Ce que fit Néron fut pire que l’incendie de Rome.
Le dernier artiste de Rome
La nuit où Néron comprit que sa mère avait eu raison de le craindre, il n’était déjà plus empereur.
Dans le palais, les torches brûlaient encore, mais personne ne venait les remplacer. Les couloirs, d’ordinaire pleins de pas, de chuchotements, de sandales pressées, semblaient avoir été vidés par une main invisible. Les serviteurs avaient disparu. Les gardes aussi. Même les flatteurs, ces hommes capables de sourire devant une tombe si le mort avait porté une couronne, s’étaient évanouis avant l’aube.
Néron se tenait au milieu de sa chambre, pieds nus sur le marbre froid, un manteau jeté sur ses épaules, les cheveux humides de sueur. Quelques heures plus tôt, on l’appelait encore César. On lui servait le vin dans des coupes d’or. On se courbait devant lui comme devant un dieu. Maintenant, Rome avait prononcé son nom comme on crache une malédiction.
Ennemi public.
Le Sénat avait décidé qu’il ne mourrait pas comme un prince, ni même comme un soldat. On le déshabillerait. On le placerait dans une fourche de bois. Puis on le frapperait avec des verges jusqu’à ce que son corps cesse de trembler. La mort ancienne. La mort honteuse. La mort réservée à ceux que Rome ne voulait plus reconnaître comme des hommes.
Il demanda un gladiateur.
Personne ne répondit.
Il demanda un soldat.
Personne ne bougea.
Alors, dans ce silence qui sentait la trahison, une voix revint le hanter. Une voix de femme, douce quand elle mentait, glaciale quand elle disait vrai.
— Tu crois que Rome t’appartient, mon fils ? Rome ne pardonne jamais à ceux qui se prennent pour elle.
Agrippine.
Sa mère.
Il l’avait fait tuer neuf ans plus tôt, convaincu qu’en supprimant cette femme qui l’avait mis sur le trône, il deviendrait enfin libre. Mais cette nuit-là, dans le palais abandonné, il comprit que certains meurtres n’ouvrent aucune porte. Ils referment seulement le piège.
Il revit le banquet où Britannicus s’était effondré, la gorge brûlée par le poison, pendant que les convives détournaient les yeux. Il revit Octavie, son épouse rejetée, exilée, décapitée, dont la tête avait été envoyée à une autre femme comme un présent de noces. Il revit Sénèque ouvrant ses veines dans une baignoire, non par désir de mourir, mais parce que son ancien élève ne lui avait laissé que cette élégance-là.
Et il revit surtout Agrippine, dans sa villa de Baïes, survivante d’un naufrage fabriqué par son propre fils, regardant les soldats approcher avec leurs épées.
« Frappez ici, avait-elle dit en montrant son ventre. C’est là que Néron est né. »
Il avait ri quand on lui avait rapporté ces mots.
Cette nuit-là, il ne riait plus.
Car Rome frappait enfin là où elle l’avait enfanté : au cœur même de sa couronne.
I. Les champignons de l’impératrice
Tout commença par un repas.
Dans la salle à manger impériale, l’empereur Claude mangeait lentement, avec cette lourdeur d’homme fatigué que le pouvoir n’avait jamais rendu beau. Il était né dans une famille de dieux vivants, mais il avait longtemps été traité comme une erreur de la nature. Ses jambes hésitaient, sa voix trébuchait, sa tête semblait parfois suivre avec retard le fil de ses pensées. Rome s’était moquée de lui avant de lui obéir.
Ce soir-là, pourtant, personne ne riait.
Autour de la table, les visages étaient poudrés, les tuniques impeccables, les gestes mesurés. Les esclaves circulaient sans bruit. Le vin coulait. Les plats se succédaient. Et Agrippine, épouse de Claude, observait chaque mouvement avec la patience d’une femme qui avait attendu trop longtemps.
Elle avait une beauté dure, une beauté de statue placée devant un temple interdit. Ses yeux ne demandaient jamais ; ils exigeaient. Depuis des années, elle avançait dans le palais comme dans une guerre. Elle avait épousé Claude, son oncle, non par tendresse, mais parce que le trône était plus proche dans un lit impérial que dans les prières d’une veuve. Elle avait obtenu qu’il adopte son fils, Lucius Domitius, devenu Néron. Elle avait écarté peu à peu Britannicus, le fils biologique de Claude, celui qui aurait dû hériter naturellement de l’empire.
Il ne manquait plus qu’une chose.
Le temps.
Ou plutôt, la fin du temps de Claude.
Le plat de champignons arriva dans une vaisselle délicate. Claude aimait les champignons. Rome le savait. Agrippine aussi. On les posa devant lui avec une révérence presque religieuse.
— Encore ces merveilles, dit l’empereur en esquissant un sourire épais.
Agrippine sourit à son tour.
— Ce sont les meilleurs, César.
Elle avait prononcé ces mots comme une caresse. Personne n’aurait pu jurer qu’elle avait ordonné quoi que ce soit. Personne n’aurait pu dire qu’elle avait versé la mort dans ce plat. Il n’y aurait pas de procès, pas de témoin courageux, pas de preuve exposée devant le peuple.
Il n’y aurait que le résultat.
Claude mangea.
Dans la nuit, il souffrit. Au matin, il était mort.
Le palais se mit alors à respirer plus vite.
Les rideaux furent tirés. Les couloirs se remplirent d’ordres. Des messagers partirent. D’autres revinrent. On retarda l’annonce officielle. On voulait que tout soit prêt avant que Rome apprenne qu’elle n’avait plus d’empereur.
Agrippine ne pleura pas tout de suite. Elle savait que les larmes, comme les armées, devaient arriver au bon moment.
Dans une chambre proche, Néron attendait.
Il avait seize ans.
Ses joues portaient encore quelque chose de l’enfance, mais son regard avait déjà appris à ne pas révéler ce qu’il pensait. On lui avait mis des vêtements dignes de son nouveau rôle. On avait coiffé ses cheveux. On avait préparé les mots qu’il faudrait dire, les gestes qu’il faudrait accomplir.
Pourtant, sous la soie, le garçon tremblait.
— Mère, dit-il, et si les prétoriens refusent ?
Agrippine s’approcha. Elle posa une main sur son épaule avec une douceur si parfaite qu’elle en devenait menaçante.
— Ils ne refuseront pas. Ils aiment l’or et la certitude. Je leur donne les deux.
— Et Britannicus ?
La main d’Agrippine se crispa à peine.
— Britannicus est un enfant. Toi, tu es César.
Néron détourna les yeux.
— Je n’ai jamais commandé une armée.
— Tu commanderas des hommes qui commandent des armées.
— Je n’ai jamais gouverné une province.
— Tu gouverneras ceux qui gouvernent les provinces.
— Je ne suis pas prêt.
Agrippine lui saisit le menton et força son fils à la regarder.
— Personne n’est prêt à posséder le monde. On l’apprend en le prenant.
Avant midi, la garde prétorienne conduisit Néron à ses casernes. Les soldats l’acclamèrent. Les sénateurs, informés trop tard pour s’opposer et assez tôt pour se courber, reconnurent l’évidence. Claude était mort. Néron vivait. Rome avait un nouveau maître.
Agrippine se plaça derrière lui.
Tout le monde la vit.
Et tout le monde comprit.
Néron portait la couronne, mais sa mère tenait encore le front qui la supportait.
II. Le jeune prince qui préférait la lyre
Les premières années furent presque raisonnables.
C’était cela, le plus étrange. Ceux qui avaient redouté un enfant capricieux virent d’abord un règne convenable, presque sage. Les impôts furent réexaminés. Les gouverneurs trop avides furent rappelés à l’ordre. Le Sénat fut consulté avec plus d’égards qu’il n’en avait reçu sous Claude. Les provinces respirèrent un peu. Les frontières restèrent calmes.
Rome, qui jugeait toujours les hommes après leur chute, oublia plus tard cette période. Mais ceux qui vécurent ces cinq premières années s’en souvenaient comme d’un printemps trompeur.
La raison de ce calme avait deux noms : Sénèque et Burrus.
