vont le choisir soit par recommandation (tel ami a été pris en charge par tel praticien), mais également énormément par la presse, la publicité et Internet.
Le gros souci d’Internet, c’est qu’on peut y dire tout et n’importe quoi et qu’à mon sens, les autorités compétentes ne sont pas suffisamment vigilantes sur le contenu des sites. Et je pense qu’il manque aussi cruellement de la part de l’Ordre des médecins, de l’autorité régulatrice, une base de données qui permettrait aux patients de connaître l’histoire de celui à qui ils vont confier leur vie.
Donc Virginie se renseigne, elle se rend dans cette clinique et elle est opérée sans anesthésie. Est-ce que c’est normal ? Non. C’est digne du Moyen Âge, encore une fois. Ce médecin opérait dans des conditions d’hygiène stupéfiantes. Et on peut même se demander comment il se fait qu’il n’y ait pas plus de victimes qui soient parties en courant de cette clinique, si on peut encore appeler ça une clinique.
Alors au bout de quelques heures, l’une des prothèses qu’on a posées à Virginie va commencer à se déplacer. Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’elle aurait dû faire quand elle a constaté ce problème ? L’une des premières choses, et ce qu’elle a dû faire, c’est d’alerter naturellement le chirurgien que quelque chose n’allait pas.
Mais dès que vous faites ça, en général, on va vous dire que c’est tout à fait normal, que c’est vous qui ne comprenez rien, que vous êtes le patient et que lui, il est médecin, que c’est lui le sachant et que vous êtes un ignare. Et quels sont les devoirs et les obligations du médecin quand son patient se plaint, constate quelque chose qui ne va pas ? Qu’est-ce qu’il doit faire ? Le médecin a quand même prêté le serment d’Hippocrate.
Donc le médecin doit veiller, d’une part, à pouvoir soulager son patient et, lorsque la situation le dépasse, à le mettre entre les mains de confrères à lui qui vont permettre une prise en charge adéquate. Nous allons voir dans quelques instants que pour Virginie, le combat ne fait que commencer. Mais pour l’instant, rendons-nous à Château-Chinon, dans le Morvan.
Un nouveau dentiste vient tout juste de s’installer dans la région. Nous sommes en février… C’est ici, au cabinet du nouveau dentiste de la région, que Nicole se rend pour la première fois pour soigner un plombage défectueux. Voilà trois ans que ce nouveau dentiste est installé. Accueilli comme un sauveur par les habitants aux alentours, le Dr Van Nierop, un Néerlandais, fait partie de ces dentistes étrangers recrutés pour pallier le manque de professionnels de la santé dans ces régions que l’on appelle les déserts médicaux.
Avant lui, à Château-Chinon, il n’y avait pas eu de dentiste pendant près de deux ans. Nicole Martin est une retraitée de l’Éducation nationale. Femme sûre d’elle et organisée, elle a ses habitudes chez un dentiste d’une ville proche. Mais celui-ci est en vacances. Et pour faire remplacer d’urgence son plombage, elle décide de prendre rendez-vous chez le nouveau dentiste de Château-Chinon.
Voilà donc Nicole installée pour la première fois sur le fauteuil du Dr Van Nierop. Nicole est impressionnée par le lieu. Un cabinet immense, réparti sur trois étages, plusieurs assistantes et un équipement très moderne. Le dentiste parle mal le français, mais paraît assuré dans ses gestes. J’y suis allée en toute confiance parce que…
Sur Château-Chinon, je n’avais jamais entendu de propos négatifs. Il avait été installé en grande pompe, donc on supposait que tout avait été vérifié en amont, que c’était quelqu’un de très bien. De plus, il y avait la blouse blanche, donc il y avait la science, donc c’était forcément quelqu’un de bien.
On y allait, c’était propre, c’était nickel. Le dentiste commence son intervention. Mais très vite, il lui explique qu’il va aussi devoir soigner ses autres dents. Il insiste. Elle doit revenir huit jours plus tard. Ce que Nicole ne sait pas encore, c’est qu’en rectifiant le plombage, le dentiste a aussi dévitalisé une dent complètement saine.
