
La mort de Lyhanna à Fleurance est un électrochoc pour tous ceux qui connaissaient la collégienne et qui ont côtoyé le suspect numéro 1, Jérôme Barella. Beaucoup se posaient déjà des questions sur lui. Aujourd’hui ils évoquent ouvertement leurs doutes. C’est le cas du professeur de Taekwondo, qui a fréquenté le père et les enfants pendant deux ans. Entretien.
Jusqu’à présent, il s’exprimait sous un prénom d’emprunt. Mais Rémi Rodriguez a choisi ce samedi 13 juin de témoigner à visage découvert à Auch (32). Jérôme Barella, mis en examen pour enlèvement et séquestration de la jeune Lyhanna retrouvée morte le 4 juin, ce coach sportif le connaît bien. Il a accueilli l’homme et ses deux filles pendant deux ans dans son cours de taekwondo à Auch. Et il se souvient d’un homme, “trop” tourné vers les enfants, qu’il “fallait régulièrement ramener vers les adultes”, ce qui a l’époque avait provoqué un malaise au sein du club. Aujourd’hui avec le recul, Rémi Rodriguez éprouve des regrets.
Il a d’ailleurs lancé une cagnotte en ligne pour recueillir des fonds à destination d’Audrey et sa fille Rosa, qui ont décidé de porter plainte contre l’état pour son inaction, 9 mois après avoir signalé le viol de la fillette et accusé Jérôme Barella.
France Télevisions : Pourquoi vous avez voulu ouvrir cette cagnotte pour aider la maman de Rosa ?
Rémi Rodriguez : Sa fille avait été adhérente au club. Nous avons appris qu’elle avait déposé une plainte en août 2025. Donc nous avons essayé de la soutenir du mieux que nous pouvions. Mais à partir du moment où on a appris que là, elle portait plainte contre l’Etat, on a compris que ce n’était plus son propre combat qu’elle est en train de mener. Elle prend à bras-le-corps le combat de toutes les victimes, qui ont jusqu’ici été ignorées. C’est de là que vient cette cagnotte pour l’aider au moins financièrement. C’est une procédure, qui risque de durer longtemps et on voulait la décharger du côté financier, tout ce qui est frais de justice, déplacements, expertises psychologiques. Au moins, elle pourra mener son combat sereinement et mettre toute son énergie dans cette bataille.
On l’a contacté. Au début elle n’en voulait pas. Et puis on a réussi en insistant, à la convaincre. Et puis on avait des doutes sur Jérôme Barella, même si on ne s’est rendu compte de l’ampleur de la situation. Alors on essaye peut-être de faire amende honorable. C’est peut-être l’occasion de rattraper le coup.
France Télévisions : À quel moment avez-vous vu Jérôme Barella rejoindre le club ?
Rémi Rodriguez : Il est arrivé en 2023. Il a fait deux saisons de 2023 à 2025. Il est arrivé avec ses deux filles pour des cours d’essai. Chez, nous, les cours sont mélangés, enfants, adultes, tout le monde s’entraîne ensemble et après, les groupes se forment naturellement pendant le cours, les enfants se mettent entre eux, les adultes entre eux. Il m’a d’ailleurs rappelé que nous avions été au lycée ensemble. Pour nous c’était un adhérent comme un autre. On a souvent des familles qui viennent avec leurs enfants pour pratiquer.
France Télévisions : Et à partir d’un moment, vous vous êtes posé des questions…
Rémi Rodriguez : Tout à fait, assez vite, on s’est rendu compte avec certains adhérents, qu’il passait beaucoup de temps en contact avec les enfants. Avant que la séance commence, au lieu de discuter avec nous, il était tout le temps au milieu des enfants. Donc c’est vrai que ça a créé une sorte de gêne car c’était systématique. Mais je me suis dit voilà, il est avec ses filles, il joue avec ses filles.