Sénèque, le philosophe, écrivait les discours. Il prêtait au jeune empereur des pensées de marbre, des phrases pleines de retenue, de justice, de clémence. Il connaissait les vices des cours et la fragilité des princes. Il savait qu’on ne transforme pas un adolescent couronné en sage par quelques leçons, mais il espérait au moins faire de ses défauts une affaire privée.
Burrus, préfet du prétoire, tenait les soldats. Il était moins élégant que Sénèque, moins brillant, mais plus solide. Il savait où le pouvoir devenait chair : dans les casernes, dans les épées, dans les hommes payés pour défendre ou abandonner un trône.
Entre eux deux, ils formèrent une digue.
Derrière cette digue, Néron rêvait d’autre chose.
Il aimait la musique avec une ferveur presque douloureuse. Il pouvait passer des heures à toucher les cordes d’une lyre, à reprendre un vers, à travailler sa voix devant des maîtres grecs qui le flattaient d’autant plus qu’ils connaissaient le prix du silence. Il aimait la scène, les masques, les applaudissements. Il aimait cette seconde de suspension où un auditoire retient son souffle avant de céder à l’admiration.
Le problème n’était pas qu’un Romain riche aimât l’art. Beaucoup l’aimaient. Le problème était que Néron n’était pas un Romain riche.
Il était l’empereur.
Et l’empire n’était pas une maison privée dont il pouvait vendre l’argenterie pour financer un banquet. Le trésor payait les légions, les routes, les aqueducs, les distributions de blé, les flottes, les temples, les fonctionnaires, les ponts, la paix elle-même. Chaque pièce dépensée par caprice devait être remplacée par une taxe, une confiscation ou une victoire.
Sénèque le comprenait.
Burrus aussi.
Agrippine, surtout, le comprenait.
Elle voyait son fils s’éloigner d’elle. Elle l’avait imaginé docile, reconnaissant, prisonnier du secret qui l’avait fait empereur. Mais la jeunesse n’aime pas remercier ceux qui lui rappellent sa dépendance. Plus Néron recevait d’hommages, plus la présence d’Agrippine lui semblait insupportable.
Elle apparaissait aux cérémonies. Elle recevait des ambassadeurs. Elle faisait frapper son image près de celle de son fils. Elle parlait avec les sénateurs comme si Rome continuait de lui appartenir par procuration.
Un soir, après une audience, Néron se retira furieux.
— Elle m’humilie, dit-il à Sénèque.
Le philosophe resta prudent.
— Elle vous rappelle votre origine.
— Justement.
— Votre Majesté doit distinguer l’impatience de la nécessité.
Néron éclata de rire.
— Voilà pourquoi je préfère les musiciens aux philosophes. Les musiciens savent quand se taire.
Sénèque inclina la tête.
— Les philosophes aussi, César. Mais pas toujours au moment où les princes le souhaitent.
Néron le fixa longtemps. Puis il sourit, d’un sourire que Sénèque n’aima pas.
Agrippine, de son côté, sentit le danger avant qu’il devienne visible. Elle tenta d’abord l’autorité. Elle rappela à Néron ce qu’elle avait sacrifié. Elle évoqua Claude, les alliances, les risques, les hommes achetés, les ennemis écartés. Puis, voyant qu’il se raidissait davantage à chaque mot, elle choisit une arme plus cruelle.
Britannicus.
Le garçon avait quatorze ans. Il était fils de Claude, sang impérial, héritier dépossédé. Jusque-là, on l’avait gardé dans l’ombre, comme un nom qu’on ne prononce pas trop fort. Agrippine commença à le traiter avec plus d’attention. Elle laissa entendre que Rome pourrait se souvenir de lui. Elle fit comprendre aux sénateurs qu’un autre choix existait.
Ce fut une erreur.
Ou plutôt, ce fut une vérité dite trop tôt.
Néron comprit qu’il n’était pas seulement menacé par sa mère. Il était remplaçable.
Et un prince remplaçable devient dangereux comme un animal blessé.
III. Le verre de Britannicus
Le banquet fut splendide.
Il y avait des fleurs, des parfums, des plateaux d’argent, des chanteurs discrets et des regards inquiets. Depuis quelque temps, la cour sentait la foudre sans voir l’orage. Chacun savait qu’Agrippine et Néron s’affrontaient. Chacun savait que Britannicus, par sa seule existence, devenait une question posée au trône.
Ce soir-là, Britannicus était assis parmi les convives. Il avait encore les traits d’un adolescent, mais une réserve grave le vieillissait. Il parlait peu. On lui avait appris que survivre au palais exigeait parfois de paraître moins intelligent qu’on ne l’était.
Néron, lui, paraissait joyeux.
Trop joyeux.
Il demanda qu’on serve à boire. Selon l’usage, on goûta la boisson avant de la présenter au jeune prince. Elle était trop chaude. On la refroidit avec de l’eau. C’est alors, disait-on plus tard, que la mort entra dans la coupe.
Britannicus porta le verre à ses lèvres.
Un instant passa.
Puis son visage changea.
Ses doigts se crispèrent sur la coupe. Ses yeux s’ouvrirent comme s’il voyait derrière les murs quelque chose que les vivants ne doivent pas voir. Il voulut parler, mais aucun mot ne sortit. Son corps se plia, secoué d’une convulsion brutale. La coupe tomba. Le vin se répandit sur la table comme une tache sombre.
Personne ne bougea.
Ou plutôt, tout le monde bougea intérieurement, mais les corps restèrent figés. C’était cela, la cour de Néron : un lieu où l’instinct de survie attachait les hommes à leur siège pendant qu’un enfant mourait devant eux.
Agrippine se leva à demi.
Ses yeux croisèrent ceux de son fils.
Néron ne détourna pas le regard.
— Ce n’est rien, dit-il d’une voix calme. Une crise. Britannicus souffre de ce mal depuis l’enfance.
Le mensonge était si grossier qu’il en devenait un ordre.
Les convives comprirent.
Ils baissèrent les yeux.
Britannicus mourut avant la fin de la nuit.
On brûla son corps en hâte, sous la pluie, avant que Rome puisse voir le visage du crime. Il n’y eut ni enquête, ni médecin public, ni cérémonie digne de son sang. Les cendres furent ensevelies comme on cache une preuve.
Agrippine ne cria pas. Elle ne se jeta pas sur son fils. Elle ne fit pas de scène. Son silence était plus effrayant que la fureur. Elle avait créé Néron, l’avait porté jusqu’au pouvoir, avait déplacé des hommes comme des pièces sur un plateau. Elle savait ce que coûtait un meurtre politique.
Mais Britannicus n’avait pas été éliminé dans l’ombre, loin des regards, avec le respect hypocrite que les puissants accordent parfois à leurs victimes. Il avait été tué à table, devant Rome en miniature, comme un avertissement.
Agrippine comprit alors que son fils avait franchi une frontière.
Il ne cherchait plus seulement à gouverner sans elle.
Il voulait que tout le monde sache qu’il pouvait tuer sans conséquence.
À partir de ce soir-là, le palais changea de température. Les murs semblaient plus proches. Les portes se refermaient plus doucement. Les conversations mouraient dès qu’un affranchi passait. Agrippine perdit peu à peu ses appuis. On lui retira sa garde. On éloigna ses alliés. Ses audiences diminuèrent. Son nom, autrefois prononcé avec crainte, devint dangereux à défendre.
Un matin, on l’informa qu’elle devait quitter certaines pièces du palais.
— Mon fils m’expulse de la maison que je lui ai donnée ? demanda-t-elle.
Le messager pâlit.
— César souhaite seulement réorganiser le service impérial.
Agrippine rit.
— Dites à César que les fils qui réorganisent la maison de leur mère finissent souvent par chercher où dormir quand la maison brûle.
Le mot fut rapporté à Néron.
Il ne rit pas.
Dans les années qui suivirent, il tenta de l’éloigner sans la tuer. Peut-être gardait-il encore une peur superstitieuse. Peut-être savait-il que le meurtre d’une mère soulève dans les âmes un dégoût particulier, même chez ceux qui acceptent tout le reste. Mais la simple existence d’Agrippine lui rappelait qu’il n’était pas né seul de la faveur des dieux. Il devait son trône à une femme vivante. Cela devenait intolérable.
Alors il décida qu’elle devait mourir.