Scrupuleusement, Nicole revient 8 jours plus tard. Et là commence le rituel qu’elle subira à chaque rendez-vous pendant les 6 prochains mois. Il m’a fait une piqûre, je lui ai dit que je ne voulais pas de piqûre, mais il m’a dit : « Si, si, parce que mal, mal, voilà. » Une piqûre pour anesthésier. Puis le dentiste s’absente.
Nicole comprend vite que celui-ci s’occupe de plusieurs patients en même temps. Elle assiste depuis son fauteuil au va-et-vient du praticien entre les deux étages de son cabinet. Le travail ne finissait jamais parce qu’il y avait toujours quelque chose à endormir pour dévitaliser, mal dévitaliser, ce qui entraînait une infection, ce qui l’amena à poser une couronne, à poser des bridges, à poser un dentier.
Van Nierop a reçu la nouvelle couronne de Nicole. Mais les choses ne se passent pas comme prévu. Le soir, quand l’anesthésie a fini de faire son effet, j’avais mal, comme quelque chose qui comprimait, une chaussure trop petite. Donc le lendemain matin, j’y suis retournée en disant : « Vous m’enlevez la couronne, vous ne touchez pas la dent. »
La question est : est-ce qu’il avait bien compris ? Je ne sais pas. Parce qu’on est quand même face à un problème de langage, c’est bien ce qu’il faut se dire. On a fait une petite piqûre et quand je suis ressortie, je n’avais plus de dents. Aurore Sabourot-Seguin, vous êtes psychiatre, vous êtes directrice du centre de psychotrauma.
On vient d’entendre le témoignage de Nicole qui se rend chez un dentiste qui vient de s’installer dans sa région, et les choses ne vont pas se passer comme prévu. Psychologiquement, est-ce que c’est dur à vivre, la perte de confiance dans un praticien ? Le praticien, c’est l’autorité, c’est le savoir.
Donc effectivement, on frappe à une porte, on ne connaît pas la personne mais elle a le titre de docteur, de chirurgien, de dentiste, on lui fait confiance. Donc on rentre sans aucun a priori, en totale confiance. Après, quand ça ne marche pas, il va y avoir un bouleversement des croyances, de la sécurité. Et en fonction de ce qui va se passer, oui, on peut être très mal.
À qui est-ce qu’on peut en parler ? Dans ces cas-là, on en parle à son médecin traitant déjà. Il se passe quelque chose, il y a des douleurs, on nous dit à chaque fois que quelque chose de plus grave arrive. La première chose à faire, c’est de voir son médecin traitant, dont on a l’habitude, en qui on a confiance, et qui va pouvoir valider le professionnel ou les soins.
Mais Nicole, elle, elle va retourner à plusieurs reprises voir ce fameux dentiste. Est-ce qu’on peut parler d’une emprise qu’il a sur elle ? C’est justement une des questions qu’on peut se poser, parce que dans cette autorité du savoir et de la blouse blanche, il y a effectivement une espèce de passivité, d’acceptation de ce que va dire l’autre.
Et donc les gens plus sensibles, plus inhibés ou qui ont peut-être peur de l’autorité, peuvent effectivement obéir à l’injonction de revenir. Et c’est dû à quoi ? C’est dû à la personnalité du dentiste, l’autorité en blouse blanche, ou c’est dû aussi au fait que les soins ont commencé, qu’il faut peut-être continuer ? Voilà, on peut quelquefois avoir l’idée que, comme on a commencé, il faut aller jusqu’au bout.
Il y a des personnalités qui ne laissent pas tomber, qui ne se disent pas : « Non, j’ai eu tort, j’arrête. » Elles disent : « Non, j’ai commencé, je continue. » Le fait qu’on a commencé à payer et qu’on se dit que c’est une perte d’argent, le fait qu’on a confiance… Il a pignon sur rue, le médecin, quand même.