Là où ça devenait plus problématique et où ça renforçait ce sentiment de défiance, c’était pendant les cours, où il restait avec les enfants. On allait le chercher, on le sortait de là en lui disant “arrête de t’entraîner avec les petits, tu ne vas pas progresser, viens t’entraîner avec nous.” C’était particulièrement frappant pendant les entraînements de combat. J’ai eu énormément de retours de parents ou d’autres adhérents, notamment des jeunes filles qui à l’époque avaient entre 15 et 20 ans. Ils sont venus me voir en me disant qu’ils trouvaient ça bizarre et on le surveillait. On ne voulait pas qu’il aille dans le vestiaire des filles. Il n’a jamais essayé mais on surveillait. Mais pour autant il n’avait pas vraiment commis d’actes répréhensibles. C’était surtout une sorte de gêne qui s’est installée et qui a été partagée par beaucoup de monde. Je l’ai appris très récemment.
Cette saison, quand on s’est rendu compte au bout de deux trois semaines qu’il ne reviendrait pas, ça a été un soulagement. Avec les autres personnes qui le surveillaient avec moi, on s’est regardé, on s’est dit qu’on allait pouvoir reprendre une activité normale. Déjà la saison dernière, il venait de moins en moins. Il me disait que c’était à cause de son travail, parce qu’il travaillait dans une coopérative agricole, dans les silos et c’était le moment où les moissons commencent.
France Télévisions : Quelle était sa personnalité en dehors de ces faits suspects ?
Rémi Rodriguez : C’était quelqu’un qu’on aurait pu considérer de tout à fait normal, voire banal, qui se fondait dans la masse. J’ai plusieurs jeunes hommes au lycée qui ont des présences physiques imposantes. Lui pas du tout, c’était quelqu’un qui vraiment ne dégageait aucune menace, aucune impression de menace, une voix assez posée, assez douce, rien qui n’aurait pu inquiéter qui que ce soit. Et qui avait d’ailleurs une cote énorme auprès des enfants. Tous les enfants l’adoraient. À tel point qu’un père d’une enfant m’a dit qu’il l’avait recroisé dans Auch. Sa gamine tout de suite s’est jetée sur lui, elle l’adorait. C’était avant que tout ça n’arrive et qu’il soit connu de tout le monde.

France Télévisions : Aujourd’hui, il n’y a pas d’autres victimes que Rosa dans votre club ?
Rémi Rodriguez : Non, par contre, on se rend compte qu’il y a eu des tentatives d’approche par message. On m’a montré quelques SMS, concernant une jeune fille, qui à l’époque avait je crois 10 ans aussi, des demandes de photos. Moi j’ai une autre jeune fille qui à l’époque avait 15-16 ans c’était : “viens à la maison on va faire des pizzas” ou “ah tu manques aux petites”. Il utilisait tout le temps ses petites filles pour inviter des gens chez lui.
France Télévisions : Est-ce que vous avez senti une inquiétude des parents, de vos élèves, même s’il est lui maintenant incarcéré ?
Au sein du club, tous les parents à qui j’ai parlé m’ont manifesté leur soutien. Tout le monde s’est rendu compte de quelque chose à un moment donné, mais sans pour autant penser qu’il y avait matière à problème. Après, les gens me connaissent, savent comment je suis, j’ai plutôt tendance à pécher par excès de prudence que l’inverse. Pour autant, il est passé au travers.
France Télévisions : Est-ce que vous pensez que ça change leur vision des choses par rapport au fait de laisser son enfant partir à une soirée pyjama, venir au sport, partir tout seul ?
Je ne peux pas parler pour eux mais ça a changé ma vision à moi. Nous devions faire un stage cet été et j’ai décidé de l’annuler de moi-même parce que je ne me sens plus de le faire en fait. Cette histoire, c’est tellement frais que je crains d’être tout le temps sur le qui-vive et que les gens n’en profitent pas.
Malgré tout je ne peux pas vous dire pour les autres mais ce qui est sûr c’est que moi ça a changé ma vision. Et je pense que ça va forcément influencer celle des autres.
Après je n’ai pas d’enfant mais je me mets à la place des parents, ça doit être terrible. Maintenant qu’on a appris ça, je pense que les pauvres parents n’auront plus de vie. Ils vont être inquiets pour leurs enfants en permanence et c’est pour ça qu’on tient à tout prix à soutenir le combat de la maman de Rosa, c’est pour faire en sorte que ça n’arrive plus jamais, qu’on retrouve une vie normale.
Entretien réalisé par Marie-Candice Delouvrié et David Breysse.