Mais Néron aimait le théâtre.
Il ne voulait pas seulement supprimer sa mère. Il voulait que la mort elle-même ait une mise en scène.
IV. Le bateau de Baïes
La baie de Naples scintillait sous la lumière d’un soir doux. Baïes sentait le sel, le vin, le luxe et la pourriture élégante des lieux où les riches viennent oublier qu’ils sont mortels. On y entendait des rires derrière les colonnades, des chants au loin, le clapotement de l’eau contre les quais.
Néron accueillit sa mère avec une tendresse parfaite.
Il l’embrassa en public. Il parla bas à son oreille. Il sembla regretter les tensions passées. Ceux qui les observaient purent croire, ou faire semblant de croire, que la famille impériale se réconciliait enfin.
Agrippine n’était pas dupe.
Mais elle connaissait la valeur des apparences. Elle accepta les sourires, les repas, les gestes de paix. Elle joua la mère touchée par le repentir de son fils. Dans son cœur, pourtant, chaque douceur sonnait comme le froissement d’un poignard sous une tunique.
À la fin de la fête, Néron lui offrit un bateau pour rentrer.
— Il est plus confortable que le vôtre, dit-il. Je veux que vous voyagiez comme il convient à ma mère.
Agrippine contempla l’embarcation. Belle, trop belle. Élégante, trop neuve. Des artisans l’avaient préparée avec un soin remarquable. Les boiseries luisaient. Les coussins invitaient au repos. Les rameurs attendaient.
Elle aurait pu refuser.
Mais refuser en public revenait à accuser. Accuser sans preuve revenait à se condamner. Et puis, au fond d’elle, une part d’orgueil ne voulait pas admettre que l’enfant sorti de son ventre oserait réellement concevoir un piège aussi lâche.
Elle monta.
La mer était calme.
Au début, tout se passa bien. Les lumières de Baïes s’éloignèrent. Le ciel se couvrit d’étoiles. Agrippine resta assise, immobile, écoutant le bois craquer sous elle. Sa suivante, Acerronia, tenta de la rassurer.
— César semblait sincère ce soir.
Agrippine regarda l’eau noire.
— Les hommes sincères n’ont pas besoin de tant de témoins.
Puis le bateau gémit.
Un bruit terrible fendit la nuit. Le plafond s’effondra. Des poutres tombèrent. Des cris éclatèrent. L’embarcation, construite pour se briser, se disloqua dans l’obscurité.
Acerronia cria qu’elle était Agrippine, espérant attirer les secours.
Elle attira les coups.
Des hommes la frappèrent à mort dans l’eau.
Agrippine, blessée à l’épaule, comprit. La mer froide se referma sur elle. Elle ne cria pas son nom. Elle nagea. Chaque mouvement lui arrachait une douleur aiguë, mais la rage la portait mieux qu’un navire. Derrière elle, les débris flottaient comme les morceaux d’un mensonge impérial.
Elle atteignit la côte.
Quand Néron apprit qu’elle avait survécu, la terreur le prit à la gorge.
Il avait imaginé une mort propre, une catastrophe, un deuil public, des larmes convenables. Il se retrouvait avec une mère vivante, trempée, blessée, revenue des eaux comme une Furie.
— Elle va parler, murmura-t-il.
Tigellin n’était pas encore l’homme principal de sa cour, mais déjà les esprits les plus sombres rôdaient autour de lui. Des conseillers proposèrent des solutions. On parla de complot, de preuve inventée, d’un esclave envoyé avec un poignard pour accuser Agrippine de tentative d’assassinat.
Tout devint confus, précipité, laid.
Finalement, Néron choisit la simplicité du crime après l’échec de la ruse.
Des soldats partirent pour la villa d’Agrippine.
Elle les attendait.
La maison était silencieuse. Les lampes brûlaient bas. Elle s’était changée, avait fait panser sa blessure, et se tenait droite malgré la fatigue. Quand les hommes entrèrent, elle comprit qu’aucun discours ne les arrêterait. Ils n’étaient pas venus écouter la mère de l’empereur. Ils étaient venus obéir au fils.
— Néron sait-il que vous venez ? demanda-t-elle.
Personne ne répondit.
Elle sourit faiblement.
— Bien sûr qu’il le sait. Il n’a jamais eu le courage de faire lui-même ce qu’il ordonne aux autres.
Un soldat leva son épée.
Alors Agrippine ouvrit sa tunique et montra son ventre.
— Frappez ici.
Les hommes hésitèrent.
— Ici, répéta-t-elle. C’est là que je l’ai porté.
Ils frappèrent.
Quand la nouvelle parvint à Néron, il resta longtemps sans parler. Puis il demanda à voir le corps. Certains dirent qu’il contempla sa mère morte avec une curiosité froide, comme s’il découvrait enfin l’origine de sa propre monstruosité. D’autres affirmèrent qu’il fut pris de panique et passa la nuit à croire entendre des trompettes funèbres.
Le lendemain, il écrivit au Sénat.
Agrippine, disait-il, avait comploté contre lui. Découverte, elle s’était donné la mort.
Le Sénat remercia les dieux d’avoir sauvé César.
Personne ne crut la lettre.
Personne ne se leva.
Et Rome apprit une nouvelle règle : si un empereur pouvait tuer sa mère et recevoir des félicitations, alors il n’existait plus de limite que la peur des hommes ne puisse déplacer.
V. Les femmes sacrifiées
Après Agrippine, Néron se crut léger.
Il s’était trompé.
La liberté qu’il cherchait n’était pas une liberté, mais une faim. Chaque obstacle supprimé rendait le suivant plus visible. Chaque meurtre agrandissait la pièce autour de lui, mais aussi le vide au centre.
Octavie devint ce nouvel obstacle.
Elle était la fille de Claude, l’épouse officielle de Néron, la femme que le peuple respectait parce qu’elle portait encore l’ombre de l’ancien empereur. Elle était jeune, discrète, malheureuse. Elle ne possédait ni la ruse d’Agrippine, ni l’audace de Poppée, ni l’ambition bruyante des courtisanes. Sa faute était d’exister avec un nom trop lourd.
Néron ne l’aimait pas.
Peut-être ne l’avait-il jamais aimée. Leur mariage avait été une alliance, une corde nouée par Agrippine autour du trône. Maintenant qu’Agrippine était morte, la corde devait être coupée.
Poppée Sabine attendait.
Elle était belle d’une beauté étudiée, enveloppée de parfums, de voiles, de lenteurs calculées. Elle savait se rendre indispensable à un homme qui se croyait unique. Elle flattait l’artiste en Néron, admirait sa voix, s’émouvait de ses vers, pleurait au bon moment, riait avant les autres. Elle lui offrait ce qu’Octavie ne pouvait pas offrir : l’illusion d’être choisi librement.
Mais pour épouser Poppée, il fallait perdre Octavie.
On accusa donc Octavie d’adultère.
Rome n’y crut pas davantage qu’elle n’avait cru au suicide d’Agrippine. La jeune femme était connue pour sa réserve. L’accusation était absurde. Mais l’absurde, sous un pouvoir absolu, devient une formalité.
On l’exila.
Le peuple protesta.
Cela surprit Néron. Il acceptait les acclamations comme naturelles et les murmures comme des maladies passagères. Mais les cris en faveur d’Octavie lui rappelèrent que Rome pouvait aimer quelqu’un d’autre que lui.
Alors l’accusation changea, se durcit, s’envenima. Octavie devint une menace. Une femme exilée, seule, surveillée, devint aux yeux du palais une conspiratrice assez dangereuse pour mériter la mort.
On lui ouvrit les veines.
Elle mourut loin du palais, dans une solitude qui ressemblait à une correction infligée à sa naissance. Sa tête fut coupée et envoyée à Poppée.
Quand Poppée la reçut, elle resta un moment immobile devant le présent. Ceux qui la détestaient affirmèrent qu’elle sourit. Ceux qui la craignaient dirent qu’elle pâlit. La vérité se perdit, comme toujours, dans les corridors où les survivants réécrivent le visage des morts.
Néron épousa Poppée.
Le palais célébra.
Mais le sang des femmes ne rend pas un homme heureux. Il le rend seulement plus dépendant du bruit qui couvre ses nuits.