Même si on se pose des questions sérieuses sur la compétence du dentiste ? On peut mettre du temps avant de se poser des questions, oui. Nous allons bientôt découvrir… que Nicole n’est pas seule à être tombée sous l’emprise de celui que l’on connaîtra bientôt comme le dentiste de l’horreur.
Mais retournons à Marseille où Virginie, qui avait envie d’une plus belle poitrine, est tombée entre les mains d’un véritable boucher qui l’a littéralement massacrée. Rongée par la honte d’avoir eu recours à la chirurgie esthétique et de s’être fait avoir par un charlatan, Virginie souffre en silence.
Seule. Une nouvelle intervention pourrait la soulager, mais elle n’en a plus les moyens. Je vis avec un corps que je n’ai pas choisi, avec un défaut. C’est invivable. Moi, quand je m’allonge, le défaut, je le sens. Mon sein va sous mon bras, je le sens. Je vis avec son soutien-gorge, je ne peux plus avoir de rapport intime.
Il faut que je reste habillée parce que c’est moche. Pour moi, c’est une honte d’être comme ça. Je vais voir un chirurgien pour qu’il m’enlève ce défaut que j’ai de ne pas avoir de poitrine et je ressors et, in fine, j’ai à nouveau un défaut. La jeune femme sombre dans la dépression.
Son médecin la met en arrêt de travail pendant 4 mois. Et puis un jour, sa mère, la seule à être dans la confidence, la pousse à réagir. Elle était dans un état pitoyable, excessivement fatiguée. Elle venait de subir une intervention pratiquement à vif. Et quand elle m’a décrit l’état de la salle d’opération, je ne le croyais pas.
Je me suis dit que ce n’était pas possible d’intervenir sur les gens dans des conditions comme ça. C’est ma maman qui me dit qu’il faut arrêter d’avoir honte et que quand quelque chose est mal fait, il faut s’en plaindre. Je ne voulais pas parce que je me suis dit que s’il veut me réopérer, ça va être dramatique et encore pire.
Moi, je souffrais pour elle, parce qu’elle avait fait des économies, elle avait espéré, et puis de voir le résultat et de l’avoir effondrée, bon, j’en souffrais. En avril 2004, sept mois après son opération, Virginie se rend au commissariat de police pour porter plainte. Et elle va découvrir ce jour-là qu’elle n’est pas la seule victime.
Des dizaines de femmes se sont manifestées. Et pire encore, elle apprend que le docteur Mort n’est pas… chirurgien. Il s’avère qu’en fait, il s’est fait attraper. Il s’est fait attraper et il n’est pas chirurgien. Et il opère dans une clinique qui est désaffectée depuis 20 ans. Et pour moi, c’est le ciel qui me tombe sur la tête.
C’est à ce moment-là que Virginie comprend qu’elle a été victime d’une escroquerie. Elle va alors se lancer dans un long combat afin de se faire indemniser. Elle prend un avocat spécialisé dans les affaires médicales. Quand il rencontre Virginie, il découvre une femme déterminée, mais aussi rongée par la honte de s’être fait avoir.
Alors Virginie, quand elle me demande de la défendre, comme les autres, elle est tétanisée par ce chirurgien. Et puis quand elle entend chez le coiffeur, à la boulangerie, parce que tout le monde parle de ce dossier à l’époque… Et enfin, ces femmes qui disent : « Mais alors, comment on peut être aussi stupide ? » Elle s’est dit : « Bah oui, en plus d’être moche, je suis bête. »
Elle n’était ni moche, ni bête. La honte, un sentiment partagé par toutes les victimes du docteur Mort. Nadia aussi souhaitait une poitrine plus volumineuse. Elle aussi est passée entre les mains du charlatan. Je m’en veux d’un côté mais de l’autre je me dis c’est… Ce n’est pas de notre faute non plus, ce n’est pas de ma faute non plus.