Peu à peu, les anciennes digues cédèrent.
Burrus mourut. Les rumeurs parlèrent de poison. Les sources hésitèrent. À Rome, l’incertitude suffisait à nourrir la peur. Burrus avait été ferme, loyal, prudent. Sa disparition retira au régime son dernier soldat raisonnable.
À sa place monta Tigellin.
Tigellin avait l’âme des hommes qui comprennent qu’un prince vicieux préfère toujours ceux qui organisent ses vices à ceux qui les excusent. Il ne cherchait pas à freiner Néron. Il cherchait à deviner son désir avant même qu’il se formule. Là où Burrus disait non, Tigellin proposait une méthode.
Sénèque, voyant l’air changer, demanda à se retirer.
Il avait accumulé une immense fortune, ce qui rendait sa philosophie vulnérable aux sarcasmes. Il savait que ses ennemis rappelleraient ses richesses chaque fois qu’il parlerait de vertu. Mais il savait aussi que rester près de Néron était plus dangereux encore. Il demanda la permission de quitter la cour, de vivre simplement, de consacrer ses derniers jours à l’étude.
Néron accepta.
En apparence.
En réalité, il plaça l’ancien maître sous surveillance. On ne pardonne pas à ceux qui vous ont vu faible. Sénèque avait connu l’adolescent hésitant, le jeune homme conseillé, le prince qui empruntait des phrases de sagesse pour paraître digne. Maintenant que Néron voulait être soleil, il haïssait ceux qui se souvenaient de l’aube.
À partir de ce moment, le palais appartint aux applaudissements, aux dépenses et aux dénonciations.
Néron se produisit davantage. Il chanta. Il récita. Il chercha dans l’art non pas la beauté, mais la confirmation de sa grandeur. Les courtisans acclamaient jusqu’à l’épuisement. Des hommes s’évanouissaient parfois dans les théâtres, incapables de sortir pendant que l’empereur chantait. On applaudissait pour survivre.
Et le trésor commença à souffrir.
Les banquets, les jeux, les cadeaux, les spectacles, les bâtiments, les favoris : tout coûtait. Chaque fantaisie impériale devenait une ligne invisible sur le dos des provinces. Mais Rome, encore, absorbait le choc. Elle avait absorbé les meurtres, les mensonges, l’exil d’Octavie, la mort d’Agrippine.
Elle croyait savoir endurer.
Puis le feu arriva.
VI. La ville qui brûla
La chaleur de juillet rendait Rome nerveuse.
Les rues étaient étroites, pleines de bois, d’huile, de tissus, de cuisines ouvertes, de lampes, d’ateliers serrés les uns contre les autres. Le feu était un habitant ordinaire de la ville. On le craignait, on le combattait, on vivait avec lui comme avec un chien dangereux qu’on nourrit pour qu’il ne morde pas.
Cette nuit-là, près du Circus Maximus, il mordit.
Une flamme prit dans les boutiques. Puis une autre. Le vent s’engouffra entre les bâtiments. Les cris montèrent. Les habitants sortirent en courant, portant des enfants, des coffres, des statues domestiques, des sacs de farine, parfois rien du tout. Les flammes couraient plus vite que les hommes.
Rome brûla six jours.
Puis, quand on crut l’incendie vaincu, il reprit.
Trois jours encore.
La ville devint une bouche de lumière et de cendres. Les temples s’effondrèrent. Les maisons craquèrent. Des quartiers entiers disparurent. Les pauvres moururent les premiers, comme toujours, parce qu’ils vivaient plus serrés, plus haut, plus près des matériaux qui brûlent vite. Mais le feu ne respecta pas longtemps les différences. Il lécha les demeures nobles, noircit les sanctuaires, avala les souvenirs de familles qui pensaient posséder l’éternité parce qu’elles possédaient du marbre.
Dix des quatorze districts furent touchés. Trois furent détruits entièrement.
Quand les flammes reculèrent enfin, Rome ne reconnut plus son propre visage.
Des milliers de personnes erraient sans maison. Des femmes cherchaient des enfants. Des hommes fouillaient les ruines à mains nues. L’air sentait le bois calciné, la chair, le plâtre, les dieux brûlés.
Et déjà, une question circulait.
Qui avait allumé le feu ?
Certains disaient : personne. Rome était une torche depuis des générations. Il suffisait d’une étincelle, d’un vent, d’une malchance.
D’autres disaient : Néron.
Il voulait de l’espace. Il rêvait de bâtir. Il avait besoin que la vieille ville tombe pour construire sa vision. La rumeur était simple, donc puissante. On prétendit même qu’il avait chanté pendant l’incendie, contemplant la destruction comme une scène tragique. Peu importait que les détails fussent incertains. Dans les ruines, la vérité devient souvent ce qui explique le mieux la colère.
D’autres encore disaient qu’il n’avait peut-être pas ordonné le feu, mais qu’il l’avait laissé servir ses rêves.
Néron agit.
Il ouvrit ses jardins aux réfugiés. Il fit distribuer du blé. Il baissa le prix du grain. Il ordonna de nouvelles règles de construction : rues plus larges, matériaux plus résistants, cours obligatoires, précautions contre les flammes. Ces mesures étaient réelles, utiles, nécessaires.
Mais il était trop tard pour que l’utilité efface la suspicion.
Le peuple avait besoin d’un coupable visible. Néron aussi.
Il choisit les chrétiens.
Ils étaient peu nombreux, mal compris, séparés des rites traditionnels, accusés de refuser les dieux de la cité, de se réunir en secret, d’aimer un condamné exécuté sous un gouverneur lointain. Ils n’avaient ni armée, ni grande famille pour les défendre, ni influence au Sénat. Aux yeux d’un pouvoir qui cherchait une proie, ils étaient parfaits.
On les arrêta.
Les procès furent rapides. Les preuves importèrent moins que le spectacle. Certains furent enveloppés de peaux d’animaux et livrés aux chiens. D’autres furent crucifiés. D’autres encore furent enduits de poix et brûlés dans les jardins de Néron pour éclairer les nuits.
Le peuple vint voir.
Mais quelque chose se fissura.
Même ceux qui méprisaient les chrétiens ressentirent parfois un malaise devant l’excès. La cruauté censée détourner la haine de Néron révéla une autre vérité : l’empereur ne voulait pas seulement punir. Il voulait mettre en scène la souffrance.
Les rumeurs ne moururent pas.
Elles changèrent de forme, plus souterraines, plus tenaces.
Et pendant que Rome pleurait ses morts, Néron regardait les ruines comme un peintre regarde une toile vide.
VII. La maison d’or
Là où le feu avait laissé du vide, Néron voulut installer son rêve.
Il ne parla pas d’abord d’avidité. Aucun tyran ne nomme ainsi son désir. Il parla de beauté, d’ordre, de grandeur, de renaissance. Rome, disait-il, méritait mieux que ses ruelles étouffantes et ses quartiers sales. Il fallait bâtir une ville digne de son destin.
Mais au cœur de cette reconstruction s’éleva non pas un monument public, non pas un forum pour le peuple, non pas un sanctuaire offert aux dieux, mais une demeure pour lui.
La Domus Aurea.
La Maison d’Or.
Le nom lui-même semblait une provocation.
Elle couvrit une étendue immense au centre de Rome. Là où des familles avaient vécu, où des temples s’étaient dressés, où la ville avait respiré depuis des générations, Néron traça son domaine privé. Les murs furent couverts de feuilles d’or. Les plafonds s’ouvrirent pour répandre des fleurs et des parfums sur les invités. Une salle à manger fut conçue pour tourner lentement, imitant le mouvement du ciel, comme si les étoiles elles-mêmes devaient servir le repas de César.
On creusa un lac artificiel. On planta des vignes, des pâturages, des jardins. On voulut créer une campagne au milieu de la capitale, un monde où l’empereur pourrait oublier la ville en la possédant.
À l’entrée, une statue colossale de Néron se dressa, haute comme un défi lancé aux dieux.
Quand il visita l’ensemble, il aurait dit :
— Enfin, je vais pouvoir commencer à vivre comme un être humain.
La phrase courut dans Rome.
Elle blessa plus sûrement qu’un édit fiscal.
Car au même moment, des familles dormaient encore sous des abris provisoires. Des quartiers n’étaient que cendres. Des artisans avaient perdu leurs ateliers, des enfants leurs parents, des vieillards leurs maisons. Et l’empereur, debout au centre de ce désastre, découvrait enfin une demeure assez grande pour se sentir homme.
On comprit alors que Néron n’avait pas reconstruit Rome.
Il l’avait remplacée par son image.
Pourtant, un palais ne suffit pas à renverser un empereur. Les Romains pouvaient haïr en silence. Ils l’avaient prouvé. Ils pouvaient accepter l’indécence si les distributions continuaient, si les légions étaient payées, si les provinces obéissaient.
Mais la Maison d’Or coûtait une fortune.
Et la fortune n’existait plus.
Le feu avait exigé des secours. Les jeux coûtaient. Les dépenses anciennes s’accumulaient. Les confiscations ne suffisaient pas. Les provinces étaient pressurées. Les sénateurs tremblaient sur leurs domaines. Le trésor, cette grande veine métallique de l’empire, se vidait.
Néron chercha de l’argent là où tous les princes finissent par le chercher quand ils ont épuisé la patience des vivants : dans les biens des accusés et dans la valeur même de la monnaie.
La conspiration de Pison lui offrit un prétexte.
Il y avait vraiment eu complot. Des hommes avaient parlé de tuer Néron, de rendre à Rome un maître moins dangereux. Mais les complots de palais sont comme les maladies : le pouvoir les utilise parfois pour couper des membres sains.
L’enquête s’élargit.
Les dénonciations tombèrent. Des sénateurs furent exécutés ou poussés au suicide. Des fortunes passèrent dans les mains de l’empereur. Les familles apprirent que la richesse, autrefois protection, devenait invitation au soupçon.
Sénèque fut frappé à son tour.
On l’accusa de proximité avec les conjurés. Peut-être avait-il su. Peut-être avait-il seulement été trop célèbre, trop riche, trop chargé de souvenirs. Néron lui ordonna de mourir.
Le philosophe reçut la nouvelle avec cette gravité que les hommes cultivent toute leur vie en espérant ne jamais devoir la prouver. Il parla à ses amis, consola sa femme, tenta de transformer sa mort en dernière leçon. On lui ouvrit les veines. Le sang coula lentement. Son corps, affaibli par l’âge, refusait de mourir vite. On le plaça dans un bain chaud. La vapeur monta autour de lui comme un voile.
Sénèque mourut parce que son ancien élève ne supportait plus les miroirs.
Mais même les morts riches ne suffisaient pas.
Alors Néron toucha au denier.
VIII. Le crime invisible
Le peuple voit brûler une ville.
Il voit tomber une tête.
Il voit s’élever un palais.
Mais il ne voit pas toujours le moment où une pièce d’argent devient un mensonge.
Le denier était plus qu’une monnaie. C’était une promesse tenue dans la main. Avec lui, on payait les soldats, les marchands, les dettes, les impôts, les retraites militaires. Il circulait des camps de Germanie aux marchés d’Alexandrie, des ports de Grèce aux routes de Syrie. Son visage changeait selon l’empereur, mais sa valeur reposait sur une confiance plus ancienne que Néron.
Depuis Auguste, on croyait au denier parce qu’il contenait presque tout l’argent qu’il prétendait contenir.
Néron changea cela.
La pièce resta belle. Elle garda son image, ses lettres, son autorité officielle. Mais son poids diminua. Sa pureté diminua. Avec la même quantité d’argent, on frappa davantage de pièces. Le trésor sembla respirer de nouveau. Les dépenses purent continuer. La Maison d’Or poursuivit son expansion. Les artistes furent payés. Les favoris récompensés. Les apparences sauvées.
C’était un crime sans cadavre immédiat.
Mais l’empire sentit peu à peu la fièvre.
Les marchands étrangers ne respectaient pas les portraits. Ils pesaient les pièces. Ils jugeaient le métal. Quand les deniers moins riches arrivèrent dans les échanges, ils valurent moins. Les produits importés coûtèrent plus cher. Les matières luxueuses dont Néron raffolait devinrent plus chères encore. Le marbre, l’ivoire, les parfums, les étoffes, l’or même : tout semblait demander davantage de pièces.
À l’intérieur de l’empire, le mal avança plus lentement. Les prix montèrent. Les économies perdirent de leur force. Un homme qui avait gardé cent deniers découvrit que ses cent deniers achetaient moins qu’avant. On ne lui avait rien volé dans sa bourse. On avait volé à la bourse sa confiance.
Les soldats comprirent.
On imagine souvent les légionnaires comme des hommes simples, satisfaits de pain, de vin et d’ordres. C’est oublier qu’ils servaient vingt ou vingt-cinq ans, qu’ils envoyaient de l’argent à leurs familles, qu’ils négociaient dans les marchés des camps, qu’ils comptaient leur solde, qu’ils pesaient parfois les pièces entre leurs doigts. Ils savaient ce qu’une monnaie devait être. Ils remarquèrent les bords, le poids, la hausse des prix.
Leur solde n’avait pas changé en nombre.
Mais elle avait diminué en vérité.
César avait coupé leur salaire sans l’avouer.
Aucune mutinerie n’éclata aussitôt. L’armée romaine était disciplinée. Les habitudes d’obéissance sont des chaînes solides. Mais dans les camps, de petites phrases circulèrent. On parla de l’empereur qui chantait pendant que l’argent s’allégeait. De l’homme qui donnait des palais à lui-même et des pièces pauvres aux soldats. De Rome, loin, très loin, où un artiste régnait sur des hommes qui saignaient aux frontières.
La confiance ne meurt pas toujours sous un coup.
Elle s’effrite.
Et quand la crise arrive, il suffit parfois d’un doigt pour faire tomber le mur.
IX. L’empereur en scène
Néron, pendant ce temps, voulait être applaudi par le monde grec.
La Grèce représentait pour lui plus qu’une province. Elle était le miroir noble où il cherchait la confirmation de son génie. Rome avait la guerre, le droit, les routes, les magistrats, la discipline. La Grèce avait les chants, les concours, les tragédies, les statues, la mémoire d’Orphée et d’Homère. Néron voulait être aimé là où l’art prétendait juger les hommes.
Il partit.
Pendant plus d’un an, l’empereur de Rome parcourut les festivals. Il chanta. Il joua. Il conduisit des chars. Il entra dans des compétitions qu’aucun juge n’aurait osé lui faire perdre. Il remporta tout.
Chaque victoire était proclamée avec sérieux. Chaque couronne était remise comme si le monde venait d’assister à un prodige. Néron savourait ces triomphes fabriqués avec la sincérité des hommes qui finissent par croire les mensonges répétés à leur avantage.
Dans les coulisses, pourtant, l’empire continuait d’exister.
Les gouverneurs écrivaient. Les provinces payaient. Les légions attendaient. Le trésor se vidait. Les sénateurs survivants se taisaient. Tigellin et les autres administraient l’absence comme ils administraient les plaisirs : en pensant d’abord à durer.
En Grèce, Néron prit une décision éclatante.
Il déclara l’Achaïe libre d’impôts.
Les cités grecques exultèrent. Elles célébrèrent l’empereur libérateur, l’artiste couronné, le Romain amoureux de leur gloire ancienne. Néron reçut l’ivresse qu’il cherchait : l’amour public, la gratitude théâtrale, l’impression d’être autre chose qu’un tyran craint.
Mais ailleurs, les provinces comprirent la facture.
Si la Grèce payait moins, d’autres paieraient davantage.
La générosité de Néron était une lumière projetée sur une scène ; derrière, dans l’ombre, quelqu’un tenait la bourse ouverte. Les gouverneurs augmentèrent les pressions. Les notables provinciaux serrèrent les dents. Les populations déjà fatiguées murmurèrent.
En Gaule, un homme écoutait ces murmures.
Il s’appelait Caius Julius Vindex.
Il était gouverneur, sénateur, issu d’une aristocratie gauloise romanisée. Il connaissait Rome de l’intérieur et les provinces de près. Il savait que les révoltes naissent rarement d’un seul outrage. Elles naissent d’une accumulation : impôts, mépris, peur, humiliation, sentiment que le centre dévore les marges pour nourrir ses fêtes.