Je n’ai pas été naïve parce qu’il m’a bien expliqué. Et comme je vous dis, il avait réponse à tout. On a affaire à un grand malade qui a réponse à tout, qui est très doué pour manipuler. L’affaire défraie la chronique. Le scandale de la clinique du docteur Mort fait la une des journaux. Grâce à la médiatisation, on recense bientôt près d’une centaine de victimes.
À Marseille, ça fait l’effet d’une bombe parce que, comme vous savez, une bonne affaire judiciaire ou un bon fait divers vaut essentiellement par la qualité de ses acteurs. Donc là, on a un très bon acteur, le docteur Mort, qui a ce physique relativement singulier. Et puis à côté, il y a des victimes qui sont relativement encolérées contre lui, qui sont prêtes à aller jusqu’au bout, qui ont souffert intimement, qui ont souffert dans leur chair,
qui veulent lui demander des comptes, des explications. Le 2 juin 2008, le procès du faux chirurgien s’ouvre au palais de justice de Marseille. Le docteur Mort est accusé de tromperie aggravée et de mise en danger de la vie d’autrui. Moi j’attends vraiment qu’on le condamne à me rendre mes sous.
Moi, pour moi, du coup, j’ai un problème. J’avais un problème, je me suis fait opérer, j’ai toujours un problème. Il faut qu’il me rendre mes sous parce que du coup, mon complexe, il n’est pas parti. Il s’est transformé, mais il n’est pas parti. Donc du coup, moi, le but, vraiment, il faut que je me batte et il faut que je sois remboursée.
Il faut que j’aille me faire réopérer. Dès le début de l’audience, l’atmosphère est pesante. Face aux accusations, le faux chirurgien ne fait preuve d’aucun remord. Il se moque de nous. Il se moque de nous. Clairement, il nous… Il se retourne et il nous dit qu’il a demandé à être radié de la chambre des médecins, donc qu’il n’a pas d’assurance et que par conséquent, il ne nous indemniserait pas, qu’il ne nous a pas ratées.
On est toutes des livres ouverts, on est des actrices, c’est un complot contre lui. Et puis en fait, si on est moches maintenant, c’est le bon Dieu qui l’a voulu comme ça, c’est qu’on était moches avant. Enfin voilà, il y a des trucs qui ne se disent pas. Là, on se rend compte vraiment de la méchanceté de l’escroc.
Vraiment, il nous a bernées et en plus, il n’a pas de remords, il s’en fout complètement. À l’audience, aucune victime n’arrive à le faire vaciller, aucune. Je ressens à ce moment-là de la haine, oui. De la haine parce que je me dis qu’il va reconnaître ce qu’il a fait quand même. Il n’est pas jugé pour des pacotilles.
Donc, eh bien non. Non, non, il reste sûr de lui : « Je suis le dieu de la chirurgie. J’exerce la chirurgie esthétique depuis 26 ans. Et j’ai toutes les compétences pour le faire parce que je suis homéopracticien et non pas médecin généraliste, comme il est marqué dans le journal. » Il est presque aussi incisif à l’audience par ses réflexions, ses regards et son attitude que ce qu’il a pu l’être
avec son scalpel, en découpant ces femmes comme des quartiers de viande. Durant les 15 jours du procès, l’escroc ne change pas d’attitude et reste campé sur ses positions. Il insulte et humilie les femmes qu’il a opérées. Les victimes du faux chirurgien ont beaucoup de mal à supporter son comportement.
Je ne mérite pas qu’il dise ça, je l’ai payé, je n’ai rien à me reprocher, je ne l’ai pas volé, cet homme-là. Et moi, quand je l’entends dire des méchancetés, j’ai envie de lui cracher dessus. Durant le procès, en plus des insultes et des humiliations, les victimes doivent aussi subir les expertises médicales.
À chaque fois qu’il y a quelque chose de nouveau dans le procès, on nous fait faire une expertise et chaque fois il faut se dénuder, chaque fois il faut se dégrader, et il y a une contre-expertise de faite et il faut à nouveau se dégrader, à nouveau se montrer et on a un peu l’impression d’être devenue vraiment la femme à barbe ou le mouton à cinq pattes.