Vindex ne se proclama pas empereur.
Ce fut son intelligence.
Il savait qu’un gouverneur de Gaule, malgré son rang, ne rallierait pas tout l’empire pour lui-même. Il lui fallait un nom plus acceptable, plus ancien, plus austère. Il se tourna vers Galba, gouverneur d’Hispanie Tarraconaise.
Galba avait soixante-dix ans. Il venait d’une vieille famille. Il avait la réputation d’un homme dur, avare peut-être, mais sérieux. Il n’était ni chanteur, ni bâtisseur de palais d’or, ni amoureux des applaudissements. Il représentait tout ce que Néron n’était pas : la froideur, la discipline, la restauration possible d’un ordre financier.
Au début, Galba hésita.
Hésiter, dans ces moments, n’est pas faiblesse. C’est comprendre la taille de l’abîme. Se dresser contre un empereur, même détesté, c’est parier sa tête, celle de ses amis, celle de ses esclaves, la fortune de sa maison et la mémoire de ses ancêtres.
Puis il accepta.
La révolte commença.
Elle était mal coordonnée. Les légions de Germanie, encore loyales à Néron ou du moins hostiles à Vindex, marchèrent contre les insurgés. La bataille fut désastreuse pour les rebelles. Vindex fut vaincu. Il se donna la mort.
À Rome, on aurait pu croire l’affaire terminée.
Elle ne l’était pas.
Car Vindex avait prouvé quelque chose de plus dangereux qu’une victoire militaire : on pouvait dire non à Néron publiquement. On pouvait appeler un autre homme au pouvoir. On pouvait imaginer l’empire sans lui.
Et même les légions qui avaient battu Vindex n’étaient pas pleinement satisfaites. Elles avaient gagné, mais qu’avaient-elles reçu ? Des deniers diminués. Une reconnaissance incertaine. Un empereur absent, occupé à collectionner des couronnes artistiques pendant que les soldats maintenaient les frontières.
Le monde romain entra alors dans une attente électrique.
Les hommes de pouvoir cessèrent de demander : « Néron survivra-t-il ? »
Ils demandèrent : « Qui le trahira en premier ? »
X. Le prix de la fidélité
La garde prétorienne avait fait Néron.
Elle pouvait le défaire.
Ces soldats vivaient près du pouvoir. Ils connaissaient l’odeur du palais, le poids des promesses, la vitesse avec laquelle un prince abandonné devient un cadavre administratif. Ils avaient acclamé l’adolescent conduit par Agrippine. Ils avaient gardé ses portes, escorté ses cérémonies, protégé ses nuits. Mais la fidélité des prétoriens n’était jamais faite seulement de serments.
Elle était faite d’or.
Galba le savait.
Ses agents approchèrent la garde. Ils parlèrent d’un donativum, cette prime d’avènement que les nouveaux empereurs offraient aux soldats qui les reconnaissaient. La somme promise était considérable. Les prétoriens comparèrent le vieil homme d’Espagne, austère mais solvable en promesse, au chanteur dispendieux dont la monnaie s’allégeait.
Ils choisirent.
La nouvelle ne fit pas d’abord de bruit. Elle circula comme un poison plus efficace que celui versé jadis dans la coupe de Britannicus. Un officier se retira. Un poste fut déserté. Un messager ne revint pas. Les portes semblaient toujours gardées, mais déjà la loyauté avait quitté les corps avant les sandales.
Le Sénat, qui avait tant supporté, sentit l’occasion.
Il avait félicité Néron après la mort d’Agrippine. Il avait avalé les mensonges sur Octavie. Il avait vu ses membres exécutés, ses fortunes prises, ses dignités humiliées. Le courage lui venait tard, c’est vrai. Mais le courage politique n’est souvent que la prudence qui change de camp.
Le Sénat déclara Néron ennemi public.
Galba fut reconnu empereur.
Quand Néron l’apprit, il dormait mal depuis plusieurs nuits. Des présages l’obsédaient. Des rêves. Des bruits. Des silences. Il se réveilla dans le palais et demanda ses gardes.
Personne.
Il envoya aux casernes.
Pas de réponse.
Il fit appeler ses amis.
Les maisons étaient vides.
Ce fut alors qu’il comprit, non par une grande proclamation, mais par l’absence. La puissance ne quitte pas toujours un homme avec fracas. Parfois, elle sort de la pièce avant lui, sur la pointe des pieds.
Néron erra dans le palais.
Il vit les statues, les étoffes, les meubles précieux, les coupes, les instruments, les masques, tout ce décor qui avait attesté sa grandeur. Rien ne pouvait lever une épée pour lui. Rien ne pouvait acheter une heure si les hommes refusaient l’ordre. La richesse immobile devint soudain ridicule.
— Où sont-ils ? demanda-t-il.
Un affranchi baissa les yeux.
— Partis, César.
Le titre sonna faux.
Néron l’entendit.
— Ne m’appelle plus ainsi si ta voix tremble.
L’homme ne répondit pas.
On lui rapporta la sentence. Il demanda qu’on la répète. Non parce qu’il n’avait pas compris, mais parce que l’esprit humain, devant l’horreur, exige parfois une seconde blessure pour croire la première.
Déshabillé.
La fourche.
Les verges.
La mort publique.
Néron porta la main à sa gorge.
Il avait ordonné des morts. Il avait vu des têtes coupées, des veines ouvertes, des corps brûlés, des hommes forcés de choisir la façon la moins humiliante de quitter la vie. Mais il n’avait jamais vraiment imaginé sa propre chair livrée à la foule.
— Un soldat, dit-il. Trouvez-moi un soldat.
Personne ne bougea.
— Un gladiateur, alors. N’importe qui. Je paierai.
Un silence.
L’argent de Néron ne valait plus assez pour acheter une main décidée.
Quelques affranchis, anciens esclaves attachés à sa maison, furent les seuls à rester. Peut-être l’aimaient-ils. Peut-être craignaient-ils Galba. Peut-être, ayant tout reçu de lui, n’avaient-ils nulle part où aller. L’un d’eux, Phaon, possédait une villa à quelques milles de Rome. On proposa d’y cacher l’empereur.
Néron accepta.
Il quitta son palais non comme un dieu, non comme un César, mais comme un fugitif.
Un manteau couvrait ses épaules. Un tissu dissimulait son visage. Il monta à cheval avec maladresse. La nuit était épaisse. Rome, derrière lui, ne semblait pas pleurer.
Sur la route, ils croisèrent des prétoriens.
Le cœur de Néron s’arrêta presque.
— Ces hommes poursuivent Néron, dit l’un des soldats en passant.
Un autre demanda :
— Quelles nouvelles de Néron en ville ?
Le fugitif ne répondit pas.
Il avait passé sa vie à désirer que son nom remplisse les théâtres. Maintenant, il priait pour qu’on ne le reconnaisse pas.
XI. La villa de Phaon
La villa n’ouvrit pas ses portes comme à un maître.
On entra par un trou dans le mur arrière, pour éviter les regards. Néron dut ramper, lui qui avait fait construire des plafonds tournants et des salles couvertes d’or. La poussière colla à ses mains. Des ronces griffèrent ses jambes. Il se releva de l’autre côté, haletant, humilié par la petitesse même de sa fuite.
À l’intérieur, on lui donna un peu d’eau. Il refusa d’abord, puis but. Son estomac se nouait. Ses oreilles cherchaient les bruits de chevaux.
Les affranchis parlaient à voix basse.
— Ils viendront.
— Le Sénat a envoyé des hommes.
— Il faut décider.
Néron tenait un poignard.
Il le regardait comme un objet étranger.
Il avait souvent parlé de mort. Dans ses poèmes, elle devait être belle, tragique, presque musicale. Les héros tombaient avec des phrases parfaites. Les reines mouraient sous la lune. Les guerriers se frappaient sans hésiter. Mais dans la main réelle, le fer était froid, lourd, obscène.
Il approcha la pointe de sa gorge.
Sa main trembla.
Il la retira.
— Ce n’est pas encore le moment.
Personne n’osa dire que le moment était déjà passé.
Il demanda qu’on creuse une tombe à sa taille. Les hommes obéirent. Le geste était absurde, précipité, mais il lui donnait l’impression de mettre en scène sa fin. Même au bord du néant, Néron cherchait une forme.
— Quelle profondeur ? demanda quelqu’un.
— Assez pour un homme, répondit-il. Pas pour un empereur.
Puis il se reprit, comme blessé par sa propre phrase.
— Non. Assez pour un artiste.
Les sabots se rapprochaient.
Néron porta de nouveau le poignard à sa gorge.
— Montre-moi, dit-il à l’un des affranchis.
L’homme pâlit.
— César…
— Montre-moi comment on fait.
L’affranchi prit une lame et indiqua l’angle, le mouvement, l’endroit où frapper. Néron regardait avec une attention presque enfantine, comme autrefois il observait ses maîtres de chant former une note difficile.
Puis il essaya.
La peau résista à peine, mais la volonté céda.
— Je ne peux pas.
Dehors, des voix.
Les soldats arrivaient.
Tout ce qu’il avait fui se rapprochait : la fourche, les verges, le corps nu, la foule, le rire possible de Rome. Cette pensée le transperça plus sûrement que l’acier. Il ne pouvait pas offrir à ses ennemis le spectacle de sa terreur.
— Trop tard, murmura-t-il.
Épaphrodite, son secrétaire, ou peut-être un autre fidèle, posa sa main sur celle de Néron. Ensemble, ils guidèrent la lame.
Le fer entra.
Néron poussa un son étranglé. Le sang jaillit. On le coucha. Ses yeux s’ouvrirent vers un plafond pauvre, sans ivoire, sans fleurs, sans mécanisme céleste. Le monde tournait enfin sans sa salle à manger.
Les soldats entrèrent peu après.
L’un d’eux tenta de presser un tissu sur la plaie, non par amour, mais parce qu’il aurait été préférable de le capturer vivant. Néron le regarda. Peut-être crut-il, dans sa confusion, qu’on voulait le sauver. Peut-être comprit-il tout.
Ses lèvres bougèrent.
— Quel artiste meurt avec moi…
Ce furent ses derniers mots, disait-on.
Pas : quel empereur.
Pas : quel Romain.
Pas : quel fils d’Agrippine.
Un artiste.
Il avait trente ans.
Il avait régné treize ans et huit mois.
Avec lui s’éteignit la dynastie julio-claudienne, cette lignée qui remontait à Auguste, qui avait donné à Rome Tibère, Caligula, Claude et enfin ce jeune homme sanglant qui mourait dans une villa étrangère à sa propre grandeur.
Mais l’histoire de Néron ne s’arrêta pas avec son souffle.
Les hommes meurent plus vite que les conséquences.
XII. Après l’incendie, les pierres
Galba entra dans l’histoire comme entrent souvent les remèdes trop tardifs : avec des promesses de sérieux et des mains déjà tachées par les compromis nécessaires. Rome n’était pas sauvée parce que Néron était mort. Elle était seulement privée de son tyran le plus visible.
La Maison d’Or resta.
On ne pouvait pas ignorer cette blessure dorée au centre de la ville. Elle était trop grande, trop insolente, trop chargée du souvenir des quartiers détruits. Les successeurs de Néron comprirent qu’il fallait rendre au peuple ce que l’empereur avait pris à la ville.
Peu à peu, on démantela, on transforma, on enterra.
Le lac privé de Néron devint le lieu d’un monument public.
Là s’élèverait plus tard l’amphithéâtre que le monde appellerait le Colisée.
Ce geste avait une force que les Romains comprenaient parfaitement. Là où un homme avait voulu contempler son reflet, le peuple viendrait voir des jeux. Là où un empereur avait creusé une eau privée, la cité bâtirait une arène de pierre. La mémoire de Néron serait recouverte par la masse d’un édifice offert à tous, même si cet « tous » romain avait ses cruautés, ses exclusions et ses spectacles de sang.
Les pierres pouvaient être reprises.
Les quartiers reconstruits.
Les rues redessinées.
Les temples rebâtis.
Même les statues pouvaient changer de visage. Le colosse de Néron, trop grand pour être oublié, fut réinterprété, dédié au Soleil, arraché symboliquement à son premier maître. Rome avait un talent particulier pour absorber les monstres dans ses monuments.
Mais la monnaie, elle, ne revint pas en arrière.
Le denier allégé par Néron ne retrouva pas son ancienne pureté. Ses successeurs, confrontés aux mêmes tentations, aux mêmes dépenses, aux mêmes besoins militaires, choisirent la facilité déjà démontrée. Pourquoi restaurer pleinement l’argent, quand un empire peut survivre à une monnaie un peu plus pauvre ? Pourquoi annoncer une douleur, quand on peut la glisser dans chaque pièce ?
Ce fut le véritable héritage de Néron.
Non pas seulement le feu.
Non pas seulement la Maison d’Or.
Non pas seulement les mères tuées, les épouses sacrifiées, les philosophes contraints au suicide.
Il avait montré qu’un empereur pouvait affaiblir la monnaie sans que le monde s’écroule aussitôt.
Et parce que le monde ne s’écroulait pas aussitôt, d’autres recommencèrent.
Un peu moins d’argent.
Puis encore moins.
Puis encore.
Les générations suivantes ne pensèrent pas toujours à Néron en recevant des pièces plus ternes. Les soldats du futur maudirent leurs propres empereurs. Les marchands accusèrent leurs propres temps. Les paysans virent les prix monter sans connaître le nom du premier prince qui avait rendu le mensonge acceptable.
Mais la direction avait été prise.
Dans une petite décision technique, presque invisible, se cachait un incendie plus long que celui de Rome.
Le feu de juillet avait brûlé neuf jours.
La défiance monétaire brûla pendant des siècles.
XIII. Le fantôme d’Agrippine
Des années après la mort de Néron, une vieille femme qui avait servi dans la maison d’Agrippine racontait parfois la même histoire à voix basse.
Elle disait qu’à Baïes, la nuit du meurtre, après que les soldats furent partis et que le corps eut été préparé sans honneur, une lampe était restée allumée près du lit. Personne n’avait osé l’éteindre. La flamme vacillait dans l’air salé, éclairant le visage de l’impératrice morte.
— Elle n’avait pas l’air vaincue, disait la vieille femme. Elle avait l’air d’attendre.
Ceux qui l’écoutaient frissonnaient.
— Attendre quoi ?
La vieille haussait les épaules.
— Que son fils comprenne.
Car c’était peut-être cela, la punition la plus profonde de Néron : comprendre trop tard. Comprendre dans le palais vide. Comprendre sur la route, caché sous un tissu. Comprendre en rampant par un trou de mur. Comprendre avec un poignard tremblant entre les doigts.
Agrippine avait été coupable de tant de choses qu’aucune légende ne pouvait la rendre innocente. Elle avait voulu le pouvoir. Elle avait manipulé Claude. Elle avait favorisé son fils au détriment de Britannicus. Elle avait peut-être, selon ce que Rome murmurait, placé la mort dans un plat de champignons. Elle n’était pas une mère douce trahie par un enfant ingrat. Elle était une louve politique dévorée par le louveteau qu’elle avait élevé.
Mais c’est justement pour cela que son histoire glaçait Rome.
Elle connaissait les règles.
Et Néron les avait dépassées.
Agrippine avait cru que le crime devait servir le pouvoir. Néron finit par croire que le pouvoir devait servir ses désirs. La différence semble mince aux âmes honnêtes. Elle est immense dans l’histoire des empires.
Agrippine avait voulu un fils empereur.
Elle obtint un empereur incapable d’être fils.
Et Rome, qui avait accepté cette famille comme une dynastie sacrée, découvrit que le sang d’Auguste ne protégeait ni la vertu, ni la raison, ni même la survie. Les Julio-Claudiens avaient commencé avec le calcul majestueux d’Auguste, l’homme qui transforma la République épuisée en monarchie déguisée. Ils s’achevèrent avec Néron, l’homme qui voulut transformer la monarchie en théâtre personnel.
Entre les deux, Rome avait gagné le monde et perdu l’innocence de ses institutions.
Les historiens discuteraient longtemps.