Nous sommes en juillet 2008. Le procès touche à sa fin. Le faux chirurgien risque 4 ans de prison et 75 000 euros d’amende. Le jugement doit être rendu au mois de septembre. Mais là, coup de théâtre, le docteur Mort disparaît. Il viole l’obligation du contrôle judiciaire qui lui interdisait de sortir des Bouches-du-Rhône, parce qu’il ne respecte pas plus ça que tout le reste.
Un rebondissement incroyable qui fait qu’une nouvelle fois, Virginie se sent trahie, cette fois par la justice. Les victimes craignent maintenant de ne jamais obtenir réparation. Alors, Maître Julien Parade, Virginie va déposer plainte contre son médecin et elle découvre qu’il a fait d’autres victimes.
Alors, est-ce que dans ce cas de figure, c’est important d’agir à plusieurs ou est-ce qu’il vaut mieux agir seule ? L’expérience montre qu’il faut toujours qu’il y en ait une qui se lance et qu’après, on découvre que cette victime, c’est la partie émergée de l’iceberg. Et après, il y en a d’autres.
Agir de concert pour donner plus de poids, plus de force, parce que l’un des arguments aussi de défense de ce genre d’individu, c’est de dire qu’il s’agit d’un cas isolé et que c’est malheureusement la victime malheureuse d’un système qui marchait plutôt bien. Or, agir de concert démontre qu’il y en a eu beaucoup d’autres.
Et puis aujourd’hui, surtout, le droit offre une possibilité qui n’existait pas à l’époque, c’est la class action. Aujourd’hui, les victimes peuvent se regrouper, peuvent agir de concert contre un praticien dans le cadre de la loi de santé qui a été votée. Là où avant, chaque victime devait engager en son nom personnel une instance, c’est pouvoir confier sa défense à une association qui agira au nom de chacune d’entre elles.
Si on prend un avocat à plusieurs, si on se regroupe, est-ce qu’on partage les honoraires, les frais d’honoraires d’avocats ? Ou est-ce qu’à chaque client, ce sont des frais d’honoraires nouveaux ? Le principe dans ce genre de dossier, c’est que vous allez travailler au résultat. Il y aura un honoraire de base
qui sera adapté en fonction de chaque client, de sa fortune, de son parcours. Vous devez quand même faire preuve d’humanité là-dedans. Et ensuite, il y aura un honoraire de résultat qui sera aussi discuté avec le client. L’avocat prendra un pourcentage de l’indemnisation de chacune d’elles, avec toujours cet esprit que les honoraires doivent être fixés en fonction du client.
Vous ne pourrez pas facturer de la même manière une victime qui aura une certaine fortune et la victime qui n’aura pas du tout d’argent pour vous payer. Le docteur Mort a disparu. Nous verrons dans un instant les conditions rocambolesques dans lesquelles il va être retrouvé. À Château-Chinon, dans le Morvan, Nicole va découvrir qu’elle n’est pas la seule victime du dentiste de l’horreur.
Marie-Jo Lemoyne, elle aussi, est une patiente du docteur Van Nierop. Elle est venue le voir pour un renouvellement de ses implants. En confiance dans ce cabinet flambant neuf, le dentiste lui paraît aimable, l’accueil est chaleureux. Je tombe sur un type extra, mais je n’ai jamais dit le contraire, un type très accueillant.
Moi, j’arrivais le matin de bonne heure, je n’attendais pas. Entre-temps, il me faisait faire un petit expresso. Le dentiste commence par lui faire des radios, mais très vite, le diagnostic tombe : « Madame ? Il faut tout arracher. » Il me dit : « Oh là ! » Bon, je dis : « Ça y est, ça commence, qu’est-ce qui m’arrive ? » Il me dit : « Heureusement que vous êtes venue.
Parce que, me dit-il, vos implants, ça ne va pas du tout. » Ah bon ? Je dis : « Qu’est-ce qui ne va pas ? » « Mais, me dit-il, vous avez au milieu… les deux implants sont en train de s’infecter. » Alors que je n’avais absolument pas mal. Je lui dis : « Docteur, mais alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? » Il me dit : « Vous savez, il n’y a pas grand-chose à faire, il va falloir se les enlever. »
Marie-Jo se retrouve avec un trou béant entre la gencive et les implants. Il y a un trou énorme, c’est affreux pour tout ce qui est repas, tout ce que je peux manger parce que ça se voit partout. À partir de ce moment-là, Marie-Jo enchaîne abcès sur abcès. S’en suivront six mois de prise d’antibiotiques
ainsi que des soins très lourds où le dentiste ne lui épargne aucune douleur. Il m’a traversé la gencive avec une aiguille, j’ai quand même cru tomber dans les pommes. Il était d’une brutalité incroyable et ça le faisait rire. Moi, une fois, je lui ai dit, textuellement, je lui ai dit : « C’est dommage que je ne sois pas aussi grande que vous, aussi grosse, je vais vous mettre un coup de main dans la gueule », moi je lui ai dit, parce que j’en pouvais plus.
Il rigolait comme tout. Il me disait : « Mais non, mais non, mais non, mais non, mais non », mais si. Pourtant, pas une fois elle n’interrompt ses consultations. C’était impossible. J’allais où ? Où j’aurais été ? Et on est pris dans ce truc où il n’y en a pas un qui a eu cette idée, parce qu’on pourrait dire : « Bon, 1, 2, 3, 4, 5, 10, pourquoi ils ne sont pas partis ? » Personne n’est parti.
On s’est dit qu’il faut continuer, on est là. Pour Nicole Martin, l’emprise du dentiste est similaire à celle d’un gourou. Il était grand, bel homme, etc. Et quelque part, il me faisait peur par sa stature. Il a fallu un moment avant que j’arrive à dire : « Ah bah oui, mais il me fait peur. » Vous êtes face au monde médical, au monde qui vous soigne, qui vous allège les souffrances.
Donc vous n’osez pas le rembarrer comme si c’était un copain ou autre. Vous vous dites que c’est quelqu’un que vous devez respecter, forcément vous respectez tout le monde, mais là, attention, c’est quelqu’un qui a le savoir. Un charisme dont ces patientes ne parviennent pas à se défaire. C’est Nicole Martin qui trouvera la force la première de dire stop.
En juillet 2011, ce sera l’intervention de trop. D’un seul coup, il me dit : « Ah bah oui, moi dévitaliser. » Alors là, je suis comme… Je ne vous ai jamais demandé de me dévitaliser cette dent qui est saine ! « Ah si, pour mettre couronne, dévitaliser. » Il lui faudra l’appui de son mari pour oser enfin mettre un terme aux consultations.
Le jour où je lui ai dit, mon mari a terminé avec moi, il m’a accompagnée. Je lui ai dit : « C’est fini, je ne peux pas vous voir, terminé. » Il n’a rien dit. Et là, je me suis dit, je suis… Je vais partir en guerre, ça c’est clair. Nicole n’est désormais plus une patiente de Van Nierop. Pour autant, cela ne l’empêche pas d’être tourmentée.
Cauchemars, angoisses. Nicole réalise qu’elle a subi un traumatisme. Il faut que je trouve une façon de faire comprendre qu’il y a un problème avec ce dentiste à Château-Chinon, ce qui n’était pas simple. Parce que ce n’est pas simple que ceux qui l’ont fait venir acceptent. Qu’est-ce que c’est, un mauvais dentiste ? Parce qu’ils ont été trahis en même temps que nous.
Et ce n’est pas facile d’accepter la trahison. Alors, combien de fois j’ai dit à mon mari : « Alors, qu’est-ce que je fais ? Est-ce que je laisse tomber, je retourne chez mon dentiste ? Est-ce que je laisse tomber ? Ou est-ce qu’on essaie de voir si vraiment il y a un souci avec ce dentiste ? » Il m’