Néron fut-il aussi monstrueux que ses ennemis le dirent ? Certaines sources étaient sénatoriales, donc hostiles. Certains récits furent embellis par la haine. Peut-être n’avait-il pas ordonné l’incendie. Peut-être certaines anecdotes furent-elles grossies, polies, rendues plus théâtrales par ceux qui avaient intérêt à faire de lui un exemple absolu.
Mais une chose demeurait.
Même si l’on retire une part de légende, il reste assez de sang pour tacher le marbre.
Britannicus mort à quatorze ans.
Agrippine assassinée.
Octavie exécutée.
Sénèque contraint à mourir.
Des chrétiens suppliciés.
Des sénateurs dépouillés.
Une ville blessée.
Une monnaie affaiblie.
Et un empire qui, à la mort du dernier Julio-Claudien, entra dans l’année des quatre empereurs, comme si le trône lui-même, privé de lignée, devenait une bête sans maître.
XIV. La leçon des cendres
Un jeune scribe, longtemps après, copia dans une bibliothèque le récit de la mort de Néron. Il s’arrêta sur les derniers mots.
« Quel artiste meurt avec moi. »
Il posa son calame.
Autour de lui, Rome continuait de vivre. Les marchés criaient. Les chars grondaient. Les temples fumaient d’encens. Le Colisée, massif, attirait les foules là où le lac de Néron avait reflété le ciel. Les enfants jouaient sans savoir qu’ils couraient sur les rêves enterrés d’un empereur.
Le scribe se demanda si Néron avait compris, au dernier instant, l’absurdité de sa phrase.
Un artiste peut mourir dans un homme.
Mais combien d’hommes étaient morts pour que Néron se croie artiste ?
Peut-être était-ce cela, le cœur de sa tragédie. Il avait voulu être aimé pour son chant, admiré pour ses vers, célébré comme un génie sensible dans un monde de soldats et de juristes. Il avait senti en lui une aspiration réelle, peut-être sincère, vers la beauté. Mais parce qu’il possédait le pouvoir absolu, même son rêve le plus délicat devint violent.
Un homme ordinaire qui chante mal embarrasse ses amis.
Un empereur qui chante mal oblige le monde à applaudir.
Un homme ordinaire qui dépense trop ruine sa maison.
Un empereur qui dépense trop ruine la monnaie.
Un homme ordinaire qui déteste sa mère déchire une famille.
Un empereur qui déteste sa mère enseigne à Rome que le sang sacré peut couler sans conséquence.
La grandeur ne rend pas les passions plus nobles. Elle les rend plus vastes.
Le scribe reprit son calame et écrivit la fin.
Néron mourut dans la peur. Galba régna peu. D’autres généraux se disputèrent l’empire. Les légions découvrirent qu’elles pouvaient faire et défaire les princes. Le secret que la dynastie avait longtemps masqué apparut au grand jour : le pouvoir appartenait finalement aux hommes armés qui acceptaient d’y croire.
Et la monnaie continua de perdre son âme d’argent.
Dans les siècles qui suivirent, d’autres empereurs seraient meilleurs, d’autres pires, d’autres plus grands. Certains répareraient les frontières, d’autres bâtiraient des lois, d’autres persécuteraient, d’autres réformeraient. Mais tous vivraient dans un monde où Néron avait déjà ouvert une porte dangereuse.
On pouvait payer le présent avec la confiance de l’avenir.
Le scribe souffla sur l’encre.
Puis il ajouta une phrase qui n’était pas dans les sources, une phrase pour lui-même, une conclusion que personne ne lui avait demandée :
« Rome ne tomba pas le jour où elle brûla, mais chaque fois qu’elle accepta qu’un mensonge utile remplace une vérité difficile. »
Il referma le rouleau.
Dehors, le soleil descendait sur la ville reconstruite.
Les pierres brillaient.
Les statues souriaient.
Les marchands comptaient leurs pièces.
Et sous les pas du peuple, profondément enfouis, dormaient encore les fondations de la Maison d’Or, comme un rappel silencieux : les palais des tyrans peuvent disparaître sous la poussière, mais leurs habitudes survivent parfois dans les mains de ceux qui croient les avoir vaincus.
XV. La dernière nuit, encore
Il faut revenir à la villa de Phaon pour comprendre la fin.
Non pas parce que le sang y coula plus qu’ailleurs. Il avait coulé davantage dans les palais, les prisons, les jardins illuminés par des corps humains. Mais c’est là, dans cette pièce pauvre, que tout se resserra.
Le fils d’Agrippine.
Le meurtrier de Britannicus.
L’époux d’Octavie.
L’élève de Sénèque.
Le bâtisseur de la Maison d’Or.
L’empereur qui allégea le denier.
L’artiste qui força Rome à l’écouter.
Tous ces Néron se retrouvèrent dans un seul corps tremblant, incapable de se tuer sans aide.
Il n’y avait plus de foule.
Plus de Sénat rampant.
Plus de Grecs couronnant ses performances.
Plus de prétoriens achetés.
Plus de plafonds tournants.
Plus de fleurs tombant sur les banquets.
Il n’y avait qu’un homme, une lame, et des sabots qui approchaient.
C’est peut-être la seule justice que l’histoire accorde parfois : non pas punir les puissants à la mesure de leurs crimes, car aucune mort ne rend les morts, mais les dépouiller enfin de leur décor.
Néron mourut sans scène digne de lui.
Ou plutôt, il mourut dans la scène la plus vraie de sa vie.
Une fuite.
Une peur.
Une phrase vaniteuse.
Une main étrangère pour terminer le geste.
Quand son corps fut emporté, Rome ne fut pas soudain pure. Les sénateurs qui l’avaient applaudi applaudirent Galba. Les soldats qui l’avaient abandonné attendirent leur prime. Les courtisans changèrent de maître avec l’agilité des hommes qui n’ont jamais servi que leur propre survie. Le peuple, lui, continua de chercher du pain, des jeux, des certitudes.
Mais quelque chose s’était terminé.
Une famille qui avait prétendu incarner la destinée de Rome s’était achevée dans un trou de mur. Le sang d’Auguste, après avoir dominé le monde, finissait dans la poussière d’une villa. La dynastie qui avait transformé la République en empire n’avait pas été abattue par un ennemi étranger, ni par une grande bataille, ni par un peuple soulevé d’un seul cœur. Elle s’était consumée de l’intérieur, par la peur, la dépense, le meurtre, la vanité et la perte de confiance.
C’est pourquoi l’incendie de Rome, immense et terrible, ne suffit pas à expliquer Néron.
Le feu montra les flammes.
La monnaie montra la fissure.
La Maison d’Or montra l’orgueil.
Les meurtres montrèrent le vide.
Et sa dernière phrase montra l’aveuglement.
« Quel artiste meurt avec moi. »
Non, Néron.
Ce qui mourut avec toi, ce ne fut pas seulement un artiste, réel ou rêvé.
Ce fut une illusion dynastique.
Ce fut la croyance qu’un nom prestigieux pouvait protéger Rome d’un homme incapable de se gouverner lui-même.
Ce fut la confiance naïve dans la solidité d’un système qui avait laissé passer trop de crimes parce que chaque crime semblait encore supportable.
La ville, elle, survécut.
Elle survécut au feu, au palais, aux empereurs, aux guerres civiles, aux monnaies affaiblies. Rome avait cette puissance monstrueuse des grandes cités : elle enterrait ses maîtres et continuait de vendre du pain le lendemain.
Mais ceux qui savaient écouter entendaient dans le tintement des deniers une petite note fausse.
Elle venait de loin.
Elle venait d’un jeune empereur qui avait voulu vivre comme un homme en prenant l’espace de milliers d’hommes.
Elle venait d’un fils qui avait tué sa mère pour ne plus entendre la vérité.
Elle venait d’un artiste qui n’avait jamais compris que l’art exige une âme libre, et que la sienne était prisonnière de tout ce qu’il avait fait taire.
Ainsi finit Néron.
Non dans l’or.
Non dans les chants.
Non dans la gloire.
Mais dans la peur, au bord d’un chemin, rattrapé par Rome, par sa mère, par ses morts, et par cette monnaie allégée qui continuerait, longtemps après lui, à raconter son crime le plus silencieux.